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Que lire après « Thorgal » de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosiński ?

Que lire après « Thorgal » de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosiński ?

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Créée en 1977 par le scénariste belge Jean Van Hamme et le dessinateur polonais Grzegorz Rosiński, Thorgal est une série de bande dessinée franco-belge publiée aux Éditions du Lombard. Elle narre les aventures de Thorgal Aegirsson, un enfant d’origine extraterrestre recueilli par des Vikings, archer hors pair, dont le seul souhait — vivre en paix avec les siens — se heurte perpétuellement aux caprices des dieux et aux ambitions des hommes. La série croise heroic fantasy, science-fiction et mythologie nordique dans un cadre de Moyen Âge scandinave. Vendue à plus de seize millions d’exemplaires et traduite en dix-huit langues, elle compte parmi les plus grands succès de la bande dessinée européenne.

Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques pistes.


1. Le Grand Pouvoir du Chninkel (Jean Van Hamme et Grzegorz Rosiński, 1988)

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On reste en famille. Publiée d’abord dans la revue (À suivre) en 1986, puis en album chez Casterman en 1988, cette histoire réunit le même duo que Thorgal pour un projet radicalement différent : un récit complet de fantasy en un volume (environ 160 pages ; il existe aussi une édition en trois tomes colorisée par Graza).

Sur le monde de Daar, trois Immortels — Zembria la Cyclope, Barr-Find Main Noire et Jargoth le Parfumé — se livrent une guerre perpétuelle. Les Chninkels, petits êtres aux grands yeux noirs et aux oreilles pointues (imaginez des hobbits sans la bonhomie), servent de chair à canon dans ces affrontements. J’on, un Chninkel comme les autres, survit par miracle à l’une de ces boucheries. Il reçoit alors la visite d’U’n, le maître créateur des mondes, qui se manifeste sous la forme d’un monolithe noir, clin d’œil à peine voilé au monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick. U’n lui confie le « Grand Pouvoir » et cinq jours pour ramener la paix, faute de quoi Daar sera anéanti.

Le parallèle avec les récits bibliques saute aux yeux : J’on est un messie malgré lui, flanqué de compagnons qui jouent le rôle d’apôtres : G’wel, la Chninkel dont il tombe amoureux, et Bom-Bom, un Tawal (grand singe de guerre) d’une loyauté indéfectible. Van Hamme ne cache d’ailleurs pas ses sources : il emprunte autant au Seigneur des anneaux de Tolkien qu’à la tradition juive pour façonner les coutumes du peuple chninkel, et glisse dans les dialogues un humour fataliste — le pauvre J’on échoue systématiquement à consommer son amour pour G’wel, interrompu tour à tour par un cataclysme, une trahison ou une prophétie inopportune.

Côté graphique, Rosiński travaille ici en noir et blanc (dans l’édition originale), libéré des contraintes de la couleur : les noirs sont plus profonds, les contrastes plus tranchés, les scènes de bataille fourmillent de combattants, et les paysages de Daar ont une ampleur qu’on ne lui connaissait pas encore dans Thorgal. L’album a reçu l’Alph-Art du public au Festival d’Angoulême en 1989. Si vous ne devez lire qu’une seule BD de Van Hamme et Rosiński en dehors de Thorgal, c’est celle-ci qu’il faut choisir.


2. Complainte des Landes perdues (Jean Dufaux et Grzegorz Rosiński, 1993)

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Après Thorgal et Le Grand Pouvoir du Chninkel, Rosiński s’associe au scénariste Jean Dufaux pour une série de fantasy d’inspiration celtique, publiée chez Dargaud. Le premier cycle, composé de quatre albums — Sioban, Blackmore, Dame Gerfaut et Kyle of Klanach — forme un récit complet dont Rosiński signe l’intégralité des dessins. D’autres cycles ont suivi avec des dessinateurs différents (Philippe Delaby, Béatrice Tillier, Paul Teng), mais c’est ce premier quatuor qui intéressera en priorité les admirateurs du dessinateur polonais.

L’action se déroule sur l’île d’Eruin Dulea, un territoire fictif aux accents de landes irlandaises. Sioban, fille du défunt roi des Sudenne, surnommé « Loup Blanc », grandit dans l’ombre du mage Bedlam, l’usurpateur qui a tué son père à la bataille de Nyr Lynch. Sa mère, Lady O’Mara, épouse Lord Blackmore, l’oncle de Sioban : un remariage de circonstance qui ne fait qu’accentuer la défiance de la jeune princesse. Une légende circule : on murmure qu’une antique complainte résonnera un jour dans les landes où périrent les guerriers Sudenne, et que les héros morts se relèveront pour suivre celui — ou celle — qui les mènera à la victoire.

Le ton est nettement plus sombre que dans Thorgal. Dufaux n’écrit pas une aventure héroïque où le bien triomphe : il construit une tragédie politique et passionnelle où les sentiments amoureux conduisent les personnages à leur perte (la devise de la série, « le mal est au cœur de l’amour », résume bien le programme). Les retournements de situation du quatrième tome en surprendront plus d’un·e. Seul le petit Ouki — bestiole malicieuse à la houppette bleue qui écume les réserves du cuisinier — offre un contrepoint d’humour dans cette atmosphère pesante. Si vous aimez le dessin de Rosiński mais souhaitez un récit plus noir et plus ancré dans le merveilleux celtique, commencez par là.


3. La Quête de l’oiseau du temps (Serge Le Tendre et Régis Loisel, 1983)

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Voilà l’une des séries fondatrices de la fantasy en bande dessinée francophone. Publiée chez Dargaud à partir de 1983, d’abord prépubliée dans Charlie Mensuel, elle se décompose aujourd’hui en deux cycles : La Quête proprement dite (quatre albums, 1983-1987), dessinée par Loisel, et Avant la Quête (huit albums, 1998-2024), un préquel confié à d’autres dessinateurs (Lidwine, Mohamed Aouamri, Vincent Mallié, David Etien) avec Le Tendre et Loisel au scénario. Un troisième et dernier cycle, Après la Quête, est annoncé : Loisel le dessinera lui-même et y racontera la mort du chevalier Bragon.

L’histoire se déroule dans le monde imaginaire d’Akbar. Ramor, un dieu traître emprisonné dans une conque par ses frères divins, est sur le point de se libérer. La princesse-sorcière Mara, qui a retrouvé dans un grimoire l’incantation capable de sceller définitivement sa prison, a besoin de temps — beaucoup de temps. Elle envoie donc sa fille Pélisse et le chevalier Bragon, son ancien amant, à la recherche de l’Oiseau du temps, une créature capable de figer l’écoulement des heures. Le voyage les conduira à travers des contrées hostiles, en compagnie de personnages mémorables : le guerrier Bulrog, le fourreux (un petit animal loyal qui suit Pélisse partout comme un chien suivrait son maître) et surtout le Rige, un guerrier solitaire d’une puissance terrifiante, qui vit reclus et choisit lui-même ses adversaires. Sa rencontre avec Bragon, dans le troisième tome, est un moment d’une tension rare — chaque réplique y pèse autant qu’un coup d’épée.

Le premier cycle tient en seulement quatre albums, et c’est l’une de ses forces : pas de remplissage, pas de rallonge, chaque tome propose un univers et des défis distincts avec une continuité narrative solide. Le dessin de Loisel, d’abord un peu brut dans le premier tome, gagne dans les suivants une maîtrise qui a inspiré toute une génération de dessinateurs (le catalogue des éditions Soleil dans les années 1990 lui doit beaucoup). Quant au dénouement du quatrième album, il a surpris et bouleversé suffisamment de lecteur·ices pour qu’on se garde d’en révéler quoi que ce soit ici.


4. Saga Valta (Jean Dufaux et Mohamed Aouamri, 2012)

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Trilogie publiée aux Éditions du Lombard entre 2012 et 2017, Saga Valta réunit Jean Dufaux (déjà croisé avec Complainte des Landes perdues) et Mohamed Aouamri, un dessinateur remarqué pour son travail sur Mortepierre et sur le sixième tome d’Avant la Quête de l’oiseau du temps. Le résultat : une saga viking en trois actes, fidèle à l’esprit des sagas islandaises médiévales — ces récits en prose du XIIIe siècle qui racontent les querelles de clans, les points d’honneur et les vendettas familiales de l’Islande des origines.

Valgar de Valta, fils d’Halgerr-aux-cheveux-d’or, commet l’imprudence de tomber amoureux d’Astridr, fille de Thorgerr-aux-cents-guerriers. De leur union naît Gunnar, mais le bonheur tourne court : Thorgerr, furieux, rattrape le couple et reprend sa fille. Valgar, banni, ne doit sa survie qu’à la lance légendaire qu’il porte — un artefact hérité du dieu Odin qui attire l’attention de l’inquiétant Ogerth-le-sinueux. L’histoire oscille entre batailles sanglantes, procès devant le conseil des Dix familles et interventions de forces surnaturelles, avec la magie noire du hideux Lyhmm en toile de fond.

L’intrigue ne réinvente pas le genre — on est dans de l’heroic fantasy classique, et Dufaux le sait. Mais elle est portée par un rythme efficace et des personnages féminins qui ne font pas de la figuration : Astridr, Looki (la fille de Holev-Thor, aussi redoutable à l’arc qu’impertinente) et la vieille Hilde ont chacune un rôle déterminant dans le dénouement. Le dessin d’Aouamri rappelle celui de Régis Loisel par son trait fin, ses personnages expressifs et son soin particulier pour la végétation. Il se démarque ici par des séquences d’action très découpées (les cadrages changent vite, les regards sont appuyés, les mouvements lisibles d’emblée) et des décors de forêts glacées et de fjords soignés jusqu’au moindre sapin. Trois tomes, une histoire complète : le format est idéal pour qui veut une saga viking sans s’engager sur trente albums.


5. Asgard (Xavier Dorison et Ralph Meyer, 2012)

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Diptyque publié chez Dargaud en 2012-2013, Asgard est né d’un projet avorté : Dorison et Meyer avaient été contactés par Le Lombard pour un album des Mondes de Thorgal, la série dérivée consacrée aux personnages secondaires de l’univers de Van Hamme. Le projet n’a pas abouti, mais l’idée a muté pour devenir cette chasse au monstre marin dans les fjords scandinaves — un récit de traque obsessionnelle dans la lignée de Moby Dick de Melville, transposé chez les Vikings.

Le héros, Asgard, dit « Pied-de-fer », est un ancien guerrier de la Hilde (la garde royale) né avec une jambe atrophiée. Chez les Vikings, une telle infirmité de naissance — ce qu’ils appellent un « skräeling » — est une malédiction des dieux : l’enfant aurait dû être sacrifié. Son père Leïf l’a nommé Asgard par provocation, du nom du domaine des dieux eux-mêmes (dans la mythologie nordique, Asgard est la résidence d’Odin et des divinités). Devenu un chasseur de monstres solitaire et taiseux, il accepte de traquer un Krökken qui décime les pêcheurs et détruit les bateaux de la région. L’équipage qu’il réunit est hétéroclite : Sieglind, une jeune femme au tempérament bien trempé ; Kristen, une veuve qui a déjà perdu mari et frère face à la créature ; Gözlin, un guerrier de la garde royale ; et Sven, un marin reconverti en prêtre. À mesure que la traque progresse dans les fjords glacés, l’hypothèse s’impose : le monstre pourrait être Jörmungand, le serpent-monde, une créature de la mythologie nordique dont l’apparition, selon les légendes, annonce le Ragnarök, la fin du monde des dieux et des hommes.

En deux albums seulement, Dorison construit une intrigue nerveuse, dense, sans temps mort. Meyer livre des planches aux cadrages cinématographiques, particulièrement fortes dans les séquences d’affrontement entre l’équipage et la créature. Deux albums, c’est court — on en voudrait un troisième —, mais le récit n’a pas une page de trop. À noter : Dorison reprendra brièvement la série Thorgal elle-même en 2016 (un seul album, avant des divergences créatives). Asgard était déjà, en creux, une déclaration d’amour au même univers de Vikings, de monstres et de dieux capricieux.


6. Siegfried (Alex Alice, 2007)

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Trilogie publiée chez Dargaud entre 2007 et 2011, Siegfried est entièrement l’affaire d’Alex Alice, connu auparavant pour Le Troisième Testament (avec Xavier Dorison) et, par la suite, pour Le Château des étoiles. Ici, il signe seul le scénario, le dessin et la mise en couleur, pour une relecture de la légende des Nibelungen. Les Nibelungen, pour situer, sont un peuple de nains forgerons issu de la mythologie germanique, rendus célèbres par un poème épique médiéval allemand (la Chanson des Nibelungen, vers 1200) et par la tétralogie lyrique de Richard Wagner (L’Anneau du Nibelung, 1876). Alex Alice puise dans ces deux sources, ainsi que dans la mythologie nordique, pour bâtir son récit.

Les trois tomes — Siegfried, La Walkyrie et Le Crépuscule des Dieux — racontent le destin du jeune Siegfried, élevé par Mime, un nain Nibelung, au fond d’une forêt peuplée de loups. L’enfant ignore tout de ses origines (il est à la fois fils d’un mortel et d’une déesse). Il ne se doute pas qu’Odin, père de tous les dieux, l’a choisi pour tuer le dragon Fáfnir — ancien roi des Nibelungen, corrompu par l’or du Rhin et par l’anneau maudit qu’il a fait forger. Le récit alterne des moments de bravoure (la forge de l’épée Notung, l’affrontement avec Fáfnir, la traversée du mur de flammes) et des scènes plus calmes — Siegfried seul parmi les loups, les dieux qui doutent de leurs propres décisions — où les dialogues se raréfient au profit de séquences purement visuelles, quasi muettes, qui doivent autant au cinéma d’animation de Miyazaki qu’à la dramaturgie de Wagner.

Le trait d’Alex Alice est peint, tout en aquarelle et en contrastes de couleurs — loin du trait encré de Thorgal, mais parfaitement adapté à un récit de dieux et de dragons : les ciels sont immenses, les forêts denses, et Fáfnir, quand il apparaît enfin, occupe des doubles pages entières. Alice préfère l’image au texte : certaines séquences se passent entièrement de mots. Si vous cherchez une BD de fantasy qui se parcourt lentement, où chaque planche mérite qu’on s’y attarde, c’est celle-ci.


7. Vinland Saga (Makoto Yukimura, 2005)

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Changement de format radical : on quitte la bande dessinée franco-belge pour un manga de 29 volumes, sérialisé au Japon de 2005 à 2025, d’abord dans le Weekly Shōnen Magazine puis dans Monthly Afternoon. Publié en français chez Kurokawa, Vinland Saga a aussi été adapté en série animée (deux saisons, produites par les studios Wit et MAPPA). Si l’on recommande un manga dans cette liste, c’est parce que les points communs avec Thorgal sont nombreux et substantiels : des Vikings, de la mythologie nordique, de la violence — et, au cœur de tout cela, un héros qui aspire à la paix dans un monde qui ne l’autorise pas.

L’histoire suit Thorfinn, un enfant islandais du XIe siècle bercé par les récits de Leif Erikson sur une terre lointaine : le Vinland, c’est-à-dire l’Amérique du Nord, que les explorateurs nordiques ont atteinte cinq siècles avant Christophe Colomb. Tout s’effondre lorsque son père Thors, guerrier devenu pacifiste, est assassiné par Askeladd, un chef de mercenaires aussi fourbe que charismatique. Thorfinn rejoint alors la bande d’Askeladd dans l’espoir de le vaincre en duel, et passe ses années d’adolescence à tuer et à piller à travers l’Europe — de l’Angleterre saxonne au Danemark du roi Knut.

Ce qui fait la singularité de Vinland Saga, c’est la transformation radicale de son protagoniste. Le premier arc narratif est un récit de guerre et de vengeance d’une violence sèche ; le second (dit « arc de la ferme ») confronte Thorfinn à l’esclavage et le force à regarder en face la violence qu’il a lui-même infligée. La suite le voit renoncer aux armes et tenter de fonder une colonie pacifique au Vinland — un projet utopique dont Yukimura ne masque ni les contradictions ni les échecs. Le manga est aussi une reconstitution historique scrupuleuse du monde viking au tournant de l’an mil, avec des personnages réels (Knut le Grand, Thorkell le Grand, Leif Erikson) intégrés à la fiction.

Yukimura a déclaré avoir voulu raconter l’histoire d’un homme qui grandit et devient « une personne véritablement bienveillante ». C’est exactement ce que Van Hamme a fait avec Thorgal : un héros dont la force réside moins dans ses exploits guerriers que dans son humanité. Les vingt-neuf tomes de Vinland Saga sont un investissement conséquent, mais ils le méritent.


8. Les Compagnons du crépuscule (François Bourgeon, 1984)

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Trilogie publiée chez Casterman entre 1984 et 1990, signée par François Bourgeon (scénario, dessin et couleurs), Les Compagnons du crépuscule tranche avec la plupart des BD médiévales de son époque. Bourgeon, déjà célèbre pour Les Passagers du vent (une saga maritime au XVIIIe siècle), y applique le même souci de reconstitution historique minutieuse — mais dans un tout autre registre : la France de la guerre de Cent Ans (le conflit qui a opposé les royaumes de France et d’Angleterre de 1337 à 1453), plus précisément entre juillet 1350 et le printemps suivant, dans un pays ravagé par les compagnies de pillards et les séquelles de la Peste noire.

Le trio improbable qui traverse ce paysage de désolation est composé de Mariotte, une jeune paysanne rousse contrainte de fuir son village incendié ; d’un chevalier dont personne ne connaît le nom ni le visage (il ne retire jamais son heaume) et qui semble poursuivre une quête de rédemption dont il ignore lui-même la nature ; et de l’Anicet, un garçon aussi lâche que sournois, sauvé de justesse par le chevalier. Leur errance les conduit du « bois des brumes » — où ils sombrent dans un rêve peuplé de lutins et d’une Malbête — jusqu’à la ville de Montroy, où Dame Neyrelle, seigneur du château, manigance pour héberger les compagnons à ses propres fins. Le récit navigue constamment entre le réel et le rêve : les passages fantastiques (lutins, monstres appelés Dhuards, Dame Blanche) se superposent à l’ancrage historique, et il n’est pas toujours facile de savoir où finit l’un et où commence l’autre. C’est voulu.

Avertissement : Bourgeon utilise un langage « vieux françois » truculent (expressions médiévales, tournures archaïques) qui peut dérouter à la première lecture, mais qui participe de l’immersion dans l’époque. L’album-compagnon Dans le sillage des sirènes (1992), rédigé avec l’historien Michel Thiébaut, éclaire les nombreuses références historiques, celtiques et symboliques de la trilogie — un complément précieux pour qui veut en repérer toutes les allusions. Le lien avec Thorgal ? Un héros qui n’a rien demandé, des compagnons de route improbables, et un monde où la frontière entre le surnaturel et le quotidien n’existe tout simplement pas. Mais là où Thorgal se déroule dans un Moyen Âge scandinave semi-légendaire, Bourgeon ancre son récit dans une France réelle et documentée, ce qui rend les irruptions du fantastique d’autant plus troublantes.


9. Serpent Dieu (Jérôme Le Gris et Benoît Dellac, 2019)

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Trilogie publiée chez Glénat en 2019-2020 sous le titre de « cycle d’Islandia », Serpent Dieu est un récit d’aventure viking frontal, où la mythologie nordique n’est pas un arrière-plan décoratif mais le moteur même de l’intrigue. Au centre du récit : les berserks, ces guerriers-fauves de la tradition scandinave capables d’entrer dans une fureur sacrée qui les rend quasi invincibles au combat.

Sur l’île d’Islandia, Ulf Keludar, seigneur du sud, recueille sur le rivage Elrik, seul survivant du naufrage de son drakkar. L’homme n’a rien d’ordinaire : il porte la marque d’Odin, le signe des berserks. Dans la mythologie nordique, il n’existe que trois de ces guerriers à la fois dans Midgard — le monde des hommes, par opposition à Asgard, le monde des dieux — et leur mission est de préserver l’équilibre du monde. Banni par le roi Hàkon de Norvège, Elrik se retrouve pris dans le conflit qui oppose Ulf à Björn le Brûlé, un autre seigneur de l’île. Derrière cette guerre de clans, c’est Loki, le dieu trompeur, qui tire les ficelles — et ses plans dépassent de loin la simple querelle territoriale.

Le scénario de Jérôme Le Gris (auteur d’Horacio d’Alba) ne ménage ni le sang ni les retournements : les trois tomes s’enchaînent à un rythme soutenu, avec un dernier volume où Loki lève les « mânes » — une armée de guerriers arrachés à la mort — et où le feu, la glace et les dieux se disputent le sort de l’île. Dessinateur originaire de la région toulousaine, Benoît Dellac livre des planches d’une brutalité graphique saisissante — les séquences de combat évoquent le travail de Ronan Toulhoat sur Ira Dei. Injustement méconnue, la série est restée confidentielle à sa sortie (les ventes n’ont pas permis un second cycle, malgré une fin ouverte). Le format — un triptyque bouclé en un an — a le mérite de ne pas faire traîner les choses. Et la fureur d’Odin en prime.