Publiée chez Dargaud depuis 2014, Les Vieux Fourneaux est une série de bande dessinée scénarisée par Wilfrid Lupano et dessinée par Paul Cauuet. Elle dépeint les tribulations de Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires amis d’enfance, à travers une comédie sociale où se croisent lutte des classes, choc des générations et longues amitiés à toute épreuve. Récompensée par le Prix du Public au Festival d’Angoulême en 2015 et adaptée deux fois au cinéma (en 2018 et 2022), la série a conquis un large public grâce à son humour corrosif, ses dialogues au cordeau et ses personnages qu’on a envie de suivre au café comme en manif.
Si vous êtes à la recherche de lectures dans le même esprit, voici quelques suggestions : des BD qui parlent du quotidien avec franchise, de vieillesse, de solidarité et de ces moments où la vie bascule sans prévenir.
1. Le Loup en slip (Wilfrid Lupano, Mayana Itoïz et Paul Cauuet, 2016)

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Si vous avez lu Les Vieux Fourneaux, vous connaissez déjà le Loup en slip sans le savoir. Dans la série mère, Sophie, la petite-fille d’Antoine, anime un théâtre de marionnettes hérité de sa grand-mère Lucette, dont la vedette est précisément ce loup. Lupano et Itoïz lui ont consacré une série à part entière chez Dargaud.
Le principe : dans une forêt où tous les animaux vivent dans la terreur du loup, celui-ci débarque un beau jour affublé d’un slip rayé rouge et blanc — et plus personne n’a peur. Le problème, c’est que la peur était le seul moteur de cette petite société. Sans elle, tout s’effondre : l’économie, les certitudes, les hiérarchies. Sous ses airs de fable bon enfant (et c’en est une, parfaitement lisible dès 5-6 ans), chaque album aborde un sujet de société — la consommation, le travail, la propriété, la peur de l’autre — avec un double niveau de lecture qui régalera les adultes autant que les enfants. Du La Fontaine en bande dessinée, les alexandrins en moins, le slibard en plus.
Neuf tomes sont parus à ce jour. L’illustration de Mayana Itoïz, colorée et ultra-expressive, donne au Loup la dégaine d’un Diogène — le philosophe grec qui vivait dans un tonneau et se moquait des conventions — version forêt enchantée. Une série idéale à partager en famille, y compris avec les grands-parents fans des Vieux Fourneaux.
2. Un océan d’amour (Wilfrid Lupano et Grégory Panaccione, 2014)

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Voici le paradoxe : Wilfrid Lupano, scénariste réputé pour la qualité de ses dialogues, a écrit une BD entièrement muette. Pas une bulle, pas une onomatopée, rien — sur plus de 220 pages. Et c’est un tour de force.
L’histoire : chaque matin, un petit marin-pêcheur breton prend la mer. Un jour, il est happé par un gigantesque bateau-usine. Sa femme, une robuste Bigoudène à haute coiffe de dentelle (les Bigoudènes sont les Bretonnes du Pays Bigouden, dans le sud du Finistère), refuse de le croire mort. Contre l’avis de tout le village, elle part à sa recherche. S’ensuit un chassé-croisé délirant entre les deux époux : lui, perdu en pleine mer parmi les pirates et les déchets plastiques ; elle, lancée sur les routes du monde avec un entêtement à toute épreuve.
Publié chez Delcourt et récompensé par le Prix BD FNAC 2015, l’album emprunte au burlesque façon cinéma muet (Panaccione cite le film d’animation Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet comme influence directe). Derrière la farce, un discours écologique traverse le récit : surpêche, pollution plastique, continent de déchets. Mais Lupano ne transforme jamais son histoire en tract — le message passe par l’image et par l’émotion, notamment dans ces grandes doubles pages où un minuscule bonhomme dérive au milieu d’un océan jonché de détritus. Le dessin de Panaccione, tout en rondeurs et en couleurs d’aquarelle, apporte au récit une chaleur et un sens du mouvement qui rappellent le meilleur du dessin animé européen.
3. Le Retour à la terre (Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet, 2002)

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Manu Larssinet est un dessinateur de BD qui décide, avec sa compagne Mariette, de quitter Juvisy-sur-Orge (banlieue sud de Paris) pour s’installer aux Ravenelles, un hameau fictif de 89 habitants (dont une boulangère légendaire que l’on ne verra jamais). Le choc culturel est immédiat : l’eau-de-vie du propriétaire, Monsieur Henri, pourrait servir de décapant industriel ; l’ermite du coin vit perché dans un arbre ; et Madame Mortemont a le don de poser les questions les plus gênantes au pire moment.
Jean-Yves Ferri (par ailleurs scénariste d’Astérix depuis 2013) signe un scénario d’une précision comique redoutable, construit en gags d’une demi-page qui s’enchaînent pour former un récit suivi. La série, publiée chez Dargaud en six tomes entre 2002 et 2019 (avec onze ans de pause entre le cinquième et le sixième), fonctionne sur un registre autobiographique décalé, avec une mise en abyme réjouissante : dans la BD, Larssinet et Ferri travaillent ensemble à une série intitulée… Le Retour à la terre.
Au fil des albums, la vie suit son cours : une fille naît (Capucine), un second enfant arrive (Merlin), les angoisses s’accumulent et les personnages secondaires — l’épicier dur d’oreille, le maire flanqué de gardes du corps en période électorale — deviennent aussi savoureux que le duo principal. Le dessin de Larcenet, faussement naïf mais d’une grande justesse dans les expressions de visage, colle parfaitement à cette chronique rurale où l’on rit beaucoup, et où l’émotion arrive sans prévenir.
4. Les Petits Ruisseaux (Pascal Rabaté, 2006)

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Chaque jour, Edmond et Émile, deux retraités veufs, s’installent au bord de la rivière pour pêcher. Un coup de blanc, quelques silences, une partie de 421 au bistrot : la routine a cette douceur tranquille des vies qui semblent avoir trouvé leur rythme de croisière. Jusqu’au jour où Edmond révèle qu’il a rencontré quelqu’un, par le biais des petites annonces. Il peint aussi des nus féminins — d’après les pages centrales de Playboy, certes, mais tout de même. Et puis, Edmond meurt.
Publié chez Futuropolis et récompensé par le Grand Prix de la critique ACBD et le Prix Wolinski, cet album de Pascal Rabaté raconte ce qui se passe quand un vieil homme se retrouve seul après la mort de son dernier vrai compagnon. Émile, secoué par la disparition de son ami, décide de reprendre goût à la vie — l’amour, le désir, les rencontres. Le sujet (la sexualité et la solitude au troisième âge) est traité sans voyeurisme ni complaisance, avec un humour fin et un vrai respect pour ses personnages.
Le dessin de Rabaté, léger et tout en douceur, s’accorde au registre du récit — loin du noir et blanc torturé de son Ibicus (une adaptation du romancier russe Alexis Tolstoï), on est ici dans des teintes pastel, presque aquarellées. L’album a été adapté au cinéma en 2010 par Rabaté lui-même, avec Daniel Prévost dans le rôle d’Émile. Une lecture qui donne envie de passer un coup de fil à un vieil ami.
5. Magasin général (Régis Loisel et Jean-Louis Tripp, 2006)

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Nous sommes en 1926, au Québec rural, dans le village de Notre-Dame-des-Lacs. Félix Ducharme, qui tenait le magasin général — l’épicerie-bazar-bureau de poste qui fait office de place du village dans les campagnes québécoises —, vient de mourir. Sa veuve, Marie, reprend l’affaire seule, sous le regard pas toujours bienveillant des commères locales. L’arrivée de Serge Brouillet, un mystérieux motard français qui décide d’ouvrir un restaurant au village, va secouer les habitudes de cette petite communauté : les femmes s’émancipent, le curé doute de sa vocation, les non-dits refont surface.
Publiée chez Casterman en neuf albums (2006-2014), cette série est le fruit d’une collaboration singulière : Régis Loisel (l’auteur de Peter Pan) et Jean-Louis Tripp ont dessiné chaque case à quatre mains — Loisel a d’abord esquissé le story-board, puis Tripp a repris et affiné le trait. Le résultat est un style graphique unique, chaleureux et d’une grande finesse, magnifié par les couleurs de François Lapierre. Les dialogues, adaptés en français québécois par Jimmy Beaulieu, donnent au récit une saveur particulière.
Sur neuf tomes, Magasin général raconte la vie de tout un village — pas un héros unique, mais une dizaine de personnages dont on suit les destins en parallèle : Marie qui se découvre libre, le curé qui tombe amoureux, les vieux couples qui se redécouvrent. On y retrouve des thèmes chers aux lecteur·ices des Vieux Fourneaux — solidarité, tolérance, résistance face aux conventions — mais le rythme est plus lent, presque contemplatif, et l’émotion monte au fil des saisons. Avec plus d’un million d’exemplaires vendus, la série s’est imposée comme une référence de la chronique villageoise en bande dessinée.
6. Lulu femme nue (Étienne Davodeau, 2008)

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Lulu a quarante ans, un mari, trois enfants, un pavillon et une vie qui ressemble à une longue file d’attente. Un matin, après un énième entretien d’embauche humiliant, elle ne rentre pas chez elle. Pas de plan, pas de crise spectaculaire : elle prend la route, c’est tout. Direction la côte vendéenne, la mer, et quelques jours rien qu’à elle.
Publiée en deux tomes chez Futuropolis (2008 et 2010), cette BD d’Étienne Davodeau a reçu le Fauve « Les Essentiels » d’Angoulême dès le premier volume. La narration est astucieuse : c’est Xavier, un ami de la famille, qui raconte à l’entourage inquiet ce qu’il a découvert de l’escapade de Lulu. On alterne donc entre le récit de Xavier et les événements tels que Lulu les a vécus, ce qui installe un suspense inattendu — on sait que quelque chose de grave s’est produit, mais quoi ?
Davodeau est un auteur profondément attaché aux gens ordinaires, et cela se sent à chaque page. Lulu n’est ni une héroïne romanesque ni une rebelle : c’est une femme fatiguée qui s’offre une parenthèse et découvre, presque par accident, qu’elle existe encore en dehors de sa fonction de mère et d’épouse. Les rencontres qu’elle fait sur la route — un amant de passage, une octogénaire formidable nommée Marthe — l’aident à reprendre pied, sans que le récit ne verse jamais dans la leçon de vie. Le trait de Davodeau, sobre et sans esbroufe, va droit à l’essentiel : les visages, les silences, les gestes du quotidien. L’album a été adapté au cinéma par Sólveig Anspach en 2014, avec Karin Viard dans le rôle-titre.
7. Les Beaux Étés (Zidrou et Jordi Lafebre, 2015)

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Août 1973. La famille Faldérault — Pierre le père dessinateur de BD, Mado la mère, et leurs quatre enfants — s’entasse dans Mam’zelle Estérel, une 4L rouge, direction le Midi. Pierre a rendu ses planches en retard (comme d’habitude), les enfants se chamaillent (comme d’habitude) et le pique-nique au bord de la route a un goût de liberté absolue.
Publiée chez Dargaud en six albums (2015-2021), la série de Zidrou (Benoît Drousie de son vrai nom, ancien instituteur belge devenu l’un des scénaristes les plus prolifiques de la BD francophone) et du dessinateur espagnol Jordi Lafebre est une chronique familiale douce-amère qui suit les vacances des Faldérault sur deux décennies, de 1962 à 1980 — mais dans un ordre non chronologique. On découvre ainsi Julie-Jolie adolescente dans un tome, puis fillette dans le suivant ; on comprend certaines tensions du couple Pierre-Mado à la lumière d’un album précédent. Chaque tome se concentre sur un été : le camping en Ardèche, le cabanon dans les calanques, le séjour à la ferme…
Les vacances ne sont pas que soleil et baignades : un couple fragilisé, une tante rongée par la maladie, une arnaque qui tourne au drame. Mais Zidrou, en dialoguiste aguerri, sait doser l’émotion sans sombrer dans le mélodrame. Le dessin de Jordi Lafebre, lumineux et gorgé de couleurs chaudes, y est pour beaucoup : on a envie d’entrer dans les cases et de s’asseoir à la table des Faldérault. Quiconque a connu les départs en vacances en voiture surchargée, les parties de 1000 Bornes et les nuits en tente reconnaîtra ici une part de sa propre enfance — ou de celle qu’il aurait aimé avoir.
8. Le Combat ordinaire (Manu Larcenet, 2003)

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Marco a quitté Vélizy, son psy, et son métier de photographe de guerre. Il s’est installé à la campagne avec son chat (une teigne prénommée Adolf) et tente de reprendre pied. Il rend visite à ses parents au bord de la mer : sa mère s’inquiète de tout, son père perd la mémoire. Il retrouve son frère — qu’il surnomme « Georges », en référence à une réplique de John Malkovich dans l’adaptation de Des souris et des hommes de Steinbeck : « J’aurai un petit lapin et je l’appellerai Georges » — pour des soirées jeux vidéo et pétards. Et puis il rencontre Émilie, vétérinaire, patiente, et manifestement dotée d’un seuil de tolérance élevé pour les névrosés.
Le premier tome de cette série (quatre albums chez Dargaud, 2003-2008) a reçu le Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2004 — une consécration pour Manu Larcenet, alors surtout connu pour son registre humoristique. Car Le Combat ordinaire est autre chose. Les sujets sont concrets et ancrés dans la France des années 2000 : la maladie d’Alzheimer du père, la fermeture des chantiers navals dans la région, la montée du Front National, la guerre d’Algérie et ses secrets familiaux. Le tout sans pathos, avec un humour qui n’esquive rien mais qui empêche le récit de devenir plombant.
Le dessin de Larcenet évolue de façon spectaculaire au fil des tomes, du style quasi-cartoon des débuts vers un trait de plus en plus réaliste et sombre — qui annonce déjà Blast, sa série suivante (quatre tomes sur un marginal obèse en fuite après un meurtre, bien plus noire). La mise en couleur de Patrice Larcenet (son frère) accompagne cette évolution avec beaucoup d’intelligence.
9. La Tête en l’air (Paco Roca, 2007)

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Ernest, jadis directeur d’agence bancaire, a des absences. Il confond les époques, oublie les noms, prend parfois son fils pour un client. Ses proches n’ont plus le choix : il est placé dans une résidence pour personnes âgées. Dans cet univers de couloirs aseptisés et de repas à heures fixes, Ernest découvre une galerie de pensionnaires hauts en couleur : Émile, son compagnon de chambre, filou et chapardeur ; Alphonse, ancien animateur radio condamné à répéter tout ce qu’il entend ; Madame Rose, persuadée de voyager à bord de l’Orient-Express ; et Marcel, dont la dégradation avancée reflète l’avenir possible d’Ernest. Car au-dessus de leurs têtes, il y a le deuxième étage — celui où sont transférés les patients qui ne peuvent plus rien faire seuls. Tous les pensionnaires le redoutent. Ernest et Émile feront tout, y compris des bêtises, pour ne pas y finir.
Publié initialement sous le titre Rides chez Delcourt (2007), puis réédité en 2013 sous le titre La Tête en l’air à l’occasion de la sortie du film d’animation d’Ignacio Ferreras, cet album de l’Espagnol Paco Roca aborde la maladie d’Alzheimer — une maladie neurodégénérative qui efface progressivement les souvenirs, la reconnaissance des proches, puis l’autonomie. Le sujet est casse-gueule, mais Roca évite tous les pièges. Pas de misérabilisme, pas de leçon de morale. Nourri de témoignages réels et de visites prolongées en maison de retraite, il parvient à faire coexister l’humour et la cruauté du quotidien sans que l’un n’efface l’autre.
Le dessin, en ligne claire et couleurs pastel, est d’une limpidité trompeuse : sous cette apparente simplicité, Roca glisse des trouvailles narratives remarquables — des pages qui se vident progressivement à mesure qu’Ernest perd pied, jusqu’à deux pages entièrement blanches avant l’épilogue. L’album, préfacé par le mangaka japonais Jirô Taniguchi (l’auteur de Quartier lointain) et traduit en dix langues, a été salué comme un récit essentiel sur la vieillesse et la dignité. Si Les Vieux Fourneaux fait rire avec ses septuagénaires rebelles, La Tête en l’air pose une question moins rigolote : que se passe-t-il quand la tête ne suit plus ?