Gaston est une série de bande dessinée humoristique créée en février 1957 par le dessinateur belge André Franquin dans les pages du Journal de Spirou. Elle met en scène Gaston Lagaffe, un employé de bureau rêveur, inventif et allergique au travail, dont les gaffes monumentales — explosions, inventions ratées, contrats de l’homme d’affaires De Mesmaeker réduits en confettis — ont fait rire des millions de lecteurs pendant près de quatre décennies.
Avec 913 gags publiés du vivant de son créateur, la série s’est imposée comme l’un des piliers de la BD franco-belge. Chaque planche est construite comme un mécanisme d’horlogerie comique : une idée saugrenue de Gaston, une montée en pression, puis une catastrophe qui emporte tout — y compris la patience de son chef Prunelle. Franquin y a aussi glissé ses propres convictions écologistes et antimilitaristes, et a fait de son anti-héros en espadrilles bleues bien davantage qu’un simple fauteur de troubles : un garçon attaché à son chat, à sa mouette, à Mademoiselle Jeanne, et surtout à son droit sacré de ne rien faire.
Si vous êtes à la recherche de lectures dans le même esprit, voici des BD qui partagent avec Gaston un goût pour le gag, l’absurde ou l’univers de Franquin lui-même.
1. Le Retour de Lagaffe (Delaf, 2023)

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Commençons par l’évidence : le tome 22 de Gaston, intitulé Le Retour de Lagaffe, paru le 22 novembre 2023 chez Dupuis. Après plus de vingt-cinq ans de silence — le dernier album de Franquin, Gaffe à Lagaffe !, datait de 1996 —, c’est le Québécois Marc Delafontaine, dit Delaf, cocréateur de la série Les Nombrils, qui a relevé le défi de redonner vie au héros sans emploi. La publication ne s’est pas faite sans heurts : annoncé en mars 2022 au festival d’Angoulême, le projet a déclenché une bataille juridique entre les éditions Dupuis et Isabelle Franquin, fille du dessinateur, qui souhaitait respecter la volonté de son père de ne pas voir Gaston survivre sous un autre crayon. Un arbitrage rendu en mai 2023 a finalement autorisé la publication, à condition de consulter l’ayant droit.
Le résultat ? Un album de gags en une planche où l’on retrouve les piliers de la série : Gaston sabote les contrats de De Mesmaeker, fait exploser la rédaction, exaspère Prunelle et invente des gadgets voués à l’échec — le tout dans l’atmosphère des années 1970 que Delaf a choisi de préserver (machines à écrire, téléphones à cadran), avec quelques clins d’œil à notre époque, comme le G-Phone, premier téléphone portable « inventé » par Lagaffe. L’album se conclut par une histoire plus longue, hommage direct à Franquin, où Gaston égare des planches originales du maître — prétexte à une autodérision bienvenue de la part du repreneur. Deuxième BD la plus vendue en France en 2023 (derrière L’Iris blanc d’Astérix), Le Retour de Lagaffe ne remplace pas l’original, mais permet de retrouver Gaston et toute sa bande avec un plaisir sincère.
2. Modeste et Pompon (André Franquin, 1955)

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Avant Gaston, il y a eu Modeste et Pompon. Cette série de gags en une planche, née en 1955 dans les pages du Journal de Tintin, est le produit d’un épisode peu connu de la carrière de Franquin : une brouille avec son éditeur, Charles Dupuis, qui l’a poussé à proposer ses services à la concurrence, chez Raymond Leblanc. Le temps de régler le différend, Franquin s’est retrouvé à mener de front Spirou et Fantasio chez Dupuis et Modeste et Pompon chez Le Lombard — une double charge qui explique en partie qu’il ait toujours vécu cette série comme une contrainte.
Pourtant, la série mérite le détour. Modeste, jeune homme un brin vantard et maladroit — Franquin le décrivait lui-même comme un mélange de Fantasio et de Gaston — vit des mésaventures domestiques dans un décor typique des années 1950 : pavillons coquets, mobilier moderne et voisins irritables. Franquin y dessine des intérieurs avec un tel souci du détail que des responsables du musée d’art moderne de Paris l’ont contacté pour commercialiser des vases inspirés de ceux de Modeste — le projet n’a jamais abouti, mais cela donne une idée de la qualité du dessin d’ambiance. À ses côtés, Pompon, sa compagne (amie ? fiancée ? même Franquin avouait ne pas savoir), et surtout Félix, démarcheur casse-pieds qui débarque chez Modeste pour lui vendre des gadgets improbables — dont une télécommande avant l’heure, la « quickdialomatic ». On reconnaît déjà les ingrédients du futur Gaston : le gag repose sur la vie quotidienne, les petits tracas de voisinage et les inventions qui tournent mal. Greg, René Goscinny et Peyo ont chacun prêté main-forte à Franquin au scénario.
Disponible en intégrale chez Le Lombard, la série a très bien résisté au temps. On y découvre un Franquin au sommet de sa maîtrise du dessin, dont le sens de l’observation et du gag domestique préfigure directement ce qui deviendra, deux ans plus tard, Gaston Lagaffe.
3. Spirou et Fantasio (André Franquin, 1946)

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C’est la série qui a lancé Franquin. En 1946, à seulement vingt-deux ans, il reprend Spirou et Fantasio des mains de son mentor Jijé (Joseph Gillain), qui lui confie le dessin en plein milieu d’une aventure — Franquin doit terminer une histoire commencée par un autre. Il va pourtant transformer en profondeur cette série de courtes histoires comiques pour en faire de véritables récits d’aventure aux scénarios ambitieux, où l’humour reste omniprésent. Spirou, ancien groom reconverti en reporter-aventurier, et son ami Fantasio parcourent le globe, accompagnés de l’écureuil Spip.
Au fil des albums, Franquin étoffe l’univers avec une galerie de personnages mémorables : le comte de Champignac, vieux savant excentrique installé dans son village de Champignac-en-Cambrousse, qui fait office de grand-père de cœur pour les deux héros ; Zorglub, génie mégalomane dont les plans de domination mondiale sont aussi redoutables que risibles ; Seccotine, journaliste intrépide et l’une des rares héroïnes de BD de l’époque à tenir tête aux protagonistes masculins ; et bien sûr le Marsupilami, créature fantaisiste découverte dans la jungle d’un pays fictif d’Amérique du Sud, la Palombie, apparue en 1952 dans Spirou et les héritiers. La période Franquin, qui court jusqu’à Panade à Champignac en 1969, est unanimement considérée comme l’apogée de la série — y compris par Hergé, qui ne cachait pas son admiration.
Pour les amateurs et amatrices de Gaston, ces albums offrent le même dynamisme graphique et le même sens du comique de situation, mais au service d’aventures à grand spectacle. Des classiques comme QRN sur Bretzelburg (une satire des dictatures européennes), Le Nid des marsupilamis ou Z comme Zorglub restent aussi efficaces aujourd’hui qu’à leur sortie.
4. Léonard (Turk et Bob de Groot, 1977)

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Si Gaston Lagaffe est l’anti-génie par excellence — celui dont les inventions tournent systématiquement au désastre —, Léonard en est le pendant symétrique : un génie auto-proclamé dont les inventions tournent aussi systématiquement au désastre, mais qui refuse obstinément de l’admettre. Créée en 1974 par le scénariste Bob de Groot et le dessinateur Turk (Philippe Liégeois), la série est née presque par accident, comme un personnage secondaire de Robin Dubois que Greg a eu le flair de recycler pour le lancement de l’Achille Talon Magazine. Le premier album, Léonard est un génie, paraît en 1977 chez Dargaud.
L’action se déroule dans la ville italienne de Vinci à la Renaissance, où Léonard — parodie burlesque de Léonard de Vinci — impose à son malheureux disciple Basile le rôle de cobaye permanent pour ses créations délirantes. Le pauvre bougre, qui n’aspire qu’à dormir en paix, se fait réveiller à la pelleteuse, catapulter par des machines improbables et utiliser comme crash test grandeur nature. Autour d’eux gravitent Raoul, un chat philosophe doué de parole, Bernadette, une souris facétieuse, et Mathurine, la servante imperturbable. L’humour repose sur un cocktail d’anachronismes volontaires (Léonard invente le vélo, les congés payés et la console de jeux), de jeux de mots et de comique de répétition — Basile se fait réveiller de la même façon brutale à chaque album, et c’est drôle à chaque fois.
Avec plus de cinquante albums au compteur, Léonard est une valeur sûre de la BD humoristique franco-belge. Les amateurs et amatrices de Gaston y retrouveront la même structure de base — un inventeur, un entourage qui en fait les frais, des catastrophes en cascade — mais transposée à la Renaissance italienne, ce qui ouvre un terrain de jeu considérable : quand on peut faire coexister Michel-Ange, le Tour de France et un chat qui cite Shakespeare, les possibilités de gags sont à peu près infinies.
5. Quick et Flupke (Hergé, 1930)

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On connaît Hergé pour Tintin, évidemment. On connaît moins ses deux garnements bruxellois, Quick et Flupke, apparus le 23 janvier 1930 dans les pages du Petit Vingtième — le supplément jeunesse du quotidien catholique belge Le Vingtième Siècle, celui-là même où Tintin avait fait ses débuts un an plus tôt. Là où Tintin parcourt le monde, Quick et Flupke ne quittent jamais leur quartier. Leur terrain de jeu, ce sont les rues de Bruxelles : les trottoirs, les terrains vagues, les fenêtres des voisins et, surtout, les nerfs de l’Agent 15, policier de quartier débonnaire et victime désignée de leurs farces.
La série fonctionne comme un négatif des Aventures de Tintin : pas de grandes fresques ni de suspense haletant, mais des gags courts en deux planches, ancrés dans un quotidien presque familier. Quick, le plus grand, porte un béret vissé sur le crâne ; Flupke, le plus petit — « petit Philippe » en brusseleer, le dialecte bruxellois —, arbore une écharpe en toute saison. Ensemble, ils bricolent des engins aussi ingénieux qu’inutiles (planeurs de fortune, avions à roulettes) et défient l’autorité des adultes sans la moindre malice — ce qui les rend d’autant plus redoutables. Hergé, qui les considérait comme ses « chouchous », y a glissé un ancrage local bien plus prononcé que dans Tintin : on y respire le Bruxelles populaire des années 1930, avec ses pavés, ses façades et ses petits métiers.
L’humour, reconnaissons-le, a un peu vieilli — les gags sentent leur époque et ne rivaliseront pas avec la sophistication de Franquin. Mais Quick et Flupke offre un aperçu rare d’un Hergé détendu, libéré des contraintes narratives de Tintin, qui s’amuse à croquer des scènes de rue en quelques cases bien senties. Et pour qui s’intéresse à l’histoire du gag en une ou deux planches dans la BD franco-belge, c’est une lecture à ne pas négliger.
6. Marsupilami (Franquin, Batem et Greg, 1987)

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Apparu en 1952 dans les pages de Spirou et les héritiers, le Marsupilami — animal fantastique au pelage jaune tacheté de noir et à la queue préhensile de huit mètres — est l’une des créations les plus célèbres de Franquin. En 1987, sous l’impulsion de l’éditeur Jean-François Moyersoen, l’animal obtient enfin sa propre série, dessinée par Batem (un jeune dessinateur repéré chez Dupuis) et scénarisée par Greg pour les deux premiers albums, puis par Yann. L’action se déroule au cœur de la forêt de Palombie, république fictive d’Amérique du Sud déjà présente dans Spirou, où vit toute la famille marsupilami : la Marsupilamie et leurs trois rejetons, Bibi, Bobo et Bibu.
Le Marsupilami est un animal au sens plein du terme — Franquin y tenait : il ne parle pas, ne pense pas (contrairement à Spip l’écureuil ou Jolly Jumper), ne se lève pas le matin avec un plan. Il subit, réagit, protège sa famille et son biotope. Son cri, le fameux « Houba ! », est son unique mode d’expression. Face à lui, le chasseur Bring M. Backalive tente inlassablement de le capturer, secondé par des moyens toujours plus absurdes et des résultats toujours plus pitoyables. Les premiers tomes, supervisés directement par Franquin, restent les plus réussis : on y retrouve sa patte dans les mises en scène, la densité de la végétation dessinée liane par liane, et l’humour physique des poursuites.
Avec plus de trente-cinq albums publiés à ce jour et plusieurs séries d’animation, le Marsupilami a largement dépassé le cadre de la BD. Mais pour les lecteurs et lectrices de Gaston, les premiers tomes méritent l’attention : on y retrouve le même sens du gag physique, le même goût pour un dessin animalier truffé de détails, mais dans une jungle luxuriante plutôt que dans un bureau encombré.
7. Rubrique-à-Brac (Marcel Gotlib, 1968)

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Changement radical de registre pour conclure cette liste. Rubrique-à-Brac — la RAB pour les intimes — ne vient pas du même monde que les séries précédentes. Franquin, Peyo, Roba et les autres appartenaient à ce qu’on appelle l’école de Marcinelle — du nom de la commune belge où siégeaient les éditions Dupuis et le Journal de Spirou —, caractérisée par un dessin rond, expressif et un humour bon enfant. Gotlib, lui, vient de Pilote, le magazine français de Goscinny, et son humour n’a rien de bon enfant. Créée par Marcel Gotlib en 1968, la RAB fait suite aux Dingodossiers, série de chroniques loufoques co-écrites avec René Goscinny. Ce dernier, débordé par le succès d’Astérix, avait encouragé son dessinateur à se lancer seul. Le résultat : un bric-à-brac de parodies, de faux documentaires animaliers, de contes de fées détournés et de gags à tiroirs, publié de 1968 à 1972.
La RAB a son propre panthéon de personnages récurrents : Isaac Newton, condamné à recevoir sur le crâne tout objet en chute libre (une pomme, un kangourou, un pélican, un arbre…) ; le professeur Burp, dont les conférences sur le règne animal partent systématiquement en vrille ; Bougret et Charolles, deux policiers aux déductions consternantes ; et surtout la Coccinelle, minuscule chœur antique à une voix, qui commente l’action depuis le coin des cases et parle de ses brocolis. Le comique de répétition est au cœur du dispositif : le lecteur sait que Newton va se prendre quelque chose sur la tête, et c’est justement parce qu’il le sait que la variation inattendue le fait rire.
Si Franquin a révolutionné le gag en une planche par le dessin et le mouvement, Gotlib l’a fait par l’écriture et la structure narrative. Sa RAB a contribué à prouver que la BD pouvait s’adresser aux adultes et pas seulement aux enfants — Gotlib a ensuite cofondé L’Écho des savanes puis Fluide glacial, deux magazines qui ont durablement changé le paysage de la BD francophone. Pour les admirateurs et admiratrices de Gaston qui voudraient un humour plus corrosif, plus intellectuel, plus iconoclaste, la RAB est l’étape logique. Et si une coccinelle vous regarde fixement après la lecture, ne vous inquiétez pas : c’est normal.