Blueberry est une série de bande dessinée de western franco-belge créée en 1963 par Jean-Michel Charlier (scénario) et Jean Giraud (dessin), prépubliée dans le journal Pilote et éditée en albums chez Dargaud. Elle narre les aventures de Mike Steve Donovan, alias Mike S. Blueberry, lieutenant au sein de la cavalerie des États-Unis, à travers l’Ouest américain de la seconde moitié du XIXe siècle. Antihéros teigneux, indiscipliné, au nez cassé à la Belmondo, Blueberry a traversé les guerres indiennes, la construction du chemin de fer transcontinental et la fusillade d’O.K. Corral, côtoyé Cochise, Geronimo et Wyatt Earp — le tout porté par les scénarios à tiroirs de Charlier et le dessin en constante évolution de Giraud. Après le décès de Charlier en 1989, Giraud a poursuivi seul la série avec le cycle Mister Blueberry, jusqu’à sa propre disparition en 2012.
Si vous avez refermé le dernier album avec l’envie de rester encore un peu dans les grands espaces, voici quelques pistes — des prolongements directs de l’univers de Blueberry aux westerns francophones qui ont, chacun à leur façon, laissé leur empreinte sur le genre.
1. La Jeunesse de Blueberry (Jean-Michel Charlier, Jean Giraud, puis François Corteggiani et Colin Wilson, 1975)

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C’est en 1968 que Charlier et Giraud décident de remonter le fil du temps pour raconter les années de guerre de Sécession du futur lieutenant. D’abord conçues pour Super Pocket Pilote sous forme de récits courts, ces histoires révèlent comment Mike Donovan a pris le nom de Blueberry après avoir quitté les États confédérés pour rallier l’Union. Les trois premiers albums, entièrement signés Charlier et Giraud, constituent un prolongement naturel de la série mère — même densité narrative, même qualité de dessin, même talent pour donner chair à un personnage que l’on découvre ici adolescent, déserteur et pas encore nommé Blueberry.
À partir du quatrième tome, Les Démons du Missouri (1985), Colin Wilson reprend le dessin avec un respect scrupuleux du style imposé par Giraud : décors fouillés, traits précis, sens du mouvement. Le Néo-Zélandais parvient à se fondre dans l’univers sans le dénaturer, et la traque de William Quantrill — chef de guérilla confédéré, tristement célèbre pour ses raids sanglants au Kansas et au Missouri — en deux tomes figure parmi les meilleurs récits de cette branche. Après la mort de Charlier, c’est François Corteggiani qui prend le relais au scénario. Il reste fidèle à la mécanique narrative de Charlier — action soutenue, faux-semblants et coups de théâtre — et il fait traverser à Blueberry la quasi-totalité des grands épisodes de la guerre civile, du siège d’Atlanta au complot contre Lincoln.
Michel Blanc-Dumont succède à Wilson au dessin à partir du dixième tome. Son trait, moins hachuré et plus lumineux, apporte une identité visuelle différente — il n’a du reste jamais cherché à imiter ses prédécesseurs. La série s’étend sur 21 albums et offre, dans ses meilleurs moments, un récit solide et mouvementé sur les années de formation d’un personnage que l’on croyait déjà bien connaître.
2. Marshal Blueberry (Jean Giraud, William Vance et Michel Rouge, 1991)

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Après la disparition de Charlier, Giraud choisit de garder la main sur son personnage. En 1991, il lance Marshal Blueberry, une trilogie dont il signe le scénario et confie le dessin à William Vance, alors surtout connu pour XIII et Bruno Brazil. L’action se situe en 1868, peu après les aventures liées au chemin de fer transcontinental dans la série principale. Blueberry y reçoit de Washington une mission délicate : infiltrer une petite ville du nom de Heaven tombée aux mains de trafiquants d’armes.
Le ton rompt avec le classicisme de Charlier. Cette trilogie s’inscrit dans la veine du western crépusculaire — un sous-genre popularisé au cinéma par Sergio Leone (Le Bon, la Brute et le Truand), Sergio Corbucci (Le Grand Silence) et Sam Peckinpah (La Horde sauvage), où les héros n’en sont pas vraiment, où les coups partent sans prévenir et où personne ne sort indemne. Ici, la brutalité est plus frontale que dans la série mère, le langage plus cru, les visages marqués par la crasse et le cynisme. Le dessin de Vance, sombre et rude, magnifié par les mises en couleur de son épouse Petra Van Cutsen, installe une atmosphère de froid et de pluie — neige, boue, décors poisseux — bien éloignée des grands espaces lumineux de la série principale. Le premier tome, Sur ordre de Washington, est sans doute le plus réussi des trois.
Suite au départ de Vance après le deuxième album, Mission Sherman, c’est Michel Rouge — élève de Giraud et fin connaisseur du genre — qui achève la trilogie avec Frontière sanglante (2000). Le changement de dessinateur en cours d’intrigue peut déstabiliser, mais l’ensemble reste recommandable pour quiconque veut retrouver Blueberry dans un registre plus rude que d’habitude.
3. Une aventure du Lieutenant Blueberry – Amertume Apache (Joann Sfar et Christophe Blain, 2019)

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L’annonce avait de quoi surprendre : les auteurs du Chat du rabbin et de Quai d’Orsay aux commandes de Blueberry ? Et pourtant. Paru en décembre 2019, ce premier volet d’un diptyque prouve qu’il est possible de reprendre une série aussi mythique sans la singer ni la trahir.
L’histoire se situe aux premiers temps du lieutenant, du côté de Fort Navajo. Blueberry assiste au meurtre de deux femmes apaches — l’épouse et la fille d’un guerrier nommé Amertume — par trois jeunes Blancs d’une communauté religieuse voisine. Le double crime menace de déclencher une nouvelle guerre. Blueberry, fidèle à ses valeurs humanistes, tente d’arrêter les coupables et de contenir l’embrasement, mais la petite troupe qu’il a rassemblée est massacrée par les Indiens. La situation se dégrade, et le lieutenant se retrouve seul à naviguer entre ses devoirs militaires et sa conscience.
Ce qui frappe d’emblée, c’est que Blain et Sfar ont fait de Blueberry leur personnage sans le dénaturer. Christophe Blain adopte un dessin plus réaliste qu’à son habitude, nourri autant de Giraud que de Jijé ou d’Alex Toth (dessinateur américain admiré pour l’économie radicale de son trait), et livre des paysages de rocheuses d’une force visuelle peu commune. Détail savoureux : il a donné à ses personnages les visages d’acteurs — de Charles Denner à Claudia Cardinale. Du côté du scénario, Sfar apporte un regard contemporain sans verser dans l’anachronisme : les personnages féminins ont une épaisseur et une volonté propres (la fille du prêcheur, notamment, n’a rien d’un faire-valoir), et les dialogues, ciselés, échappent aux poncifs du genre. Le ton est plus mélancolique que dans la série classique, et Blueberry lui-même semble plus isolé, plus incertain de sa place dans l’armée — un angle que Charlier n’avait pas vraiment creusé.
4. Jim Cutlass (Jean-Michel Charlier, Jean Giraud et Christian Rossi, 1979)

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Créé en 1976 dans un hors-série western de Pilote, Jim Cutlass est le frère spirituel de Blueberry : même duo créatif (Charlier et Giraud), même goût pour les héros récalcitrants — mais un tout autre décor et une époque légèrement antérieure (l’action débute en 1859, juste avant la guerre de Sécession). Le nom, trouvé par Charlier en clin d’œil à son autre héros Barbe-Rouge, désigne en anglais un sabre d’abordage. Le personnage, lui, est un ancien officier nordiste, joueur impénitent, grande gueule et abonné aux ennuis.
L’action se déroule dans le Deep South — le sud des États-Unis, région des anciennes plantations esclavagistes — loin des déserts et des mesas de Blueberry : on est ici sur le Mississippi, entre plantations de coton, bayous moites et rues chaudes de la Nouvelle-Orléans. Le premier album, Mississippi River, est entièrement réalisé par Charlier et Giraud et pose les bases d’une intrigue où Cutlass hérite d’une plantation qu’il partage avec sa cousine Caroline, une femme au caractère aussi trempé que le sien. Les amateurs de Charlier retrouveront sa mécanique scénaristique habituelle — rebondissements en cascade, personnages hauts en couleur, dialogue vif — mais dans un cadre géographique et historique qui change agréablement des canyons de l’Ouest.
La série reprend en 1990 avec Christian Rossi au dessin, et c’est à la mort de Charlier que Giraud prend seul les rênes du scénario. La direction change alors radicalement : le Ku Klux Klan (organisation suprémaciste blanche née après la guerre de Sécession), le vaudou, les zombies et un inquiétant sorcier nommé l’Alligator blanc font basculer le récit dans un fantastique tropical qui a déconcerté plus d’un lecteur. Rossi excelle dans le rendu des ambiances nocturnes et humides — la chaleur, les marécages, la végétation épaisse du Sud prennent une présence quasi physique sous son pinceau. L’intégrale parue chez Casterman en 2023 permet de lire d’un trait cette cavalcade en sept albums — du western pur jus au gothique sudiste — et de constater que Giraud, libéré de la tutelle scénaristique de Charlier, n’avait pas froid aux yeux.
5. Comanche (Greg et Hermann, 1972)

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Si Blueberry règne sur Pilote, Comanche s’est taillé son propre territoire dans les pages du Journal de Tintin à partir de 1969. Le duo Greg (scénario) et Hermann (dessin) y plante son récit non pas dans les déserts du Sud-Ouest, mais dans les grands espaces du Wyoming, autour du ranch Triple Six.
Comanche est une jeune femme au caractère bien forgé, propriétaire d’un ranch hérité de son père. Elle fait péniblement survivre l’exploitation avec le vieux Ten Gallons jusqu’à l’arrivée d’un cavalier sorti de nulle part : Red Dust, figure taciturne à la gâchette sûre, qui accepte le poste de contremaître et recrute une bande d’associés pour défendre les terres contre les convoitises. L’Irlandais Clem dit « Cheveux Fous », Toby dit « Face Sombre », le Cheyenne Tache de Lune : autant de personnages solidement caractérisés qui font de la série un récit choral, où le groupe compte autant que le héros.
Greg injecte dans ses scénarios une dimension psychologique encore rare dans le western BD de l’époque. Ses dialogues sont secs et efficaces, ses intrigues naviguent entre enquêtes policières et affrontements de grand spectacle. Quant à Hermann, il développe album après album un graphisme de plus en plus nerveux et personnel. Comme les cinéastes Sam Peckinpah (La Horde sauvage) et Robert Altman (John McCabe), il refuse le manichéisme du western classique : ses personnages ne sont ni tout blancs ni tout noirs, la violence frappe sans prévenir, et les « bons » n’ont pas toujours le dernier mot. Ses cadrages serrés sur les visages, son sens de la brutalité soudaine et son refus de l’héroïsme à la John Wayne donnent à Comanche une dureté que le western BD ne connaissait pas encore en 1969 — et que la série classique de Blueberry, soumise aux contraintes de la loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse, ne pouvait pas se permettre. Les dix premiers tomes (ceux signés par le tandem d’origine) représentent le cœur de la série. Hermann quitte le navire en 1982 pour se consacrer à Jeremiah, et c’est Michel Rouge qui poursuit le dessin sous la direction de Greg, jusqu’au quinzième et dernier album.
6. Jerry Spring (Jijé, 1954)

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Avant Blueberry, il y a eu Jerry Spring. Avant Jean Giraud, il y a eu Jijé. Et ce n’est pas un hasard : le premier a été l’assistant du second, et Blueberry descend en droite ligne de Jerry Spring. C’est d’ailleurs Jijé qui, sollicité par Charlier en 1963 pour un western dans Pilote, décline l’offre — il publie déjà Jerry Spring dans Spirou, magazine concurrent — et suggère de confier le travail à son jeune élève. Sans Jerry Spring, il n’y aurait probablement pas eu Blueberry.
Créé en 1954 dans le n° 829 du Journal de Spirou, Jerry Spring est le premier western réaliste de la bande dessinée franco-belge. Le héros est un jeune cow-boy courageux, expert au maniement des armes, cavalier hors pair sur son cheval Ruby, accompagné de son fidèle ami mexicain Pancho dit « El Gordo ». Tous deux sillonnent les paysages arides du Sud-Ouest américain et du nord du Mexique pour défendre les opprimés — Indiens, Noirs, paysans — face aux bandits, aux militaires véreux et aux caciques locaux.
L’intérêt premier de la série tient au dessin de Jijé : ses chevaux sont parmi les plus beaux jamais couchés sur papier (Giraud, Derib et Hermann en seront les héritiers directs), et ses paysages de déserts et de pueblos écrasés de chaleur portent la marque d’un homme qui a vécu deux ans au Mexique et aux États-Unis à la fin des années 1940 — il savait de quoi il parlait. La série, 21 albums parus entre 1955 et 1977, a certes vieilli dans certains de ses ressorts narratifs — les résolutions sont parfois expéditives, les intrigues inégales selon les scénaristes qui ont assisté Jijé (Goscinny, Lob, son fils Philip). Mais son importance historique est immense, et les plus beaux épisodes (Le Duel, El Zopilote, La Route de Coronado — ce dernier co-dessiné avec un certain Jean Giraud) n’ont rien perdu de leur efficacité. Les intégrales en noir et blanc publiées par Dupuis permettent de redécouvrir le trait fougueux de celui que l’on appelait « l’autre père de la bande dessinée franco-belge ».
7. Undertaker (Xavier Dorison et Ralph Meyer, 2015)

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Le sticker collé sur la couverture du premier tome annonçait la couleur : « le plus grand western depuis Blueberry ». Le marketing n’a pas toujours raison, mais force est de reconnaître que le pari est ici largement tenu.
Jonas Crow est un croque-mort itinérant dans l’Ouest américain de 1868. Ancien soldat de la guerre de Sécession, il traîne derrière lui un passé trouble — on le connaissait autrefois sous le nom de Strikland, dit « le Boucher de Skullhill » — et un vautour apprivoisé du nom de Jed. Son métier le conduit là où personne ne veut aller : il enterre ceux que tout le monde préfère oublier, escorte des cercueils à travers des territoires hostiles et se retrouve, album après album, impliqué malgré lui dans des affaires où l’or, la vengeance et le fanatisme font bon ménage.
Le scénariste Xavier Dorison (Long John Silver, Le Troisième Testament) a eu l’idée de placer un fossoyeur au centre du récit là où le genre privilégie d’ordinaire le shérif ou le hors-la-loi. Ce décalage change tout : la mort n’est plus un simple péril, elle est le gagne-pain du héros. Chaque diptyque pose une question morale — la cupidité face au deuil, la responsabilité d’un médecin dévoyé, le fanatisme religieux d’une ligue anti-avortement au Texas — et les dialogues, d’une efficacité redoutable, sont relevés par les faux versets de « saint Jonas », citations bibliques inventées de toutes pièces par Crow pour justifier à peu près n’importe quoi. L’humour noir est un ingrédient essentiel de la série.
Côté graphisme, Ralph Meyer s’inscrit dans la filiation directe de Giraud : trait réaliste et hachuré, visages burinés, grands espaces. La mise en couleur de Caroline Delabie, dans des teintes sombres et terreuses, donne à chaque album une ambiance de crépuscule permanent. Huit tomes à ce jour, structurés en diptyques thématiques, et pas un seul album en dessous de la moyenne. C’est suffisamment rare pour être souligné.
8. Mac Coy (Jean-Pierre Gourmelen et Antonio Hernández Palacios, 1974)

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Voilà une série qui mériterait d’être bien mieux connue. Née en 1974 dans les pages de l’éphémère mensuel Lucky Luke, Mac Coy a ensuite migré vers Tintin, Pilote et Charlie Mensuel, avant de s’installer chez Dargaud pour 21 albums publiés jusqu’en 1999.
Le capitaine Alexis Mac Coy porte l’uniforme gris de l’armée confédérée quand il est fait prisonnier par les Nordistes. Réhabilité à la fin de la guerre de Sécession en raison de sa bravoure, il est nommé sergent-major à Fort Apache, où il retrouve son vieux compagnon Charley. Avec son visage de jeune premier et sa propension à résoudre les conflits une bouteille à la main plutôt que le revolver au poing, Mac Coy est un héros en demi-teinte, plus porté sur le dialogue et la débrouillardise que sur la fusillade frontale — même si les balles ne tardent jamais à voler.
Le principal atout de la série réside dans le dessin d’Antonio Hernández Palacios. L’Espagnol, venu de la peinture et de la publicité, a apporté au western en bande dessinée un traitement graphique sans équivalent : couleurs directes (peintes à même la planche, et non appliquées en aplats après coup), compositions ambitieuses, sens de la lumière qui évoque davantage le tableau que la planche classique. Ses cavalcades dans les terres arides du Nouveau-Mexique, ses scènes de bataille — la série aborde Little Big Horn (la célèbre défaite de Custer face aux Sioux et aux Cheyennes en 1876), Camerone (le combat héroïque de la Légion étrangère française au Mexique en 1863) et les guerres apaches — possèdent une ampleur visuelle qui justifie à elle seule la lecture. Les scénarios de Jean-Pierre Gourmelen, s’ils sont inégaux sur la durée, offrent dans leurs meilleurs moments un sens du rythme et de l’aventure à l’ancienne, relevé par un humour franc et sans chichis.
Les intégrales Dargaud (quatre volumes) permettent de rattraper cette série longtemps introuvable, dont les derniers albums pâtissent hélas des problèmes de vue qui ont progressivement affecté le dessinateur — mais les premiers tomes restent une fête pour les yeux.
9. Cartland (Laurence Harlé et Michel Blanc-Dumont, 1975)

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Née la même année que Mac Coy dans le même éphémère mensuel Lucky Luke, la série Jonathan Cartland se démarque d’emblée par une particularité : c’est l’une des rares séries western de l’époque à avoir été scénarisée par une femme, Laurence Harlé, passionnée de culture amérindienne et d’histoire de l’Ouest, et cela se sent — dans la construction des personnages, dans l’attention portée aux rapports humains, dans le refus de glorifier la violence.
Jonathan Cartland est un trappeur aux cheveux blonds et aux longues moustaches, veuf d’une Indienne assassinée, écartelé entre la civilisation blanche et les peuples autochtones dont il partage le quotidien. Tour à tour guide, éclaireur, bûcheron ou vagabond, il traverse l’Ouest des États-Unis entre 1854 et 1863 — une période antérieure à celle de Blueberry, en pleine conquête. Ce n’est pas un dur à cuire invincible : c’est un homme fragile, hanté par le deuil, qui sombre dans l’alcool au début du deuxième tome et ne retrouve pied que grâce à l’amitié d’un métis nommé Louis. Les auteurs eux-mêmes ont cité les films Jeremiah Johnson et Little Big Man comme inspirations majeures.
Le dessin de Michel Blanc-Dumont — qui reprendra plus tard La Jeunesse de Blueberry — évolue de façon spectaculaire au fil des dix albums. D’abord influencé par Giraud, son trait s’affine et trouve sa propre personnalité : une précision quasi documentaire dans le rendu des paysages, des costumes et des rites amérindiens, une lumière naturelle et changeante qui restitue aussi bien le froid mordant des Rocheuses que la chaleur poussiéreuse des plaines. L’autre singularité de la série tient à ses incursions dans le fantastique : à partir du troisième tome, Le Fantôme de Wah-Kee, des visions, des esprits malveillants et des forces surnaturelles issues des mythologies mandane (peuple amérindien des rives du Missouri) et hopi (peuple du plateau du Colorado) s’invitent dans le récit — ce qui fait de Cartland un précurseur de ce que l’on pourrait appeler le western gothique, un terrain que la BD francophone n’avait alors presque pas foulé.
Dix albums seulement, mais la série gagne en assurance et en complexité à chaque tome. Une nouvelle intégrale en deux volumes est en cours de publication chez Dargaud (2024-2025), avec des couvertures inédites de Blanc-Dumont : l’occasion idéale pour découvrir ou redécouvrir ce western atypique, plus proche de la nature et des peuples autochtones que de la fusillade au saloon.