Quartier lointain est un manga de Jirō Taniguchi publié au Japon entre 1998 et 1999. On y suit Hiroshi Nakahara, un homme de 48 ans qui, après s’être trompé de train, se retrouve projeté dans le corps de l’adolescent qu’il était en 1963 — quelques mois avant la disparition inexpliquée de son père.
Récit introspectif sur la famille, les regrets et les vies qu’on n’a pas vécues, l’œuvre a été récompensée à plusieurs reprises, notamment par l’Alpha’Art du meilleur scénario et le Prix des libraires de bande dessinée au Festival d’Angoulême en 2003.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. Le Journal de mon père (Jirō Taniguchi, 1994)

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Yoichi Yamashita, designer à Tokyo, n’est pas retourné dans sa ville natale de Tottori depuis des années. Seule la mort de son père l’y contraint. Au cours de la veillée funèbre, son enfance lui revient par fragments : l’incendie qui a ravagé la ville en 1952, le divorce de ses parents, les silences d’un père qu’il a toujours jugé distant et froid.
Au fil de la nuit, les proches réunis autour du défunt livrent chacun leur version de cet homme. Yoichi découvre un père coiffeur, travailleur acharné, qui a tout sacrifié pour ses enfants — et qu’il n’a jamais pris le temps de comprendre. L’œuvre fonctionne comme un miroir inversé de Quartier lointain : pas de voyage dans le temps ici, mais une réconciliation qui arrive trop tard, quand il ne reste que les mots des autres pour recomposer le portrait d’un père.
2. L’Homme qui marche (Jirō Taniguchi, 1990)

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Un homme arpente son quartier, sa ville, sans but précis. Il grimpe à un arbre, observe un oiseau, joue dans les flaques après la pluie, rapporte un coquillage à la mer. On ne connaît ni son nom ni sa profession. Les dialogues sont quasi absents. L’essentiel se joue dans le regard, le geste, le silence.
Publié entre 1990 et 1991 dans le magazine Morning Party Zōkan, L’Homme qui marche est le premier manga de Taniguchi à avoir été traduit en français (Casterman, 1995). C’est une œuvre fondatrice de sa veine intimiste, celle-là même qui aboutira à Quartier lointain. Le livre ne raconte rien — et c’est ce rien qui lui donne tout son prix : il rend au lecteur·ice le plaisir d’être attentif·ve aux choses infimes, celles qu’on ne voit plus à force de passer devant.
3. Solanin (Inio Asano, 2005)

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Meiko et Taneda vivent ensemble dans un petit appartement de Tokyo. Elle est employée de bureau et déteste son travail. Lui enchaîne les piges d’illustration et joue de la guitare dans un groupe amateur avec ses amis Katō et Jirō. Tous deux ont la vingtaine, un diplôme en poche et aucune idée de ce qu’ils veulent faire de leur vie.
Inio Asano saisit ici le flottement propre à l’entrée dans la vie adulte : l’écart entre ce qu’on s’était promis et ce qu’on accepte, le vertige face aux choix qu’on ne pourra pas défaire. Puis un événement brutal fait tout basculer et oblige les personnages à se confronter à la perte. En deux volumes seulement, Solanin passe du rire à l’effondrement avec une franchise désarmante — celle d’un auteur qui refuse d’embellir le réel et ne console personne à bon compte.
4. Sunny (Taiyō Matsumoto, 2011)

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Dans un foyer pour enfants baptisé « Les enfants des étoiles », quelque part dans le Japon des années 1970, une poignée de gamins grandissent loin de leurs parents. Sei, Haruo, Kenji, Junsuke, Megumu — tous là pour des raisons différentes : une famille éclatée, un père alcoolique, une mère malade. Dans la cour, une vieille Nissan Sunny hors d’usage leur sert de refuge imaginaire.
Taiyō Matsumoto, connu pour Amer Béton et Ping Pong, puise ici dans ses propres souvenirs d’enfance en foyer. Son trait, immédiatement reconnaissable — nerveux, expressif, nourri autant par Moebius que par le manga —, donne à chaque visage d’enfant une présence saisissante. Lauréat du Prix Shōgakukan en 2016, Sunny parle du manque sans complaisance : les gamins ne sont ni héroïques ni pitoyables, ils sont simplement là, et c’est ce qui rend leur solitude si difficile à oublier.
5. Kamakura Diary (Akimi Yoshida, 2006)

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Trois sœurs — Sachi, Yoshino et Chika — vivent ensemble dans l’ancienne maison de leur grand-mère, à Kamakura. Abandonnées tour à tour par leur père puis par leur mère, elles se sont construites seules. Le jour où elles apprennent le décès de ce père qu’elles n’ont pas vu depuis quinze ans, elles se rendent à ses funérailles et découvrent Suzu, leur demi-sœur adolescente, née de la femme pour laquelle il était parti.
Sachi propose à Suzu de venir habiter chez elles. À partir de cette prémisse, Akimi Yoshida — autrice de Banana Fish — construit une chronique familiale où l’essentiel passe par les gestes du quotidien : préparer le dîner, marcher entre les temples de Kamakura, dire les choses qu’on n’a jamais dites. Rien de spectaculaire, et pourtant chaque chapitre épaissit la relation entre ces quatre femmes, leur donne de la densité et de la vérité. Adapté au cinéma par Hirokazu Kore-eda sous le titre Notre petite sœur (2015), le manga a remporté le Prix Manga Taishō en 2013.
6. March Comes in like a Lion (Chica Umino, 2007)

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Rei Kiriyama a 17 ans. Il est joueur professionnel de shōgi — les échecs japonais. Il est aussi orphelin, solitaire, habité par un sentiment de culpabilité depuis la mort de ses parents et de sa petite sœur. Seul dans un appartement vide à Tokyo, il croise un jour la route des trois sœurs Kawamoto — Akari, Hinata et Momo — dont la chaleur obstinée va, repas après repas, visite après visite, lui rappeler ce que signifie appartenir à quelque chose.
Prépublié depuis 2007 dans Young Animal, ce seinen de Chica Umino — déjà connue pour Honey and Clover — alterne les parties de shōgi à haute tension et la douceur des scènes domestiques chez les Kawamoto. Le manga traite sans détour de la dépression et du harcèlement scolaire, mais il le fait avec une particularité rare : il ne se contente pas de montrer la souffrance, il s’intéresse patiemment à ce qui permet d’en sortir. Récompensé par le Prix Osamu Tezuka et le Prix Manga Taishō, il a été adapté en anime par le studio Shaft.
7. Le Combat ordinaire (Manu Larcenet, 2003)

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Marco est photographe de guerre. Il a vu trop d’horreurs. Il quitte Paris, s’installe à la campagne avec Adolf, son chat irascible, et consulte un psy pour ses crises d’angoisse. Il rend visite à ses parents — sa mère anxieuse, son père dont la mémoire s’efface. Il retrouve son frère pour fumer des joints et jouer aux jeux vidéo. Puis il rencontre Émilie, vétérinaire, et le cours de sa vie bascule.
Sur cette trame en apparence banale, Manu Larcenet construit en quatre tomes l’un des récits les plus honnêtes de la bande dessinée franco-belge sur ce que signifie devenir adulte : la peur de l’engagement, le deuil d’un père, la paternité, les compromis de chaque jour. L’humour, omniprésent, ne sert jamais de bouclier — il cohabite avec une gravité que Larcenet ne cherche ni à fuir ni à souligner. Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2004.
8. L’Homme sans talent (Yoshiharu Tsuge, 1985)

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Sukezō est un ancien mangaka qui a cessé de dessiner. Par refus des travaux de commande, il s’est mis à vendre des pierres ramassées dans le lit de la rivière Tama — des pierres que personne n’achète. Sa femme le supplie de trouver un vrai travail. Son fils l’observe. Lui contemple l’eau, les oiseaux, et s’enfonce doucement dans la précarité.
Figure tutélaire du watakushi manga — la bande dessinée autobiographique japonaise —, Yoshiharu Tsuge livre ici un autoportrait oblique et sarcastique de l’artiste en marge. Publié dans la revue Comic Baku entre 1985 et 1986, le livre tient à la fois de l’éloge de la fuite et d’une réflexion corrosive sur l’échec.
Nommé au Festival d’Angoulême en 2005, L’Homme sans talent est une œuvre exigeante, aux antipodes du manga commercial. On y retrouve, sous une forme plus radicale et plus âpre, la question centrale de Quartier lointain : que faire de sa vie quand on a le sentiment de l’avoir ratée ?
9. Chiisakobé (Minetarō Mochizuki, 2012)

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Shigeji, jeune charpentier, perd ses parents et l’entreprise familiale dans un incendie. Fidèle aux paroles de son père — « ce qui est important, c’est l’humanité et la volonté » —, il jure de tout rebâtir. Mais son retour au foyer se complique avec l’arrivée de Ritsu, amie d’enfance au caractère bien trempé, et de cinq orphelins au tempérament imprévisible. Librement adapté d’un roman de Shūgorō Yamamoto situé à l’époque d’Edo, Chiisakobé transpose le récit dans le Japon contemporain.
Comme dans Quartier lointain, le deuil et l’héritage parental structurent la narration. Mochizuki, connu pour Dragon Head, déploie ici un ton radicalement différent : une chronique intimiste et pudique, nourrie par la poésie du quotidien. Son dessin épuré, presque pop, capte les non-dits et les gestes infimes. Le rythme lent, les silences éloquents et la question centrale — comment devenir adulte quand les repères s’effondrent — résonnent avec la sensibilité de Taniguchi.
10. Erased (Kei Sanbe, 2012)

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En 2006, Satoru Fujinuma est un mangaka raté qui livre des pizzas pour joindre les deux bouts. Il possède un don : à chaque drame imminent, il est renvoyé quelques minutes en arrière pour tenter de l’empêcher. Après l’assassinat de sa mère, ce pouvoir le projette dix-huit ans dans le passé, en 1988, dans son corps d’écolier — à l’époque où trois de ses camarades ont été enlevés et tués.
Le retour dans l’enfance, ici, n’est pas nostalgique mais vital : il s’agit de sauver des vies et d’affronter un prédateur. Ce thriller temporel en huit volumes, publié dans le magazine Young Ace, a été adapté en anime par A-1 Pictures et en série live par Netflix. Si Quartier lointain posait la question « et si c’était à refaire ? », Erased y répond avec une tension narrative implacable.
11. Orange (Ichigo Takano, 2012)

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Naho Takamiya, lycéenne à Matsumoto, reçoit un matin une lettre signée d’elle-même, dix ans dans le futur. La Naho adulte, rongée par les remords, y décrit les événements à venir et supplie son double adolescent d’agir autrement — surtout envers Kakeru Naruse, un nouvel élève hanté par la culpabilité depuis le suicide de sa mère. Car dans le futur, Kakeru est mort.
La série, d’abord prépubliée dans Bessatsu Margaret puis reprise par Futabasha dans Monthly Action, aborde le deuil, la dépression et le suicide adolescent sans jamais forcer l’émotion. Ce qui fait la singularité d’Orange, c’est moins l’intrigue temporelle que le groupe d’amis autour de Naho et Kakeru : cinq adolescent·es qui, chacun·e à leur manière, choisissent de se battre ensemble contre un dénouement qu’ils et elles savent inéluctable.