Créée en 1985 par l’auteur italien Paolo Eleuteri Serpieri, Druuna est une série de bande dessinée qui s’est imposée comme une référence majeure de la science-fiction érotique. L’action se déroule à bord d’un immense vaisseau-monde à la dérive dans l’espace, dont les habitants survivent grâce à un sérum qui les protège du Mal, un virus qui transforme les humains en mutants difformes et violents. Druuna, jeune femme courageuse et rarement habillée, se lance d’abord à la recherche de ce sérum pour sauver son amant Schastar, avant de se retrouver prise dans une intrigue de plus en plus tortueuse — réalités virtuelles imbriquées, clones, entités numériques — qui sert autant de prétexte à des scènes de sexe très explicites qu’à une réflexion (parfois confuse, assumons-le) sur la nature de la réalité. D’un réalisme anatomique poussé à l’extrême — il a toujours revendiqué sa passion pour les postérieurs féminins — le dessin de Serpieri a fait la renommée de la série : plus d’un million d’exemplaires vendus, des traductions dans une vingtaine de langues. Un tome 0 sans dialogue ni texte, Anima, a paru en 2015, suivi en 2019 d’un neuvième album, Celle qui vient du vent.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques recommandations par ordre de proximité avec l’univers de Druuna.
1. Druuna : Au Commencement (Alessio Schreiner et Eon, 2022)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le choix le plus évident pour les lectrices et lecteurs en manque, puisque cette trilogie est un préquel officiel supervisé par Serpieri lui-même. Le premier tome, Espoirs, paraît en février 2022 chez Glénat ; les deux suivants (Genesis en 2023 et Diabolicus Morbus en 2024) sont confiés à une autre équipe (Marco Cannavò au scénario, Andrea Iula et Corrado Roi au dessin).
L’action se situe avant les événements de Morbus Gravis. On retrouve Druuna et un compagnon aux dreadlocks dans un monde où le virus a déjà commencé ses ravages : des sectes religieuses imposent leur loi, des milices paramilitaires contrôlent la population, les mutants rôdent dans les zones interdites. Les deux amoureux tentent de fuir la ville pour trouver un endroit vivable — un espoir que le lecteur sait condamné d’avance, puisque la suite est déjà écrite.
Le dessin d’Eon, s’il n’atteint pas la virtuosité de Serpieri, reste solide et fidèle à l’univers d’origine : ruines industrielles, tuyauteries percées, corps rongés par la mutation. On regrettera en revanche des scènes de sexe souvent gratuites et des dialogues qui tombent parfois dans le registre du film pornographique, là où Serpieri réussissait — la plupart du temps — à maintenir un enjeu narratif autour de ses scènes érotiques. Un complément honnête pour celles et ceux qui veulent rester dans l’univers de Druuna, mais pas un indispensable.
2. La Survivante (Paul Gillon, 1985)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Dans un futur proche, une explosion atomique réduit l’humanité en poussière. Seule Aude, une jeune femme bloquée dans une grotte souterraine au moment de la catastrophe, survit. De retour à la surface, elle découvre un Paris désert où seuls les robots — les « Cybers » — continuent d’accomplir mécaniquement leurs tâches. Aude s’installe au Crillon, le palace de la place de la Concorde, désormais tenu par ces automates, et entame une relation avec Ulysse, un robot majordome incapable de saisir les émotions humaines mais étrangement prompt à satisfaire d’autres besoins.
Paul Gillon (1926-2011), vétéran de la BD française et auteur des Naufragés du Temps (co-conçus avec Jean-Claude Forest), livre ici une tétralogie parue entre 1985 et 1991. Le sujet central n’est pas tant l’apocalypse elle-même que ce qui se passe dans la tête d’une femme absolument seule : Aude traverse des phases de colère, d’euphorie, de désespoir, de frénésie sexuelle — avant de croiser la route d’autres rescapé·es et de gagner une station spatiale.
Le parallèle avec Druuna saute aux yeux : une héroïne isolée face à un monde en ruine, un érotisme omniprésent, un cadre post-apocalyptique. Mais là où Serpieri verse dans l’horreur biologique (mutants, virus, chairs déformées), Gillon s’intéresse davantage au décor. Ses planches représentent un Paris vidé de ses habitants avec un soin méticuleux — les monuments, les rues, la Seine — et c’est le contraste entre la beauté intacte de la ville et l’absence totale de vie humaine qui donne au récit sa tonalité mélancolique. Disponible en intégrale.
3. Lilith (Janevsky, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Dans un futur lointain, la professeure Sixella — que l’on retrouve après le premier album de Janevsky, Sixella (voir ci-dessous) — est envoyée sur la planète Eden 347 par la SCEAU (Société de Conseil et d’Exploitation Agricole Universelle) pour y étudier une « reine » : une créature tentaculaire dotée de mystérieuses capacités de clonage, baptisée Lilith. Accompagnée d’Iris, un robot habituellement dévolu au service sexuel, Sixella noue un lien inattendu avec l’organisme alien : la reine lui transmet des visions, entre en contact physique avec elle, provoque chez la scientifique une fascination qui déborde très vite le cadre professionnel. Mais la société agricole qui l’emploie ne l’a pas envoyée là pour faire de la science : elle veut exploiter les capacités de Lilith à des fins commerciales.
Derrière les scènes érotiques (très présentes), Lilith est donc aussi un récit sur l’exploitation industrielle du vivant — une sorte de thriller de biologie extraterrestre où la question centrale est : à qui appartient un organisme alien quand il rapporte de l’argent ? Janevsky, illustrateur lyonnais né en 1992, confirme ici le talent entrevu dans Sixella. Ses planches sont dominées par des tons bleutés et froids ; les paysages d’Eden 347 — minéraux, vastes, silencieux — installent un rythme lent, presque hypnotique, qui laisse le temps au malaise de s’installer.
Pour les amateurs et amatrices de Druuna, le lien est net : héroïne solitaire sur une planète hostile, créatures organiques envahissantes, nudité frontale. Mais le ton diffère — plus doux, plus lent, sans la violence crue de Serpieri.
4. Sixella (Janevsky, 2020)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Premier album de Janevsky, publié dans la collection Canicule des éditions Dynamite, et première apparition de Sixella et de son robot Iris — qu’on retrouvera dans Lilith trois ans plus tard. L’exploratrice se réveille sur une planète inconnue parmi les débris de son vaisseau spatial. Seuls survivants du crash, elle et Iris partent à la découverte de ce nouveau monde, peuplé de lianes aux vertus aphrodisiaques et de tentacules dont la curiosité n’a rien de botanique.
Le récit est largement muet : très peu de dialogues, presque pas de texte. Janevsky laisse ses images raconter l’histoire, à la manière d’Anima de Serpieri. Les couleurs pastels — bleu, rose, noir — tranchent avec la noirceur habituelle du genre. La critique a d’emblée relevé les filiations avec Barbarella (l’exploratrice intrépide), La Survivante (la relation femme-robot) et Druuna (la planète organique aux intentions douteuses).
À 48 pages, Sixella se lit vite — trop vite, diront certains. Le scénario reste léger et les scènes de sexe occupent une place proportionnellement généreuse. Mais l’album a le mérite de proposer un érotisme sans violence ni rapport de domination, ce qui n’est pas si fréquent dans le registre.
5. Nécron (Magnus, 1981)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Changement radical de registre. La doctoresse Frieda Boher, biologiste de génie au visage ingrat mais au corps sculptural, est une nécrophile assumée qui décide de se fabriquer l’amant idéal à partir de morceaux de cadavres — un Frankenstein à l’appétit sexuel gargantuesque et au QI de poulet. Ainsi naît Nécron, colosse à la tête de cadavre et au sexe démesuré, cannibale compulsif mais capable de crises de tendresse absurde envers sa créatrice. Le duo infernal traverse des décors de roman gothique, d’île aux cannibales et de jungle urbaine new-yorkaise dans une escalade de carnages et d’orgasmes.
Derrière le pseudonyme de Magnus se cache Roberto Raviola (1939-1996), dessinateur bolonais et pilier de la BD populaire italienne, connu pour Kriminal, Satanik et Les 110 Pilules. Nécron, scénarisé par Ilaria Volpe et publié à l’origine en fascicules bon marché chez l’éditeur Edifumetto, a été réédité en sept volumes par les éditions Cornélius. Le dessin en noir et blanc surprend par son élégance — trait précis, contrastes francs, silhouettes impeccables — en total décalage avec l’horreur de ce qui se passe à l’image. C’est ce grand écart permanent entre la forme soignée et le fond dégénéré qui fait tout le sel de la série.
Là où Druuna prend son horreur au sérieux, Nécron joue la carte de la parodie outrancière. C’est du porno-horreur poussé jusqu’à l’absurde, dans la lignée du cinéma giallo — ces thrillers italiens sanglants et stylisés des années 1960-70, signés Dario Argento ou Mario Bava — et des fumetti neri, les fascicules de BD italienne noire et violente qui ont proliféré à la même époque. On rit autant qu’on grimace. À réserver aux estomacs solides.
6. Ranx (Tanino Liberatore et Stefano Tamburini, 1982)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
RanXerox — rebaptisé Ranx après un procès intenté par la firme Rank Xerox, qui ne souhaitait pas voir son nom associé à un personnage aussi violent — est un androïde colossal fabriqué à partir de pièces de photocopieur par un étudiant en bio-électronique. À la suite d’un court-circuit, il tombe éperdument amoureux de Lubna, une gamine de douze ans insupportable et shootée en permanence, qui l’utilise comme homme de main, amant et fournisseur de drogue. Dans une Rome futuriste puis dans un New York en ruine, Ranx fracasse, démembre et pulvérise tout ce qui se met en travers de son chemin — motards, junkies, mafieux, passants innocents.
Né dans les pages de la revue underground italienne Cannibale en 1978, puis développé dans Frigidaire, le personnage est l’enfant terrible de Stefano Tamburini (scénario) et Tanino Liberatore (dessin). Tamburini meurt d’une overdose en 1986 à 31 ans ; la série reste inachevée. C’est Alain Chabat — oui, l’acteur et réalisateur français d’Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre — qui en écrira le troisième et dernier tome en 1996.
Le dessin de Liberatore a fait date : réalisé aux feutres, à la gouache et aux crayons de maquillage, il produit un hyperréalisme aux couleurs saturées qui donne à chaque case une texture presque photographique. C’est lui qui a illustré la pochette de l’album The Man From Utopia de Frank Zappa en 1983, ce qui a renforcé la notoriété internationale du personnage. Ranx partage avec Druuna la violence crue et le cadre post-apocalyptique — mais là où Serpieri cultive l’angoisse et le malaise, Tamburini et Liberatore prennent un plaisir visible à tout saccager, sans arrière-pensée ni message. L’album a reçu le prix de la presse au Festival d’Angoulême en 1983.
7. Valentina (Guido Crepax, 1965)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Valentina Rosselli est une photographe indépendante milanaise au physique inspiré de l’actrice américaine Louise Brooks (la star du film muet Loulou de Pabst, 1929) : brune, coupe à la garçonne, silhouette élancée. Elle apparaît pour la première fois en 1965 dans la revue italienne Linus, comme personnage secondaire de la série Neutron — Neutron étant l’identité secrète de son compagnon Philippe Rembrandt, critique d’art le jour, surhomme doté de pouvoirs psychiques la nuit. Très vite, Valentina prend le dessus sur Rembrandt et obtient sa propre série, qu’elle occupera pendant près de trente-cinq ans, jusqu’en 2000.
Deux choses rendent Valentina à part. D’abord, Crepax fait vieillir son héroïne en temps réel : la jeune femme de vingt ans du premier épisode devient, au fil des décennies, une femme mûre, avec les marques du temps sur le visage et le corps — un choix alors sans précédent dans la BD. Ensuite, la narration est radicalement non linéaire. Crepax, architecte de formation, casse la grille classique de la BD : sur une même page, il empile parfois des dizaines de cases de tailles et de formes différentes pour produire un effet de montage cinématographique. Les épisodes de Valentina glissent sans prévenir du quotidien milanais (le travail, le couple, le fils Mattéo) vers des séquences de rêves érotiques peuplées de références à Sade, Sacher-Masoch ou Bataille. Le résultat est souvent déroutant à la première lecture, et c’est voulu : Crepax n’a jamais cherché à faciliter la tâche de son public.
Le lien avec Druuna est moins frontal qu’avec les titres précédents. Crepax ne s’intéresse ni aux mutants ni aux virus ; chez lui, l’érotisme passe par le fantasme, le rêve et la psychanalyse — un registre parfois qualifié d’« érotisme cérébral », c’est-à-dire un érotisme qui naît davantage de la tension psychologique et de la mise en scène que de la nudité brute, par opposition à l’approche charnelle et directe de Serpieri. Mais l’obsession pour le corps féminin et l’absence totale de pudeur sont les mêmes. Dargaud publie actuellement une intégrale chronologique en douze volumes, avec les planches scannées à partir des originaux et mises en couleur pour la première fois. Il a influencé, entre autres, Milo Manara et Serpieri lui-même — ce qui fait de lui, d’une certaine façon, le grand-père indirect de Druuna.
8. Barbarella (Jean-Claude Forest, 1962)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avant Druuna, avant Valentina, il y a eu Barbarella. Le personnage naît en 1962 dans les pages de V Magazine, sous la plume de Jean-Claude Forest (1930-1998). Le rédacteur en chef lui avait commandé un « Flash Gordon au féminin, avec le look de Bardot ». Le résultat dépasse la commande : Barbarella, astronaute solitaire, voyage de planète en planète, perd ses vêtements avec une régularité métronomique, affronte des monstres gélatineux, des robots et des sadiques de tout poil, et récompense « à sa façon » les hommes qui l’aident — quand elle ne teste pas une « machine excessive » (un orgasmatron, pour appeler les choses par leur nom). L’album, publié en 1964 par l’éditeur Éric Losfeld, fait scandale et subit les foudres de la censure. On le considère comme la première bande dessinée française ouvertement destinée à un public adulte.
Roger Vadim adapte l’album au cinéma en 1968 avec Jane Fonda dans le rôle-titre — le film, devenu culte, inspire le nom du groupe Duran Duran (d’après le savant Durand Durand, personnage de l’histoire). Serge Gainsbourg y consacre un couplet dans Qui est « in » qui est « out » dès 1966. Difficile de faire plus pop.
Relu aujourd’hui, l’érotisme de Barbarella paraît bien sage — presque naïf comparé à Druuna. Mais le ton reste efficace, porté par un mélange de SF loufoque et d’humour pince-sans-rire typiquement français. Forest a publié trois suites entre 1974 et 1982 (Les Colères du mange-minutes, Le Semble-Lune, Le Miroir aux tempêtes), plus ambitieuses et plus sombres que l’original. L’édition de 2014 chez Les Humanoïdes associés constitue la version la plus accessible pour qui voudrait s’y plonger.
9. Eros X SF (Shōtarō Ishinomori, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
On termine ce tour d’horizon par un détour du côté du manga. Shōtarō Ishinomori (1938-1998), surnommé le « roi du manga », est surtout connu au Japon pour Kamen Rider (super-héros à moto, toujours diffusé en feuilleton télévisé plus de vingt-cinq ans après sa mort) et Cyborg 009. Mais entre la fin des années 1960 et les années 1970, il a aussi produit une série de récits érotiques restés longtemps confidentiels hors du Japon. Les éditions Le Lézard Noir les ont rassemblés en 2015 dans un volume de près de 400 pages intitulé Eros X SF.
Les quinze histoires courtes du recueil forment un ensemble imprévisible : extraterrestres séducteurs, femmes-lapins sur la Lune, passages entre dimensions cachés au fond d’un placard, expériences sous LSD, hommage romancé à Utamaro (l’un des plus grands maîtres japonais de l’estampe érotique, au XVIIIe siècle)… Le ton varie d’un récit à l’autre. Certains relèvent du pur gag absurde — des quiproquos intergalactiques à base de physiologie alien incompatible avec les mœurs terriennes. D’autres, surtout dans la seconde moitié du recueil, abordent le désir sous un angle plus grave : la frustration sexuelle comme symptôme d’une société japonaise rigide, le rapport entre domination et intimité, la frontière entre fantasme et folie. Le dernier récit du recueil, Histoire de la résidence Tokiwa, n’a rien d’érotique ni de science-fictionnel : c’est un hommage nostalgique à la pension de Tokyo où Ishinomori a vécu jeune aux côtés d’autres futures légendes du manga — un épilogue personnel qui éclaire tout ce qui précède.
Le dessin d’Ishinomori, avec son trait rond et presque enfantin — hérité de son maître Osamu Tezuka, le créateur d’Astro Boy — contraste avec la crudité de certaines scènes. On est loin du réalisme charnel de Serpieri ; ici, le sexe est traité tantôt comme une farce, tantôt comme le symptôme de quelque chose de plus profond. Un recueil qui ne ressemble à rien d’autre dans cette liste — et c’est justement ce qui en fait une conclusion idéale.