Paru en 1996 aux États-Unis sous le titre Into the Forest, le premier roman de Jean Hegland n’a été traduit en français qu’en 2017, aux éditions Gallmeister, par Josette Chicheportiche. On y suit Nell et Eva, deux sœurs de dix-sept et dix-huit ans, confrontées à l’effondrement progressif de la civilisation dans leur maison familiale, au cœur d’une forêt de séquoias du nord de la Californie. Sans électricité, sans carburant, sans nouvelles du reste du monde, et après la disparition successive de leurs deux parents, elles doivent réapprendre à se nourrir, à se soigner, à cohabiter avec la forêt pour survivre. À mille lieues des scénarios post-apocalyptiques spectaculaires, Dans la forêt frappe par sa lenteur délibérée, son caractère intimiste et sa dimension écoféministe. Le roman a rencontré un immense succès en France — plus de 150 000 exemplaires vendus fin 2018 — et a été adapté au cinéma par Patricia Rozema en 2015, avec Elliot Page et Evan Rachel Wood.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce bouquin dont on ne sort pas tout à fait indemne, voici des recommandations taillées dans le même bois : des histoires de sœurs, de forêts, d’isolement choisi ou subi, de mondes à reconstruire — ou à quitter.
1. Le Temps d’après (Jean Hegland, 2025)

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Presque trois décennies après Dans la forêt, Jean Hegland renoue avec Nell et Eva. Quinze ans après l’effondrement, les deux sœurs vivent toujours au cœur de la forêt californienne, mais elles ne sont plus seules : Burl, le fils de Nell, a grandi parmi les arbres. Adolescent de quinze ans, il n’a jamais connu le monde d’avant. C’est à travers ses yeux — et surtout sa langue — que le récit prend forme.
C’est là que le roman se joue : Burl parle un idiome inventé, forgé entre deux mères pour seule compagnie et nourri des histoires qu’elles lui ont racontées — celles des hobbits, de Don Quichotte, de Phileas Fogg. Chaque phrase porte la trace de cette éducation singulière, étrange et poétique à parts égales. La traductrice Josette Chicheportiche a relevé le défi de recréer cette langue en français, un travail que Jean Hegland elle-même a salué.
L’intrigue se met véritablement en mouvement le jour où Burl aperçoit une lueur sur la montagne d’en face — peut-être un feu, peut-être d’autres humains. Contre la volonté de ses mères, il décide d’aller voir. Et le roman bascule sur une question que Dans la forêt n’avait pas eu le temps de poser : après avoir appris à survivre, peut-on réapprendre à faire confiance au monde ? Plus contemplatif encore que son prédécesseur, Le Temps d’après séduira celles et ceux qui avaient gardé Nell et Eva dans un coin de leur tête. Les autres risquent de trouver le rythme un peu trop paisible — mais Hegland n’a jamais prétendu écrire des thrillers.
2. Le Mur invisible (Marlen Haushofer, 1963)

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Publié en 1963 en Autriche et traduit en français en 1985 chez Actes Sud, Le Mur invisible est le grand ancêtre de Dans la forêt. Une femme dont on ne connaîtra jamais le nom se rend chez sa cousine, dans un pavillon de chasse niché dans les Préalpes autrichiennes. Le lendemain matin, ses hôtes ne sont pas revenus du village. Partie à leur recherche, la narratrice découvre qu’une paroi transparente et infranchissable la sépare désormais du reste du monde. Derrière ce mur, tous les êtres vivants semblent pétrifiés.
D’explication, il n’y en aura aucune — et c’est précisément ce qui rend le roman si troublant. Marlen Haushofer ne s’intéresse pas aux causes de la catastrophe, mais à ce qu’elle révèle. Rédigé sous forme de journal sans chapitres, le récit suit la narratrice au fil des saisons : elle cultive des pommes de terre, trait la vache, coupe du bois, veille sur Lynx, son chien fidèle, et sur Perle, une chatte recueillie. Les tâches quotidiennes rythment un texte où la survie devient indissociable d’une réflexion sur la liberté. Loin des hommes, loin des rôles que la société lui assignait, cette femme accède à une identité que rien ne contraint plus — « parfois enfant, parfois jeune homme, parfois quelqu’un de très âgé, sans sexe défini ».
Le roman a longtemps été sous-estimé, rangé dans la catégorie condescendante de la « littérature féminine ». Il a fallu la relecture féministe des années 1980 pour en mesurer la radicalité. Le Mur invisible est aujourd’hui au programme des classes préparatoires scientifiques en France (thème 2025-2026 : « Expériences de la nature ») — soixante ans après sa parution, la preuve qu’il avait de l’avance.
3. Manuel de survie à l’usage des jeunes filles (Mick Kitson, 2018)

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Sal a treize ans. Sa petite sœur Peppa en a dix. Par une nuit glaciale, elles s’enfoncent dans une des forêts les plus reculées des Highlands écossais, armées d’une boussole, d’un couteau de chasse, d’une carabine à plomb et d’un savoir-faire entièrement acquis sur YouTube et dans un Guide de survie des forces spéciales commandé sur Amazon. Leur objectif : disparaître. Ce qu’elles fuient est bien pire que le froid ou les nuits sans abri — un beau-père violent et une mère trop abîmée par l’alcool et la drogue pour les protéger.
Ici, pas d’effondrement civilisationnel : la catastrophe est domestique, intime, terriblement banale. Mick Kitson fait le choix de la pudeur. Les abus sont évoqués en quelques phrases sèches, sans complaisance, à travers la voix de Sal — une narratrice pragmatique et résolue, qui a troqué son enfance volée contre un sens de l’organisation quasi militaire. Peppa, elle, compense la noirceur de leur situation par une énergie débordante et un goût immodéré pour les gros mots. À elles deux, elles forment un duo qu’on n’oublie pas de sitôt.
La forêt, dans ce roman, n’est pas un décor : elle est un refuge, le seul endroit où ces deux gamines peuvent redevenir des enfants. La rencontre avec Ingrid, une vieille femme solitaire qui vit dans une hutte au fond des bois — ancienne médecin qui a fui, elle aussi, un passé douloureux en ex-RDA — achève de donner au roman des allures de conte de fées inversé : deux fillettes échappent à l’ogre et trouvent, entre les arbres, quelque chose qui ressemble à un foyer.
4. Le Sanctuaire (Laurine Roux, 2020)

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En à peine 160 pages, Laurine Roux construit un huis clos familial redoutablement tendu. Quelque part dans la montagne, une famille de quatre — le père, la mère Alexandra, et leurs deux filles, June et Gemma — vit retranchée dans un refuge qu’ils appellent le Sanctuaire. Le monde, en contrebas, a été ravagé par un virus transmis par les oiseaux. Tout volatile est un ennemi : le père les abat au lance-flammes.
Gemma, la cadette, est née ici. Elle n’a jamais connu autre chose que la chasse à l’arc, l’affûtage des couteaux et l’autorité implacable de son père. C’est elle qui raconte, avec la naïveté travaillée d’une enfant qui ne sait pas encore ce qu’on lui cache. Le père a érigé la survie en religion — et le Sanctuaire, présenté comme un refuge, ressemble de plus en plus à une prison. June, l’aînée, l’a compris avant sa sœur : « Les troncs des arbres sont les barreaux de notre prison. »
Le basculement survient quand Gemma transgresse les limites du domaine et rencontre un vieil homme solitaire qui vit entouré de rapaces — dont un aigle qui la fascine. La tension monte, lente et souterraine, jusqu’à une fin sèche comme un tir à l’arc. Écrit en 2019, avant la pandémie de Covid-19, le roman a pris rétrospectivement des allures prémonitoires. Mais Le Sanctuaire est bien plus qu’un récit d’anticipation : c’est une fable sur la domination patriarcale déguisée en conte de survie. On pense à Sukkwan Island de David Vann, au film Le Village de M. Night Shyamalan, et à Dans la forêt, évidemment — mais vu depuis l’intérieur de la cage.
5. Et toujours les forêts (Sandrine Collette, 2020)

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Corentin, personne n’en voulait. Ni son père, disparu. Ni sa mère, qui rêvait de s’en débarrasser. Traîné de foyer en foyer, l’enfant finit par être abandonné chez Augustine, son arrière-grand-mère, dans un hameau perdu au creux de la vallée des Forêts. Auprès de la vieille femme, dans ce coin de campagne rude et isolé, il trouve enfin un semblant d’amour. Puis les études l’emportent vers la grande ville, la fête, les lumières, l’insouciance — pendant que la terre, autour de lui, s’assèche.
La nuit où tout bascule, Corentin survit par miracle, réfugié dans les catacombes. À la surface, le monde est calciné. Il ne reste rien — ou presque. Le jeune homme n’a alors plus qu’une obsession : retrouver Augustine, retrouver les Forêts. S’ensuit une longue marche à travers un monde réduit en cendres, dans la lignée de La Route de Cormac McCarthy. À la différence près que Collette y plante une quête d’amour presque désespérée qui donne au récit sa singularité.
Le roman, récompensé par le Grand Prix RTL-Lire 2020, refuse de donner des explications sur la catastrophe. Sandrine Collette s’intéresse à autre chose : ce qui subsiste de l’humain quand il n’y a plus rien. La réponse n’est pas réconfortante — le roman ose des zones très sombres, y compris dans le comportement de Corentin lui-même — et pourtant elle sonne juste. Les dernières pages, brutales et inattendues, restent longtemps en mémoire. Soyez prévenu·e : Collette ne fait pas de cadeau, et la noirceur du dénouement pourra dérouter.
6. Encabanée (Gabrielle Filteau-Chiba, 2018)

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Changement de registre — et de température. Ici, pas d’apocalypse : juste une femme, Anouk, qui décide de plaquer Montréal, son appartement confortable et le « cirque social » de la vie urbaine pour s’installer dans une cabane délabrée au Kamouraska, dans le Bas-Saint-Laurent, en plein cœur de l’hiver québécois. Sans eau courante, sans électricité, sans réseau. Par moins quarante degrés.
Le roman prend la forme d’un carnet de bord ponctué de listes (« Qualités requises pour survivre en forêt », « Raisons de ne pas mourir gelée »), de réflexions écologiques et de dessins réalisés par l’autrice elle-même. Et pour cause : Encabanée est né du journal intime de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a réellement vécu cette retraite hivernale. La part d’invention est mince ; le froid, lui, était bien réel.
Anouk coupe du bois, déneige les chemins, apprivoise les coyotes et relit Anne Hébert au coin du poêle, sa « marie-jeanne » (autrement dit : son cannabis) à portée de main. La solitude ne dure pas tout à fait : un activiste en cavale débarque et vient compliquer agréablement l’ermitage. Le ton est drôle, militant et poétique — un mélange de Thoreau et de féminisme rural, porté par un vocabulaire québécois si savoureux qu’un glossaire figure en fin d’ouvrage pour les lecteurs et lectrices d’outre-Atlantique. Court (120 pages), Encabanée est le premier volet d’un triptyque complété par Sauvagines et Bivouac. On en sort avec l’envie irraisonnée de chercher une cabane sur Le Bon Coin — et la certitude qu’on ne tiendrait pas trois jours.
7. Dans l’État sauvage (Diane Cook, 2021)

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Dans un futur proche, l’air des villes est devenu irrespirable. Les enfants meurent de maladies pulmonaires. Bea, pour sauver sa fille Agnes, cinq ans, accepte de participer à une expérience radicale : intégrer une Communauté de vingt volontaires autorisés à vivre dans l’État Sauvage, la dernière réserve naturelle intacte de la planète, où toute présence humaine était jusqu’alors interdite. Le prix à payer : renoncer à tout confort, vivre en nomades, respecter un Manuel de règles draconien et se soumettre à la surveillance de Rangers qui ne plaisantent pas.
Le roman suit la Communauté sur plusieurs années. Les premiers temps tiennent du récit de survie pur — chasse, cueillette, campements éphémères, premiers morts. Puis la dynamique de groupe se détériore, les hiérarchies se forment, les plus faibles sont rejetés. Les enfants, eux, s’adaptent merveilleusement : Agnes se mue en pisteuse, en chasseuse, en chef de meute. Ses camarades portent des noms comme Pomme de Pin ou Fougère. La Marmite en fonte et la Besace à Livres deviennent des objets quasi sacrés. Le livre emprunte à la dystopie, à la fable cruelle et au nature writing sans jamais s’enfermer dans un seul genre.
Finaliste du Booker Prize 2020, Dans l’État sauvage est aussi — et peut-être surtout — l’histoire d’une relation mère-fille mise à l’épreuve du sauvage. Bea découvre qu’il y a plusieurs façons de perdre un enfant, et que la plus insidieuse n’est pas la mort, mais l’éloignement. Agnes, elle, devra choisir entre deux mondes. Ne lisez pas les vingt dernières pages si vous n’avez pas du temps devant vous pour y repenser.
8. Moi qui n’ai pas connu les hommes (Jacqueline Harpman, 1995)

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Quarante femmes. Une cave. Une cage grillagée baignée de lumière artificielle. Des gardiens muets qui distribuent une nourriture insuffisante et font claquer leur fouet au moindre écart. Personne ne sait pourquoi elles sont là, ni comment elles y sont arrivées. La plus jeune — la narratrice, surnommée « la Petite » — est la seule à n’avoir aucun souvenir du monde d’avant. Elle n’a jamais vu le ciel, touché la terre, connu l’amour. Les autres femmes, plus âgées, lui transmettent des bribes d’un passé qu’elle ne peut que deviner.
Un jour, une sirène retentit. Les gardiens disparaissent. La porte s’ouvre. Dehors : une plaine immense, sèche, désertique, vide de toute vie humaine. Les quarante femmes sont libres — mais libres dans un monde qui n’a plus rien à leur offrir. Commence alors une longue errance, ponctuée par la découverte d’autres caves identiques, peuplées cette fois de cadavres. Aucune explication ne viendra jamais.
Jacqueline Harpman, écrivaine et psychanalyste belge disparue en 2012, a écrit ce roman en une nuit — la rage d’écrire, confiera-t-elle. On a comparé Moi qui n’ai pas connu les hommes à Kafka, au Désert des Tartares de Buzzati, à La Servante écarlate de Margaret Atwood. Le roman est tout cela à la fois et autre chose encore : une parabole existentielle dont le sens se dérobe chaque fois qu’on croit le saisir. La force du livre tient à la Petite elle-même — une curiosité inextinguible, le refus de la résignation, et cette volonté têtue de comprendre un monde qui ne veut rien lui dire. Longtemps quasi introuvable, le roman connaît depuis quelques années un succès mondial fulgurant, porté par les réseaux sociaux et traduit dans vingt-sept langues. Trente ans après sa parution, il n’a rien perdu de son étrangeté ni de sa force de frappe.