Toutânkhamon naît vers 1345 avant notre ère, en pleine crise religieuse égyptienne. Père présumé de Toutânkhamon, le pharaon Akhenaton vient en effet de bouleverser un système de croyances installé depuis plus de mille ans : il a fermé les temples des grands dieux traditionnels (Amon, Ptah, Osiris…), confisqué leurs richesses, déplacé la capitale de Thèbes vers une ville nouvelle bâtie en plein désert (Akhetaton, aujourd’hui Tell el-Amarna), et imposé le culte exclusif du disque solaire Aton. Le nom de naissance du futur roi, Toutânkhaton — « image vivante d’Aton » —, reflète cette révolution théologique.
À la mort d’Akhenaton, la fronde du clergé déchu et de l’aristocratie est telle que les conseillers du jeune prince, qui accède au trône à huit ou neuf ans, n’ont d’autre choix que de faire marche arrière. Le souverain change son nom en Toutânkhamon (« image vivante d’Amon »), rouvre les temples, restaure les anciens cultes et rétablit Thèbes comme centre religieux. Son règne dure une dizaine d’années et s’achève par une mort précoce vers dix-huit ans, aux causes encore débattues : le paludisme est attesté par l’ADN, une fracture ouverte du fémur peu avant le décès est visible au scanner, et la consanguinité de ses parents — qui étaient frère et sœur selon les analyses génétiques de 2010 — pourrait avoir fragilisé sa santé (pied bot, scoliose, système immunitaire diminué).
Ce souverain au règne bref serait sans doute resté une ligne obscure dans les listes royales si, le 4 novembre 1922, l’archéologue britannique Howard Carter, financé par le riche Lord Carnarvon, n’avait mis au jour dans la Vallée des Rois une sépulture quasi intacte — la tombe KV62 — qui contenait 5 398 objets, dont le célèbre masque d’or de onze kilos. La découverte déclenche une « tut-mania » planétaire qui ne s’est jamais vraiment éteinte. Elle est alimentée par la légende de la « malédiction du pharaon », née après le décès mystérieux de Lord Carnarvon en avril 1923 (en réalité une septicémie consécutive à une piqûre de moustique infectée), puis entretenue par la presse à chaque disparition d’une personne liée au chantier. Plus récemment, les analyses ADN menées en 2010 sous la direction de l’égyptologue Zahi Hawass ont permis de reconstituer une partie de la généalogie royale, même si plusieurs identifications restent contestées.
Les neuf ouvrages réunis ici sont classés selon un ordre de lecture progressif. On commence par une synthèse classique et le témoignage direct du découvreur. Viennent ensuite des approches panoramiques ou thématiques (exposition de Liège, lecture par les objets, état des connaissances scientifiques), puis la biographie universitaire de référence et un contrepoint critique sur les zones d’ombre de la découverte. Deux beaux livres photographiques ferment la marche, pour contempler le trésor avec une qualité d’image inédite.
1. Vie et mort d’un pharaon : Toutankhamon (Christiane Desroches-Noblecourt, 1963)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Première grande synthèse française consacrée au jeune roi, ce livre écrit par celle qui fut conservatrice en chef des Antiquités égyptiennes du Louvre demeure, plus de soixante ans après sa parution, un classique incontournable. Desroches-Noblecourt y retrace à la fois la vie supposée du souverain, les fastes de son couronnement à neuf ans, le quotidien de la cour entre Thèbes et Louxor, et la chronique de la découverte par Howard Carter — reconstituée étape par étape jusqu’à l’instant où apparaît, en 1925, le visage du pharaon sous les bandelettes.
L’approche se veut pédagogique et littéraire : le propos se lit comme un récit, et c’est précisément ce qui lui a valu un immense succès public. L’autrice a également organisé la fameuse exposition du Petit Palais en 1967, qui attire 1,24 million de visiteurs — un record pour l’époque. Pour plusieurs générations de lecteur·ices francophones, ce livre a longtemps été la première (et parfois la seule) source d’information disponible sur Toutânkhamon.
Il faut toutefois aborder l’ouvrage avec la conscience que certaines informations sont datées. Les deux fœtus momifiés trouvés dans la tombe, par exemple, étaient à l’époque interprétés comme les vestiges d’un mystérieux rite de renaissance ; les analyses ADN postérieures à 2010 ont démontré qu’il s’agissait de ses deux filles mort-nées, issues probablement de son union avec sa demi-sœur Ankhésenamon. De même, plusieurs hypothèses sur la parenté royale ont été invalidées. Le livre reste une excellente première lecture à condition de compléter ensuite par des titres plus récents.
2. La fabuleuse découverte de la tombe de Toutânkhamon (Howard Carter, 1923)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Voici le récit fondateur, celui du découvreur lui-même, publié dès l’année suivant la mise au jour de la tombe et longtemps resté difficile d’accès en français avant sa traduction chez Pygmalion. Carter y raconte sa rencontre avec Lord Carnarvon en 1908, les années de fouilles infructueuses dans la Vallée des Rois, la campagne ultime de 1922 que le mécène s’apprêtait à abandonner faute de résultats, puis la journée du 4 novembre où un escalier taillé dans la roche surgit enfin sous la pioche d’un ouvrier égyptien. La célèbre phrase « Oui, je vois des merveilles » est prononcée trois semaines plus tard, lorsque Carter, chandelle à la main, glisse la tête dans un trou pratiqué dans la porte scellée.
Le livre vaut d’abord comme témoignage de première main : on y suit la progression pièce par pièce dans l’antichambre, la chambre funéraire et le trésor annexe, avec un mélange d’émotion contenue et de souci méthodologique. Les deux premiers chapitres, consacrés à la XVIIIe dynastie et à l’histoire de la Vallée des Rois, replacent l’événement dans son contexte.
Le récit a toutefois ses angles morts. Carter élude largement un épisode pourtant central : le conflit qui l’oppose aux autorités égyptiennes en 1924. L’Égypte vient d’accéder à l’indépendance formelle (1922) et son nouveau gouvernement refuse que le trésor soit partagé entre Le Caire et les commanditaires britanniques, comme c’était l’usage. Carter, furieux, ferme le chantier en signe de protestation ; il en est exclu plusieurs mois et les objets sont finalement attribués en totalité à l’Égypte. Rien, ou presque, de ces tensions dans son livre — pas plus que sur les conditions brutales du traitement de la momie, qu’un autre titre de cette sélection viendra compléter.
3. Toutankhamon. À la découverte du pharaon oublié (Simon Connor, Dimitri Laboury, 2020)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Conçu comme le catalogue scientifique de l’exposition présentée à la gare de Liège-Guillemins en 2019-2020, cet ouvrage collectif dirigé par deux égyptologues de l’Université de Liège rassemble une trentaine de contributions de spécialistes internationaux. Il offre sans doute la synthèse panoramique la plus équilibrée disponible à ce jour en français : la quête de Carter, la famille royale amarnienne, la vie quotidienne à la cour, l’artisanat, les croyances religieuses, les pillages antiques de la tombe et la postérité de la découverte y sont traités tour à tour, avec une iconographie abondante.
La force du volume tient à son ancrage dans la recherche actuelle. Laboury, spécialiste de l’art amarnien, et Connor, ancien conservateur du Museo Egizio de Turin, intègrent les acquis récents de la paléogénétique (étude de l’ADN ancien) et de l’archéométrie (analyses physico-chimiques des matériaux : isotopes, pigments, alliages) pour discuter par exemple l’origine exacte du fer météoritique du poignard royal, ou les identifications de momies encore incertaines. Le format de catalogue permet d’entrer par n’importe quel chapitre selon ses centres d’intérêt.
Attention cependant : le livre est devenu difficile à trouver en librairie classique et se négocie parfois à prix élevé sur le marché de l’occasion. Pour qui souhaite une vision à jour et adossée à l’égyptologie universitaire, l’investissement en vaut la peine.
4. Dans l’intimité de Toutankhamon : ce que révèlent les objets de son trésor (Florence Quentin, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Égyptologue et journaliste, Florence Quentin propose ici une approche par les objets : plutôt que de suivre un fil biographique ou chronologique, elle choisit de faire parler quelques pièces emblématiques du trésor — armes, chars, vêtements, jeux de société (notamment le senet, ancêtre lointain du jeu de l’oie), bijoux, instruments de musique, vases canopes, masque funéraire — pour reconstituer, par touches successives, la personnalité du jeune souverain et les dimensions religieuses et politiques de sa royauté.
Chaque chapitre fonctionne selon le même principe. Il s’ouvre sur un fragment quasi romanesque qui met en scène Toutânkhamon ou l’équipe de Carter, puis cède la place à l’analyse rigoureuse d’un objet, de son usage rituel et de sa signification mythologique. Cette double focale permet de faire parler des pièces que les synthèses générales survolent. Les 130 cannes retrouvées dans la tombe, dont plusieurs portent des traces d’usure réelle, confirment ainsi que le roi souffrait probablement d’un pied bot. Les petites statuettes chaouabtis, censées exécuter les corvées à sa place dans le royaume des morts, révèlent la conception très concrète que les Égyptiens se faisaient de la survie après la mort : il fallait continuer à travailler, d’où ces doubles serviteurs magiques qu’on inhumait par centaines.
Le livre, illustré d’un cahier couleurs, se prête à une lecture suivie comme à des consultations ponctuelles. C’est un excellent complément aux synthèses générales, car il oblige à ralentir et à regarder les objets comme des documents historiques à part entière — ce qu’ils sont, bien davantage que de simples merveilles de joaillerie.
5. Découvrir Toutankhamon – De Howard Carter à l’ADN (Zahi Hawass, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Zahi Hawass, ancien ministre des Antiquités égyptiennes et sans doute l’égyptologue le plus connu du grand public aujourd’hui (on le voit régulièrement dans les documentaires d’Arte ou de National Geographic), signe ici un ouvrage de synthèse personnel, écrit à la première personne, qui fait le point sur l’état des connaissances après les grandes campagnes scientifiques des années 2000 : scanners de la momie en 2005, tests ADN menés entre 2007 et 2010 sur onze momies royales, analyses pathologiques.
L’intérêt majeur du livre tient à sa partie consacrée à ces enquêtes biomédicales, dont Hawass fut l’un des initiateurs. On y apprend comment les tests génétiques ont permis de reconstituer cinq générations d’ascendance, de confirmer la présence du parasite Plasmodium falciparum (paludisme) dans l’organisme du pharaon, et d’écarter l’hypothèse du meurtre par coup à la nuque qui avait longtemps circulé : le fragment osseux repéré dans le crâne lors d’une radiographie de 1968 provient en réalité de l’embaumement ou de l’autopsie de 1925, pas d’un complot du successeur Aÿ.
Le style de Hawass, volontiers narratif et parfois empreint d’une certaine grandiloquence, n’est pas du goût de tous les lecteur·ices universitaires. Certaines de ses conclusions sont également discutées — en particulier l’identification de la momie retrouvée dans la tombe KV55 comme étant Akhenaton, que plusieurs spécialistes (dont Marc Gabolde) contestent en y voyant plutôt Smenkhkarê, un souverain éphémère de transition. Cela étant, comme introduction à l’archéologie scientifique appliquée à Toutânkhamon, le livre remplit très bien son rôle.
6. Toutankhamon (Marc Gabolde, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avec ses 684 pages, ce volume paru dans la collection « Les grands pharaons » chez Pygmalion constitue la biographie scientifique de référence en langue française. Marc Gabolde, professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier et sans doute le plus grand spécialiste français de la période amarnienne, y déploie une somme érudite qui couvre tous les aspects du règne : découverte du tombeau, contexte dynastique, origines et jeunesse du prince, administration de l’Égypte et de la Nubie, relations diplomatiques avec les Hittites et les Mitanniens, funérailles, règne de son successeur Aÿ, chronologie absolue en annexe.
L’ouvrage se caractérise par une méthode prudente et documentaire : Gabolde s’appuie d’abord sur les sources épigraphiques (inscriptions, stèles, graffitis) et archéologiques plutôt que sur les seules photographies du trésor, et il reconnaît volontiers les limites de ce qu’on peut savoir d’un personnage mort il y a plus de trois millénaires. On lui doit notamment l’analyse fine d’un épisode extraordinaire de la fin du règne : la veuve de Toutânkhamon, Ankhésenamon, écrit au roi hittite Shuppiluliuma pour lui demander d’envoyer un de ses fils afin qu’elle l’épouse et qu’il règne sur l’Égypte. Cette démarche est inédite pour une reine égyptienne, et elle se termine mal : le prince hittite est assassiné en route, probablement par des partisans égyptiens du retour à l’ordre. L’humour pince-sans-rire qui affleure parfois — chose rare dans l’édition universitaire — rend la lecture plus enlevée qu’on ne pourrait le craindre.
Certaines affirmations ont été discutées par ses pairs, notamment sur le caractère « essentiellement rituel » de la charge pharaonique (d’autres chercheurs estiment au contraire que le roi exerçait un pouvoir politique bien plus direct). Mais pour qui veut une vision complète, rigoureuse et actualisée du règne et de son contexte, ce livre reste le point de repère auquel les autres titres se mesurent.
7. La tombe de Toutânkhamon, l’envers du décor (Amandine Marshall, 2022)

Voici le contrepoint critique du récit héroïque de Carter. Égyptologue et archéologue rattachée à la Mission archéologique française de Thèbes Ouest, Amandine Marshall consacre ce volume court et incisif à deux histoires peu traitées ailleurs : les deux pillages subis par la sépulture dès l’Antiquité — quelques années à peine après l’inhumation du roi —, et les conditions scandaleuses dans lesquelles la momie fut examinée en 1925 par l’équipe de Carter.
La première partie se lit comme une enquête policière. Marshall reconstitue, indice par indice, le parcours des voleurs antiques dans chaque pièce de la tombe, s’interroge sur la complicité possible des medjaÿs (la police chargée de surveiller la nécropole), et recense ce qui a été emporté — surtout des onguents précieux, plus faciles à revendre que des pièces d’orfèvrerie identifiables. Surtout, elle montre comment on sait que la seconde effraction a été interrompue en cours d’opération : la tombe a ensuite été refermée et rescellée par les responsables de la nécropole, qui ont laissé trace de leur intervention sur les parois — ce qu’ils n’auraient pas fait si les voleurs avaient eu le temps de repartir tranquillement.
La seconde partie s’appuie sur des rapports demeurés confidentiels et des clichés inédits pour documenter le traitement brutal infligé à la dépouille royale. La momie était littéralement collée à son cercueil intérieur par les onguents funéraires — des huiles parfumées versées en abondance lors de l’inhumation, qui se sont solidifiées au contact de l’air et ont figé le corps dans un bloc résineux. Plutôt que de travailler patiemment, l’équipe de Carter a détaché la tête du tronc, sectionné les membres et démembré le bassin pour récupérer les bijoux pris dans les bandelettes. Le volume, illustré de près de soixante-dix photographies, se lit en quelques heures et apporte un éclairage indispensable à qui veut sortir du récit canonique. Un livre à réserver pour après le Carter, afin de pouvoir mesurer l’écart entre les deux versions.
8. Toutânkhamon. Le voyage dans l’au-delà. 40th Ed. (Sandro Vannini, 2020)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Édité par Taschen pour son quarantième anniversaire, ce volume est la version condensée — mais toujours somptueuse — du grand format publié en 2018. Photographe italien autorisé depuis la fin des années 1990 à opérer sur des sites normalement fermés au public, Sandro Vannini a mis au point des techniques de prise de vue multiple (assemblage numérique de dizaines de clichés haute résolution) qui restituent les couleurs et les micro-détails des objets avec une précision que l’œil nu ne peut saisir sur place, même à quelques centimètres des vitrines.
Le fil conducteur du livre est la conception égyptienne du trépas : les offrandes, les rites d’embaumement, la figure d’Osiris (dieu des morts et juge des âmes), la pesée du cœur (rite central du jugement post-mortem) et la traversée du monde souterrain. Chaque chapitre est précédé d’une introduction signée par des égyptologues de premier plan — Salima Ikram (spécialiste reconnue des momies et des rites funéraires), David P. Silverman, Mohamed Megahed —, ce qui confère au volume une assise scientifique solide sous l’apparence du beau livre.
C’est l’objet idéal pour prolonger les lectures précédentes par la contemplation. Le format reste maniable, le prix est raisonnable pour la qualité photographique proposée, et les textes courts se consultent par fragments. Le livre complète utilement une visite — réelle ou imaginaire — du Grand Musée Égyptien du Caire, où l’ensemble du mobilier funéraire de Toutânkhamon est désormais regroupé.
9. Le trésor de Toutankhamon (Zahi Hawass, Sandro Vannini, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
On termine ce parcours par un monument d’édition, au sens propre. Publié par Citadelles & Mazenod, ce grand format (près de deux kilos, avec vingt-six pages dépliantes) réunit les photographies de Vannini et les commentaires de Hawass sur environ deux cents pièces parmi les plus emblématiques du trésor, présentées dans l’ordre même de leur découverte par Carter : antichambre, chambre funéraire, trésor annexe.
La mise en page alterne plans panoramiques et gros plans qui font apparaître des détails invisibles lors d’une visite de musée : les incrustations de pâte de verre et de cornaline du trône d’or, les inscriptions intérieures du troisième cercueil en or massif (110,4 kilos), les scènes d’offrande peintes à l’intérieur des chapelles funéraires dorées, les amulettes glissées entre les linges de la momie pour protéger chaque partie du corps. Les clichés d’archives de Harry Burton, le photographe officiel de la mission Carter dont les images en noir et blanc ont fait le tour du monde en 1922, sont reproduits en vis-à-vis pour donner une épaisseur temporelle à l’ensemble.
Les textes de Hawass, plus resserrés que dans son Découvrir Toutankhamon, jouent un rôle d’accompagnement : ils situent chaque objet dans son usage rituel et symbolique sans saturer le regard. C’est le type d’ouvrage qu’on consulte plutôt qu’on ne lit d’une traite, et qui trouve naturellement sa place à côté d’un fauteuil (il est trop lourd pour se lire couché). Le volume ferme cette sélection de la manière la plus visuelle qui soit, et invite à revenir aux livres précédents avec un œil mieux exercé.