Les Déracinés est le premier roman de Catherine Bardon, publié en 2018 aux éditions Les Escales. Il retrace le destin d’Almah et Wilhelm, un couple de Juifs autrichiens qui se rencontrent dans la Vienne des années 1930, celle des cafés littéraires et des salons artistiques. Après l’Anschluss — l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938 —, la montée de l’antisémitisme les contraint à l’exil. Ils échouent en République dominicaine, où le dictateur Rafael Trujillo a promis cent mille visas aux Juifs d’Europe (pour des raisons qui tiennent davantage de la propagande que de la philanthropie). En pleine jungle tropicale, ils bâtissent — avec d’autres réfugiés — la colonie de Sosúa : des maisons, des cultures, une communauté, et quelque chose qui ressemble à un avenir. Fondé sur des faits réels longtemps restés dans l’ombre, le roman a été récompensé par le prix Wizo et le prix du Festival du premier roman de Chambéry en 2019, avant de devenir le premier volet d’une saga en quatre tomes (L’Américaine, Et la vie reprit son cours et Un invincible été).
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé cette saga entre Vienne et les Caraïbes, voici quelques recommandations dans la même veine — des romans où l’Histoire fracture des vies ordinaires, où l’exil force à se réinventer, où la fiction éclaire des épisodes oubliés du XXe siècle.
1. La Fille de l’ogre (Catherine Bardon, 2022)

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Après sa tétralogie des Déracinés, Catherine Bardon reste fidèle à la République dominicaine mais change radicalement de perspective. Elle s’attache cette fois à Flor de Oro Trujillo, fille aînée du dictateur que l’on croisait en arrière-plan des volumes précédents. Née en 1915, Flor grandit dans l’ombre démesurée de son père — Rafael Trujillo, surnommé l’Ogre des Caraïbes —, qui entend façonner sa fille à la mesure de ses ambitions. Envoyée en pension dans un collège chic de Bouffémont, en France, elle revient sur l’île pour épouser à dix-sept ans Porfirio Rubirosa, play-boy au profil trouble, mi-gigolo mi-diplomate-espion. Ce sera le premier de ses neuf maris.
De San Cristóbal à New York, de Paris à Berlin, Flor de Oro enchaîne les mariages imposés par un père qui ne tolère aucune liaison hors alliance. Chaque tentative d’émancipation se solde par un retour à la case départ : la fortune du dictateur finance sa vie, mais l’enchaîne aussi. Alcoolisme, anorexie, dépression — Flor s’abîme au fil des décennies, coincée entre la soif de liberté et l’impossibilité de s’affranchir d’un nom qui pèse comme une sentence. Bardon a mené un considérable travail de recherche pour reconstituer la trajectoire de cette femme presque absente des archives, éclipsée par les hommes qui ont régenté sa vie — son père, bien sûr, mais aussi Rubirosa, dont la célébrité de séducteur international a largement supplanté celle de son ex-épouse. Un prolongement naturel pour qui veut approfondir l’histoire dominicaine découverte dans Les Déracinés, cette fois depuis les coulisses du pouvoir. Le roman a reçu le prix La Boétie 2024.
2. Avant que les ombres s’effacent (Louis-Philippe Dalembert, 2017)

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En 1939, l’État haïtien vote un décret-loi qui autorise ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en feraient la demande. Oui, Haïti — première république noire indépendante, née d’une révolte d’esclaves au début du XIXe siècle — a tendu la main aux persécutés d’Europe. C’est sur ce fait historique sidérant que Louis-Philippe Dalembert bâtit son roman. Le docteur Ruben Schwarzberg, né à Łódź en Pologne en 1913, a grandi à Berlin, survécu à la Nuit de Cristal — le pogrom du 9 novembre 1938 au cours duquel des milliers de commerces, synagogues et habitations juives furent saccagés à travers l’Allemagne — grâce à l’intervention de l’ambassadeur d’Haïti. Puis il a été interné à Buchenwald, a embarqué sur le Saint Louis — ce paquebot de réfugiés refoulé par Cuba (on le retrouvera dans la suggestion suivante) —, avant de trouver refuge à Paris, et enfin à Port-au-Prince.
Des décennies plus tard, devenu un médecin respecté et patriarche de trois générations d’Haïtiens, Ruben a tiré un trait sur son passé. Il faut le séisme dévastateur de janvier 2010 et l’arrivée de sa petite-cousine Deborah, venue d’Israël porter secours aux victimes, pour qu’il accepte enfin de raconter. Sous la véranda de sa maison, au son lointain des tambours du vaudou, il revient sur les étapes de son odyssée — sans pathos, avec une distance teintée de dérision. Dalembert, écrivain haïtien, refuse le registre de la lamentation et insuffle à son récit un humour tenace. Le parallèle avec Les Déracinés est immédiat : même période, même errance de Juifs européens vers les Caraïbes, mais ici c’est Haïti et non la République dominicaine qui sert de terre d’accueil. Couronné par le prix Orange du livre et le prix France Bleu/Page des libraires en 2017, finaliste du prix Médicis.
3. La Passagère du Saint-Louis (Armando Lucas Correa, 2019)

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Le Saint Louis : ce paquebot transatlantique qui, en mai 1939, quitte Hambourg avec à son bord 937 Juifs allemands qui fuient le Reich, direction Cuba. À l’arrivée, La Havane leur claque la porte au nez. Les États-Unis et le Canada refusent à leur tour de les accueillir. Le navire rebrousse chemin vers l’Europe. Cette tragédie maritime — un condensé glaçant de l’indifférence internationale face aux persécutions nazies — sert de colonne vertébrale au roman d’Armando Lucas Correa.
Le récit s’articule autour de deux voix séparées par soixante-quinze ans. En 1939, Hannah Rosenthal, douze ans, embarque sur le Saint Louis avec sa famille et son ami Leo, agrippée à l’espoir d’une vie nouvelle. En 2014, à New York, Anna Rosen, douze ans elle aussi, reçoit pour son anniversaire un mystérieux paquet en provenance de Cuba. Le contenu la pousse, avec sa mère, à prendre l’avion pour La Havane — et à exhumer un secret familial douloureux. Les destins d’Hannah et d’Anna sont liés par un passé enfoui que l’une a tu et que l’autre va déterrer — à ses risques et périls.
Journaliste et écrivain cubain installé à Manhattan, Correa a dédié ce livre à deux passagers réels du Saint Louis qui avaient l’âge de ses propres enfants au moment de l’embarquement. Pour les lecteur·ices des Déracinés, le roman offre un écho direct : le Saint Louis est aussi mentionné dans le livre de Dalembert, et la question — que faire quand aucune terre ne veut de vous ? — hante les deux récits.
4. Sur les ailes de la chance (Georgia Hunter, 2019)

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Si la vie était une affaire de probabilités, la famille Kurc n’aurait pas dû survivre à la Seconde Guerre mondiale. À Radom, leur ville de Pologne, seul 1 % de la population juive a échappé à l’extermination. Et pourtant. Ce roman choral, fondé sur l’histoire vraie de la famille de l’autrice, suit les Kurc — le couple Sol et Nechuma et leurs cinq enfants adultes — depuis le repas de Pessa’h (la Pâque juive) de 1938 jusqu’aux retrouvailles d’après-guerre.
L’invasion de la Pologne en 1939 disperse la fratrie aux quatre coins du globe : les jazz clubs parisiens pour l’un, le goulag sibérien pour un autre, le ghetto de Varsovie et l’horreur de Treblinka pour un troisième, les plages de Rio de Janeiro pour les plus chanceux. Chacun lutte à sa manière, accroché à une seule promesse : se retrouver un jour.
Georgia Hunter a découvert l’histoire de sa famille à l’âge de quinze ans, le jour où elle a appris qu’elle descendait de rescapés de la Shoah ; ce fut un choc pour cette jeune Américaine du Connecticut. Des années de recherches ont nourri un récit où la fiction comble les blancs laissés par l’Histoire. Adapté en série sur Disney+ en 2024, le roman partage avec Les Déracinés la même architecture — une saga familiale écartelée par la guerre — et la même question : une famille dispersée sur cinq continents peut-elle se reconstituer après six ans de cauchemar ?
5. Melnitz (Charles Lewinsky, 2008)

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Voici un livre qui a la carrure et l’ambition des grands romans familiaux du XIXe siècle, transposés dans un décor inattendu : la Suisse. Car oui, on peut être juif et suisse, et ce n’est pas de tout repos. Charles Lewinsky retrace sur cinq générations — de 1871 à 1945 — l’histoire de la famille Meijer, depuis le village d’Endingen, l’une des rares bourgades helvétiques où les Juifs avaient le droit de résider. Le patriarche Salomon est marchand de bestiaux ; ses descendants tenteront l’ascension sociale — le commerce de tissus parisiens, la médecine, le syndicalisme aux États-Unis, l’étude talmudique en Galicie — sans jamais parvenir à s’affranchir du statut d’éternels étrangers dans leur propre pays.
Le fil rouge est un personnage extraordinaire : l’oncle Melnitz, un revenant. Mort depuis des lustres, il réapparaît à chaque événement familial — bar-mitsva (la majorité religieuse d’un garçon juif), mariage, deuil — pour lâcher des commentaires sarcastiques et rappeler aux Meijer que leur quiétude est une illusion. Il est la mémoire que la famille préférerait faire taire : celle des persécutions passées, et l’avertissement de celles à venir. Lewinsky, auteur suisse alémanique, a reçu le prix du Meilleur livre étranger 2008 pour cette fresque souvent comparée à Cent ans de solitude — la magie en moins, l’ironie en plus, et une galerie de personnages si vivants qu’on jurerait les avoir croisés. Le roman plaira à qui a aimé dans Les Déracinés le portrait d’une famille juive assimilée, persuadée que le pire ne peut pas arriver — jusqu’à ce qu’il arrive.
6. Le Pays des autres (Leïla Slimani, 2020)

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Premier volet d’une trilogie (suivi de Regardez-nous danser en 2022 et De la férocité en 2024), Le Pays des autres s’inspire de l’histoire des grands-parents de Leïla Slimani. En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, épouse Amine Belhaj, soldat marocain venu libérer la France. À la Libération, elle le suit au Maroc, à Meknès, convaincue de vivre une aventure à la Karen Blixen (l’autrice danoise de La Ferme africaine, qui s’était installée au Kenya par amour). La désillusion est à la hauteur du rêve : une terre rocailleuse, un isolement pesant, une belle-famille méfiante et un mari que la rigidité patriarcale rattrape dès qu’il pose le pied sur le sol natal.
Les dix années que couvre ce premier tome (1946-1956) sont aussi celles de la montée des tensions qui aboutiront à l’indépendance du Maroc. Tous les personnages vivent dans le pays des autres : Mathilde, l’étrangère, vit dans le pays des Marocains ; Amine, le colonisé, vit dans le pays des Français ; et les femmes, toutes les femmes, vivent dans le pays des hommes. Slimani — prix Goncourt 2016 pour Chanson douce — signe ici un roman sans manichéisme, où la complexité des rapports coloniaux se lit à travers des scènes domestiques d’une précision redoutable. Le lien avec Les Déracinés ? Le même constat : on est toujours l’étranger de quelqu’un. Mais là où Almah et Wilhelm n’avaient pas le choix de leur destination, Mathilde a choisi la sienne — ce qui ne rend pas l’épreuve moins rude.
7. L’Art de perdre (Alice Zeniter, 2017)

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Trois générations, trois parties, trois voix pour raconter ce que la France a longtemps préféré taire : le sort des harkis — ces Algériens qui ont combattu du côté de l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) et qui, à l’indépendance, ont été abandonnés par la France ou contraints à un exil brutal. Alice Zeniter — elle-même petite-fille de harki — retrace d’abord la vie d’Ali, montagnard kabyle devenu propriétaire prospère grâce à un pressoir providentiel charrié par la rivière (l’Histoire a parfois le sens du timing). Pendant la guerre d’Algérie, Ali se retrouve du côté français — par pragmatisme plus que par conviction. À l’indépendance, en 1962, il n’a d’autre choix que l’exil, avec femme et enfants, vers une France qui parque ces anciens auxiliaires dans des camps de transit insalubres avant de les reloger dans des HLM normands — et de les oublier.
Vient ensuite Hamid, le fils, qui grandit en France avec une consigne implicite : ne pas regarder en arrière. Il ne parle plus d’Algérie. Sa mère Yema ne parle qu’arabe. Le silence s’épaissit entre les générations — personne ne pose de questions, personne ne donne de réponses. Enfin, Naïma, la petite-fille, née en France d’une mère française, se trouve sans cesse renvoyée à des origines qu’elle ne connaît pas — et qu’elle finira par aller chercher de l’autre côté de la Méditerranée. Prix Goncourt des lycéens 2017 et prix littéraire du Monde, L’Art de perdre est un roman sur les non-dits, la transmission cassée et le droit de se définir soi-même plutôt que de subir un héritage. Un autre angle de vue sur le déracinement : ici, ce n’est pas la religion qui fait de vous un paria, mais le choix politique d’un grand-père pendant une guerre que ses petits-enfants n’ont pas connue.
8. Seul le vent connaît mon nom (Isabel Allende, 2025)

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Isabel Allende, l’autrice de La Maison aux esprits, relie ici deux drames séparés par huit décennies. Vienne, 1938 : Samuel Adler a cinq ans lorsque son père est assassiné lors de la Nuit de Cristal (le pogrom nazi du 9 novembre). Sa mère, rongée par le désespoir, n’a qu’une issue : confier son fils à un Kindertransport — ces convois ferroviaires organisés entre 1938 et 1940, qui ont permis d’évacuer près de dix mille enfants juifs vers l’Angleterre, sans leurs parents. Samuel ne reverra jamais sa mère. Son seul réconfort : un violon. En 2019, la jeune Anita, sept ans, fuit le Salvador avec sa mère pour demander l’asile aux États-Unis. À la frontière, elles sont séparées. Anita se retrouve seule, retenue dans des conditions inhumaines.
Les deux trajectoires finissent par converger lorsque Anita est accueillie dans un refuge tenu par Samuel, devenu un vieil homme. Le roman met en regard, sans détour, les persécutions nazies et les politiques migratoires contemporaines à la frontière américano-mexicaine — un rapprochement qu’Allende assume pleinement. Pour les lecteur·ices des Déracinés, le point de départ est familier (la Vienne juive des années 1930, la fuite, l’arrachement), mais le roman pousse la réflexion sur l’exil jusqu’à notre époque — et rappelle que les enfants séparés de leurs parents ne sont pas qu’une affaire de livres d’histoire.