Carbone & Silicium est une bande dessinée de science-fiction écrite, dessinée et mise en couleur par Mathieu Bablet, publiée en 2020 aux éditions Ankama dans la collection Label 619. Le récit se déroule à partir de 2046 : deux androïdes, Carbone et Silicium, prototypes d’une nouvelle génération de robots conçus par la scientifique Noriko au sein des laboratoires Tomorrow Foundation, sont destinés à prendre soin d’une humanité vieillissante. Séparés lors d’une tentative d’évasion, ils traversent chacun plusieurs siècles d’une Terre ravagée par les catastrophes climatiques et les soubresauts politiques — Silicium en vagabond contemplatif, Carbone en perpétuelle métamorphose, qui change de corps et de genre au fil des époques. L’album a reçu le Prix de la BD Fnac France Inter 2021 et le Prix Utopiales BD 2021.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations.
1. Shangri-La (Mathieu Bablet, 2016)

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Dans un futur lointain, la Terre est devenue inhabitable. Ce qui reste de l’humanité survit à bord d’une gigantesque station spatiale en orbite, sous le contrôle de Tianzhu Entreprise, une multinationale omnipotente à laquelle est voué un véritable culte. La population est maintenue dans un consumérisme effréné, tandis que les animoïdes — espèces anthropomorphes mi-humaines, mi-animales — subissent un racisme structurel qui permet au système de se maintenir.
Dans les entrailles de cette station, un projet scientifique démesuré voit le jour : créer une nouvelle forme de vie humaine sur le plateau de Shangri-La, la région la plus hospitalière de Titan, une des lunes de Saturne. L’ambition est claire — réécrire la Genèse. On suit notamment Scott et Virgile, deux employés de Tianzhu chargés d’enquêter sur des incidents dans les stations de recherche, mais aussi un groupe de rebelles et des scientifiques qui découvrent peu à peu l’ampleur du projet.
Shangri-La est le titre qui a révélé Bablet au grand public, avec ses 220 pages au format imposant. L’album a été sélectionné au Festival d’Angoulême 2017. Là où Carbone & Silicium suit deux androïdes qui cherchent leur place parmi les humains, Shangri-La retourne le miroir : que reste-t-il de l’humain quand tout — travail, pensée, désir — est un produit ?
2. Silent Jenny (Mathieu Bablet, 2025)

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Dernier volet de la trilogie thématique de Bablet après Shangri-La et Carbone & Silicium, Silent Jenny se déroule dans un futur où les insectes pollinisateurs ont disparu. La Terre, recouverte d’immenses nuages que la lumière peine à traverser, est devenue un paysage stérile. L’humanité, drastiquement réduite, survit à bord de monades — des vaisseaux-villages motorisés, imposants et brinquebalants, qui sillonnent un monde désolé.
Jenny est biologiste pour le compte de la Pyrrhocorp, une entreprise tentaculaire qui contrôle ce qui subsiste de l’ordre social. Sa mission : descendre dans les entrailles de la Terre pour retrouver les dernières traces ADN d’abeilles, dans l’espoir de restaurer la pollinisation. Silencieuse et solitaire, elle paie ces expéditions de son propre corps : chaque plongée dans les profondeurs provoque une calcification progressive de sa peau, qui se pétrifie littéralement — un compte à rebours physique vers la mort. Et c’est bien la mort qui l’accompagne, sous la forme d’une faucheuse récurrente dans ses visions.
Avec ses 320 pages publiées chez Rue de Sèvres (Label 619), Silent Jenny est l’album le plus sombre de Bablet. Jenny ne parle presque pas — d’où le titre — et sa solitude pèse sur chaque planche. Mais le récit n’est pas qu’un exercice de noirceur : la vie à bord de la monade, avec ses tensions, ses solidarités improvisées et ses rituels funéraires, montre aussi ce que des gens peuvent construire quand il ne reste presque rien. Le parallèle avec Nausicaä de la Vallée du Vent de Miyazaki est assumé — les mange-cailloux, ces pirates masqués et encapuchonnés, évoquent directement les maîtres-vers du manga japonais, et la Terre stérile de Bablet n’est pas sans rappeler la Mer de la Décomposition de Miyazaki.
3. Frontier (Guillaume Singelin, 2023)

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La Terre a été vidée de ses ressources. L’humanité s’est tournée vers l’espace, et notamment vers la Frontière, un territoire quasi infini situé hors du système solaire. Dans cette nouvelle ruée vers l’or cosmique, les multinationales règnent et l’être humain n’est qu’un rouage au service du profit. Trois destinées finissent par se croiser : Ji-soo, une scientifique que sa propre entreprise a exilée aux confins de l’espace pour la faire taire ; Camina, une mercenaire intrépide ; et Alex, un mineur qui n’a jamais vu la Terre et ne connaît rien d’autre que la station où il rembourse ses dettes. Un petit singe de laboratoire, Goku, va tout faire basculer — c’est quand Alex décide de le sauver qu’il prend conscience du système dans lequel il est enfermé.
Guillaume Singelin — qui a travaillé sur le film Mutafukaz et publié PTSD — signe ici un space opera de 192 pages qui a raflé le Prix Landerneau BD 2023, le Prix BDGest’ 2023 et l’Éco-Fauve Raja au Festival d’Angoulême 2024. Son style graphique, avec ses personnages aux proportions rondes et presque enfantines, contraste avec la dureté des situations qu’ils affrontent — un décalage volontaire qui renforce l’émotion plutôt qu’il ne la désamorce.
Comme Carbone & Silicium, Frontier dresse le portrait d’un système économique qui broie les individus et la planète pour en extraire du profit. Mais Carbone & Silicium observe ce naufrage sur plusieurs siècles, avec la distance mélancolique que permet le regard d’un androïde immortel. Frontier, à l’inverse, montre trois personnes qui décident, concrètement, de ne plus jouer le jeu — et de chercher ensemble un endroit où vivre autrement. C’est aussi, et peut-être surtout, une histoire d’amitié.
4. Descender (Jeff Lemire & Dustin Nguyen, 2015)

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Dix ans avant le début du récit, des robots colossaux baptisés les Moissonneurs sont apparus de nulle part et ont ravagé les planètes de l’Union Galactique du Centre (UGC). Depuis, les robots — tous les robots, sans distinction — sont traqués et détruits par des milices appelées les Liquidateurs. C’est dans ce climat de terreur que Tim-21, un petit androïde au visage d’enfant, se réveille après une décennie de sommeil sur une colonie minière désertée. Il découvre que son code génétique présente une correspondance troublante avec celui des Moissonneurs, ce qui fait de lui l’être le plus recherché de la galaxie.
Jeff Lemire (à qui l’on doit Sweet Tooth et Essex County) signe le scénario de cette série publiée chez Image Comics entre 2015 et 2018, éditée en français par Urban Comics dans la collection Urban Indies. Les aquarelles de Dustin Nguyen donnent aux planches un aspect délavé, presque fragile, qui tranche avec la violence du contexte — on dirait un livre pour enfants posé sur un champ de bataille, et c’est exactement le ton juste pour raconter l’histoire d’un petit robot perdu dans un univers qui veut sa peau.
Descender partage avec Carbone & Silicium une question centrale : qu’est-ce qui fait d’un être artificiel un être à part entière ? Tim-21 est à la fois un enfant perdu et une clé politique, un innocent et une arme potentielle. Toutes les factions de la galaxie — gouvernement, scientifiques, résistance robotique, chasseurs de primes — veulent mettre la main sur lui, mais pour des raisons très différentes. La série se prolonge dans Ascender, une suite qui troque la SF pour la fantasy.
5. The Ghost in the Shell (Masamune Shirow, 1989)

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Nous sommes au milieu du XXIᵉ siècle, dans un Japon régi par les réseaux informatiques. Le Major Motoko Kusanagi, cyborg au corps entièrement artificiel (à l’exception d’une fraction de son cerveau), dirige l’escouade mobile de la Section 9 de la Sécurité Publique, une unité d’élite anti-terroriste placée sous l’autorité du vétéran Daisuke Aramaki. Au fil d’enquêtes où se croisent hackers, politiciens véreux et trafiquants, la Section 9 se retrouve confrontée au Marionnettiste — un cybercriminel d’un genre inédit, puisqu’il s’agit d’une intelligence artificielle qui a acquis une conscience.
Publié en France par Glénat (disponible en Perfect Edition), le manga de Masamune Shirow est un monument du cyberpunk — ce courant de la SF né dans les années 1980 qui imagine des sociétés ultra-connectées et ultra-inégalitaires. Le titre renvoie à l’essai The Ghost in the Machine d’Arthur Koestler : « ghost » désigne l’esprit, la conscience ; « shell » désigne le corps, l’enveloppe — qu’elle soit organique ou mécanique. La question du manga tient en une phrase : si votre corps est une machine et votre cerveau un disque dur, qu’est-ce qui fait encore de vous un être humain ? C’est aussi un manga dense et exigeant — les notes de bas de page (ou de côté de page, ou de n’importe-où-il-reste-de-la-place) sont la marque de fabrique de Shirow, qui prend un malin plaisir à noyer le lecteur·ice sous le jargon techno-philosophique.
Si Carbone & Silicium observe l’émergence d’une conscience artificielle sur plusieurs siècles, The Ghost in the Shell condense la même interrogation en un récit plus nerveux et plus paranoïaque. Le Marionnettiste ne veut pas dominer le monde : il veut se reproduire. Né du réseau mondial d’information, il propose au Major Kusanagi de fusionner leurs deux « ghosts » pour donner naissance à une entité inédite — ni humaine, ni machine, mais autre chose. Celles et ceux qui ont vu Silicium changer de corps et de genre au fil des siècles dans Carbone & Silicium reconnaîtront une préoccupation commune.
6. Aâma (Frederik Peeters, 2011)

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Dans un futur lointain, Verloc Nim se réveille amnésique sur la planète Ona(ji). Un singe-robot nommé Churchill lui remet son journal intime, seul fil conducteur pour reconstituer ce qui l’a conduit là. Verloc y découvre sa propre déchéance : perte de son emploi, de sa femme Silice, de sa fille Lilja, et de toute prise sur un monde hypertechnologique qu’il a choisi de rejeter. Son frère Conrad, agent d’une puissante firme de biorobotique, lui a proposé de l’accompagner sur Ona(ji) pour récupérer une mystérieuse substance nommée Aâma — une mission qui va se révéler bien plus dangereuse que prévu.
Publiée en quatre tomes chez Gallimard entre 2011 et 2014 (disponible en intégrale), cette série a remporté le Prix de la série au Festival d’Angoulême 2013. Frederik Peeters — auteur suisse également connu pour Pilules bleues et Lupus — revendique l’influence de Tarkovski (Stalker, Solaris) et des frères Strougatski, des auteurs de SF soviétiques chez qui la science-fiction sert de véhicule à des questionnements métaphysiques. On retrouve cette double dimension dans Aâma : c’est un récit d’aventure sur une planète hostile, mais c’est aussi le portrait d’un homme qui fuit sa propre vie. Le graphisme de Peeters — un trait noir et blanc rehaussé de couleurs directes — donne à la planète Ona(ji) et à sa faune en mutation constante une présence presque physique.
Ce qui rapproche Aâma de Carbone & Silicium, c’est le portrait d’un individu déboussolé dans un monde qui l’a dépassé. Verloc a refusé la technologie omniprésente et s’est retrouvé exclu de tout : emploi, famille, vie sociale. Silicium, dans Carbone & Silicium, fait le chemin inverse — il parcourt la Terre pendant des siècles à la recherche de ce qui vaut encore la peine. Mais l’un comme l’autre sont des vagabonds, des gens qui n’ont plus de place nulle part et qui marchent faute de savoir où s’arrêter. Le dernier tome, Tu seras merveilleuse, ma fille, fait basculer le récit de SF en déclaration d’amour d’un père à sa fille — un virage qui change rétrospectivement le sens de toute la série.
7. Nausicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki, 1982)

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Mille ans après la guerre des Sept Jours de Feu, un conflit d’une violence inouïe qui a anéanti la civilisation industrielle, la Terre est recouverte par la Mer de la Décomposition — une immense forêt toxique peuplée d’insectes géants, dont les redoutables Ômu. Les humains survivent dans de petits royaumes, coincés entre cette forêt qui progresse et des empires belliqueux. Nausicaä, princesse de la Vallée du Vent, refuse la logique de guerre et de destruction. Dotée d’une empathie hors du commun — elle peut communiquer avec les insectes et « voir » les courants d’air —, elle s’engage dans un conflit qui oppose les Tolmèques aux Dorks et qui menace d’achever ce qu’il reste de l’humanité.
Publié entre 1982 et 1994, le manga compte sept tomes (édités en France par Glénat). Le film d’animation de 1984, aussi célèbre soit-il, n’en couvre que les deux premiers — autant dire qu’on passe à côté de l’essentiel. Car c’est dans les cinq tomes suivants que Miyazaki approfondit sa réflexion, introduit des personnages comme l’empereur dork Namulith ou le mystérieux Selm, et transforme sa fable écologique en fresque philosophique sur la coexistence entre l’humanité et le vivant.
Si Bablet a un ancêtre spirituel, c’est probablement ici qu’il faut le chercher. Les mange-cailloux de Silent Jenny en sont un indice évident, mais la filiation va plus loin. Chez Miyazaki comme chez Bablet, les « méchants » ont des raisons. Les Tolmèques ne sont pas des monstres : Kushana, leur princesse guerrière, est une femme mutilée par la guerre qui tente de protéger ses soldats dans un monde qui ne lui laisse aucun bon choix. La forêt toxique elle-même n’est pas ce qu’elle semble être. On retrouve cette même nuance dans Carbone & Silicium, où l’humanité n’est jamais réduite à un simple bloc de vilains — elle est surtout, tragiquement, incapable d’apprendre de ses erreurs.
8. Planètes (Makoto Yukimura, 1999)

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En 2075, la conquête spatiale a progressé : une colonie minière s’est établie sur la Lune et une expédition vers Jupiter se prépare. Mais cette expansion a un coût : l’orbite terrestre est devenue une décharge à ciel ouvert, saturée de débris de satellites, de morceaux de fusées et de fragments de collisions en chaîne. Une équipe d’éboueurs de l’espace est chargée de faire le ménage à bord du Toy Box, un vaisseau qui a connu des jours meilleurs. L’équipage se compose de Hachimaki, un Japonais obsédé par l’idée d’embarquer sur un vaisseau vers Jupiter, Fi, une Américaine qui a laissé sa famille sur Terre, et Yuri, un Russe hanté par la mort de sa femme.
Publié en quatre tomes entre 1999 et 2004 (édition française chez Panini, rééditée en Perfect Edition avec une couverture signée Mathieu Bablet — on boucle la boucle), Planètes est le premier manga de Makoto Yukimura, qui signera ensuite le monumental Vinland Saga. Le récit relève de la hard SF — une science-fiction soucieuse de plausibilité scientifique : pas de lasers, pas d’aliens, mais des radiations cosmiques, des leucémies spatiales et des rations lyophilisées.
Ce qui fait la force de Planètes, c’est sa manière de poser les grandes questions existentielles — qui suis-je ? quelle est ma place dans l’univers ? — non pas à travers de grands discours, mais à travers le quotidien de personnages ordinaires : un type qui ne sait pas s’il veut sacrifier sa vie de couple pour aller sur Jupiter, une mère qui culpabilise d’être dans l’espace plutôt qu’auprès de son fils, un veuf qui cherche dans le vide orbital un souvenir de sa femme disparue. C’est concret, c’est humain, et c’est ce qui empêche le récit de sombrer dans la dissertation cosmique. Bablet cite d’ailleurs Planètes parmi ses influences.
9. BLAME! (Tsutomu Nihei, 1998)

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Peut-être sur Terre. Peut-être dans le futur. La Mégastructure — un édifice titanesque aux dimensions inconcevables, en expansion permanente comme une tumeur de béton et de métal — abrite les vestiges d’une humanité réduite à néant. À l’origine, cette construction devait être contrôlée par les humains via la Résosphère, un réseau informatique global (une sorte d’Internet surpuissant). Mais l’accès à ce réseau nécessite un marqueur génétique spécifique, le terminal génétique, et ce marqueur a apparemment disparu de la population humaine — si bien que la Mégastructure construit, s’étend et se déforme sans plus personne aux commandes. Killee (dans l’édition Deluxe), un être taciturne armé d’un émetteur gravitationnel d’une puissance phénoménale, arpente ce labyrinthe infini à la recherche d’un porteur de ce fameux gène. Il croise bientôt Shibo, une scientifique qui l’accompagnera, mais aussi des siliciés (humains augmentés devenus hostiles) et des unités de contre-mesure, créatures automatisées chargées d’éliminer quiconque tente d’accéder au réseau sans autorisation.
Publié entre 1998 et 2003, édité en France par Glénat (en version Deluxe de six tomes), BLAME! est un manga d’une radicalité narrative assez stupéfiante. Les dialogues sont rares — parfois absents sur des dizaines de pages. Le récit progresse presque exclusivement par l’image. Tsutomu Nihei, étudiant en architecture passé par un cabinet new-yorkais, a canalisé toute sa formation dans des décors vertigineux qui renvoient autant aux Prisons de Piranèse (des gravures du XVIIIᵉ siècle représentent des architectures carcérales impossibles) qu’aux visions biomécaniques de H.R. Giger, le créateur visuel d’Alien.
Le point de rencontre avec Carbone & Silicium tient en une question : que devient l’humain quand sa propre création lui échappe ? Mais les réponses divergent radicalement. Chez Bablet, les androïdes finissent par trouver une forme de paix ; chez Nihei, Killee marche, seul, dans un monde qui n’a plus rien à offrir, et le récit ne promet jamais que ça va s’arranger. La Mégastructure a dévoré le système solaire — sa taille dépasse l’orbite de Jupiter. C’est un manga qui ne ressemble à rien d’autre, et qui exige du lecteur·ice une confiance aveugle : accepter de ne pas tout comprendre, et laisser les images faire leur travail.
10. Tokyo Ghost (Rick Remender & Sean Murphy, 2015)

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Los Angeles, 2089. L’humanité est accro à la technologie. Le buzz virtuel permanent est la seule raison de vivre d’une population maintenue dans une dépendance organisée par les corporations. Les gangsters contrôlent le divertissement, et le divertissement contrôle tout le reste. Led Dent et Debbie Decay sont des agents de l’ordre (« constables ») au service de ce système — sauf que Dent est lui-même un junkie du numérique, incapable de se déconnecter, tandis que Debbie est la dernière personne de Los Angeles encore « clean ». Une mission les envoie dans le dernier pays sans technologie au monde : la Nation-Jardin de Tokyo.
Publiée en dix numéros chez Image Comics entre 2015 et 2016 (éditée en France par Urban Comics, collection Urban Indies), cette série écrite par Rick Remender (Deadly Class, Black Science) et dessinée par Sean Murphy (Punk Rock Jesus) fonctionne sur un double registre : récit d’action cyberpunk et histoire d’amour entre deux personnes que l’addiction est en train de séparer. Le contraste visuel entre les deux mondes — un Los Angeles crasseux, saturé de données et de violence, face à un Tokyo verdoyant et silencieux — rend immédiatement tangible ce que le récit raconte : la possibilité, fragile, d’une vie sans écran.
Carbone & Silicium observe l’addiction numérique avec le recul de plusieurs siècles — c’est un phénomène parmi d’autres dans la longue décadence de l’humanité. Tokyo Ghost zoome sur le problème et en fait son sujet unique. Le récit interroge un paradoxe contemporain que connaît bien quiconque a passé quatre heures sur son téléphone avec la ferme intention d’arrêter : le désir d’évasion peut-il devenir la cage elle-même ?