Publié en 1885, d’abord en feuilleton dans le quotidien Gil Blas puis en volume chez Victor Havard, Bel-Ami est le deuxième roman de Guy de Maupassant. Il retrace l’ascension fulgurante de Georges Duroy, un ex sous-officier sans fortune ni talent particulier, qui s’empare du Paris de la Troisième République à la force du charme et de la manipulation. Tour à tour journaliste, séducteur, arriviste méthodique, Duroy gravit les échelons de la société parisienne grâce aux femmes qui croisent sa route — Madeleine Forestier, Clotilde de Marelle, Virginie Walter, puis sa fille Suzanne. Sur fond d’intrigues politico-financières liées à la colonisation, Maupassant livre une satire acide de la presse, du capitalisme et de l’opportunisme sous la Troisième République. Le roman s’achève sur le triomphe du désormais baron Du Roy de Cantel, époux de la fille du patron de presse, aux portes de la députation — consécration d’un homme dont la seule arme aura été de paraître.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce classique du cynisme social, voici d’autres histoires d’ambition dévorante, de séduction calculée, de sociétés prises en flagrant délit d’hypocrisie.
1. Illusions perdues (Honoré de Balzac, 1837-1843)

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Illusions perdues est l’un des plus vastes romans de La Comédie humaine, et celui auquel Balzac tenait le plus. Publié en trois parties — Les Deux Poètes, Un grand homme de province à Paris et Les Souffrances de l’inventeur —, le roman suit Lucien Chardon, jeune poète d’Angoulême qui se fait appeler Lucien de Rubempré et monte à Paris avec la ferme intention d’y décrocher la gloire littéraire. Il y découvre un milieu de l’édition et de la presse où les livres sont des marchandises, les critiques sont à vendre, et les convictions politiques changent au gré des intérêts financiers. En parallèle, son beau-frère David Séchard, inventeur idéaliste resté en province, se ruine à perfectionner un procédé de fabrication du papier.
Lucien est l’exact envers de Georges Duroy : là où Duroy réussit par le calcul froid, Lucien échoue par vanité et naïveté. Il se laisse griser par le journalisme, gaspille son talent, trahit ses amis du Cénacle et finit acculé à la misère et au suicide — avant d’être rattrapé, in extremis, par le personnage le plus retors de toute La Comédie humaine. Car Illusions perdues est aussi le roman qui introduit Vautrin sous sa dernière identité, celle de l’abbé Carlos Herrera, et ouvre la voie à Splendeurs et misères des courtisanes. Balzac y déploie une fresque sociale d’une ampleur considérable : aristocratie de province, bourgeoisie d’affaires, cercles littéraires et coulisses du pouvoir parisien s’y côtoient dans un récit où l’argent dicte tout — y compris la valeur d’un sonnet.
2. Le Rouge et le Noir (Stendhal, 1830)

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Le roman s’inspire d’un fait divers réel — l’affaire Antoine Berthet, un jeune séminariste guillotiné en 1828 pour avoir tiré sur son ancienne protectrice — et porte le sous-titre Chronique du XIXe siècle. Julien Sorel, fils de charpentier dans la petite ville fictive de Verrières en Franche-Comté, nourrit une admiration sans bornes pour Napoléon et rêve d’une grandeur que la Restauration refuse aux hommes de basse extraction. Faute de pouvoir enfiler l’uniforme rouge des hussards, il endosse la soutane noire du séminaire — et mise sur l’hypocrisie pour se frayer un chemin vers le sommet.
Précepteur chez le maire de Verrières, M. de Rênal, Julien séduit la maîtresse de maison — autant par défi que par passion. Envoyé au séminaire de Besançon, puis recommandé comme secrétaire du marquis de La Mole à Paris, il séduit ensuite Mathilde, la fille du marquis, dans un jeu de va-et-vient amoureux où l’orgueil le dispute à l’attirance. Ce qui fait la singularité du roman, c’est la façon dont Stendhal ne lâche jamais le fil de la conscience de son héros : chaque geste de Julien est à la fois un élan du cœur et un coup tactique, et le lecteur ne sait jamais lequel précède l’autre. La société de la Restauration, ses petites villes suffocantes et ses salons parisiens figés dans le conformisme, en sort mise à nu. Le dénouement — brutal, inattendu, politique jusque dans le prétoire — fait de Julien Sorel un ambitieux qui, au moment de sa chute, choisit enfin la sincérité.
3. Nana (Émile Zola, 1880)

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Neuvième volume du cycle des Rougon-Macquart, Nana raconte l’histoire d’Anna Coupeau, fille de Gervaise et de Coupeau (les héros ravagés de L’Assommoir), reconvertie en courtisane sous le Second Empire. Le roman s’ouvre sur ses débuts au théâtre des Variétés, où elle incarne Vénus dans une pièce mythologique : Nana ne sait ni jouer ni chanter, mais son corps suffit à électriser la salle. Ce soir-là, un banquier, un comte, un journaliste et une poignée de jeunes gens fortunés tombent sous son emprise — et la chute sera collective.
Zola fait de Nana l’agent de démolition de la bourgeoisie et de l’aristocratie impériales. Le comte Muffat, chambellan de Napoléon III, pilier de dévotion et de respectabilité, se retrouve humilié, ruiné, réduit à accepter les caprices et les infidélités de sa maîtresse. Le banquier Steiner y laisse sa fortune. Le comte de Vandeuvres se suicide dans ses écuries. Le jeune Georges Hugon tente de se tuer. Nana dévore tout — et Zola la compare à une « mouche d’or » née sur un cadavre, qui empoisonne les hommes au moindre contact. Le parallèle avec Bel-Ami est frontal mais inversé : là où Duroy se sert des femmes pour grimper, Nana se sert des hommes pour flamber. Et la mort de l’héroïne, défigurée par la variole dans une chambre d’hôtel tandis que la foule crie « À Berlin ! » dans les rues, fait coïncider la fin d’une femme et la fin d’un régime. Peu de romans condensent aussi brutalement une époque en un seul corps.
4. L’Éducation sentimentale (Gustave Flaubert, 1869)

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Roman d’apprentissage sous-titré Histoire d’un jeune homme, L’Éducation sentimentale suit Frédéric Moreau, bachelier fraîchement diplômé, de 1840 à 1867, à travers la monarchie de Juillet, la révolution de 1848 et les débuts du Second Empire. Sur le bateau qui le ramène à Nogent-sur-Seine, Frédéric aperçoit Marie Arnoux — femme mariée, mère de famille — et tombe foudroyé. Cette passion muette et jamais consommée va gouverner les vingt-sept années suivantes de sa vie, le détourner de toute carrière sérieuse et le faire osciller entre quatre femmes (l’épouse idéalisée, la courtisane, l’aristocrate et la jeune provinciale) sans jamais se décider pour aucune.
Là où Georges Duroy est un homme d’action cynique, Frédéric Moreau est un homme d’inaction romantique — et c’est précisément ce qui rend le roman si cruel. Flaubert refuse tout héroïsme à son personnage : Frédéric rate ses examens, abandonne ses projets de carrière, hérite d’une fortune qu’il dilapide, traverse une révolution en spectateur distrait et finit par retrouver son ami d’enfance Deslauriers pour conclure, dans un épilogue d’une ironie implacable, que le meilleur moment de leur vie fut une visite ratée dans une maison close à l’adolescence. Le roman a été mal reçu à sa parution — trop lent, trop amer, pas assez « romanesque ». Il est aujourd’hui considéré comme l’un des textes fondateurs du roman moderne. Si Bel-Ami montre ce que l’ambition permet de prendre, L’Éducation sentimentale montre ce que la velléité permet de perdre — c’est-à-dire tout.
5. La Foire aux vanités (William Makepeace Thackeray, 1848)

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Avec son sous-titre A Novel Without a Hero (« un roman sans héros »), Thackeray annonce la couleur. Son grand roman satirique, publié en feuilleton entre 1847 et 1848, suit le destin parallèle de deux anciennes camarades de pensionnat : Amélia Sedley, fille de bonne famille, douce et naïve jusqu’à l’exaspération, et Becky Sharp, orpheline désargentée, vive d’esprit et dépourvue du moindre scrupule. L’intrigue se déploie sur une quinzaine d’années, des salons londoniens aux champs de bataille de Waterloo, des maisons de campagne de l’aristocratie anglaise aux hôtels miteux du continent.
Becky est une arriviste de génie — une sorte de Georges Duroy en robe de bal. Fille d’un peintre alcoolique et d’une chanteuse de théâtre, elle fait tout pour masquer ses origines et se hisser dans la bonne société. Elle épouse le colonel Rawdon Crawley pour s’approcher de la fortune de sa tante, séduit lord Steyne pour financer son train de vie, manipule Joseph Sedley et traite son propre fils comme un accessoire encombrant. Face à elle, Amélia incarne la vertu passive et un peu fade — son seul tort étant de vouer un culte absurde à George Osborne, un mari vaniteux et infidèle mort à Waterloo. Thackeray mène ce jeu de dupes avec une ironie qui ne ménage personne — et n’hésite pas à apostropher le lecteur pour lui rappeler qu’il n’assiste qu’à un spectacle de marionnettes. Le titre, emprunté au Voyage du pèlerin de John Bunyan, dit tout : le monde est une foire où chacun négocie sa respectabilité, son rang et son bonheur — et où personne n’en a jamais pour son argent.
6. Les Beaux Mariages (Edith Wharton, 1913)

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Derrière le titre original The Custom of the Country se cache probablement le roman le plus corrosif d’Edith Wharton. L’héroïne, Ondine Spragg, est une jeune femme d’une beauté ravageuse, fraîchement débarquée de la ville provinciale d’Apex à New York, bien décidée à forcer les portes de l’aristocratie américaine. Son arme : le mariage. Son premier époux, Ralph Marvell, est un héritier sensible et cultivé qu’elle va méthodiquement broyer. Le deuxième, le marquis Raymond de Chelles, est un aristocrate français du Faubourg Saint-Germain dont les traditions séculaires l’ennuient profondément.
Ondine ne veut ni l’amour, ni le repos, ni la culture — elle veut le mouvement perpétuel de l’ascension sociale. Chaque nouveau mariage lui ouvre une porte, chaque divorce la propulse vers un échelon supérieur. À la différence de Becky Sharp ou de Georges Duroy, Ondine n’a même pas la lucidité de savoir ce qu’elle fait : elle est sincèrement convaincue que le monde lui doit tout et que ses échecs sont toujours la faute des autres. C’est ce qui la rend à la fois odieuse et fascinante — un égocentrisme si pur qu’il en devient presque méthodique. Wharton en profite pour dresser le tableau acéré d’une Amérique du début du XXe siècle tiraillée entre vieille aristocratie de Washington Square et capitalisme sauvage de Wall Street, où le mariage est le seul terrain de manœuvre laissé aux femmes — et où certaines d’entre elles s’y révèlent des stratèges hors pair.
7. Gatsby le Magnifique (F. Scott Fitzgerald, 1925)

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Boudé par le public à sa sortie en 1925 (à peine 25 000 exemplaires vendus du vivant de Fitzgerald), Gatsby le Magnifique est aujourd’hui l’un des romans les plus célèbres de la littérature américaine. Narré par Nick Carraway, un jeune courtier en bourse originaire du Middle West installé à Long Island, le récit tourne autour de son voisin, le mystérieux Jay Gatsby — un millionnaire qui donne des fêtes somptueuses tous les samedis dans sa villa de West Egg, mais que personne ne connaît vraiment. Les rumeurs vont bon train : ancien espion, contrebandier d’alcool, héros de guerre, héritier d’une grande famille — Gatsby est tout cela à la fois et rien de tout cela.
La vérité est à la fois plus banale et plus poignante : Gatsby, né James Gatz dans une famille de fermiers pauvres du Dakota, s’est réinventé de toutes pièces pour reconquérir Daisy Buchanan, une femme qu’il a aimée cinq ans plus tôt et qui a entre-temps épousé Tom, un héritier brutal et infidèle. Les fêtes, la villa, la fortune acquise par des moyens douteux — tout n’a qu’un seul but : attirer le regard de Daisy depuis l’autre rive de la baie. Le roman porte un regard sans concession sur le rêve américain et son envers : la croyance que l’argent peut racheter le passé, que la volonté peut abolir les hiérarchies de classe, que la magnificence d’un décor peut tenir lieu de sentiment. Gatsby est un arriviste, comme Duroy — mais un arriviste romantique, tout entier tendu vers un idéal qui finira par le détruire. La dernière image du roman — ces barques qui luttent contre le courant et sont sans cesse repoussées vers le passé — compte parmi les plus célèbres de la littérature du XXe siècle.
8. Les Liaisons dangereuses (Pierre Choderlos de Laclos, 1782)

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Sommet du roman épistolaire, Les Liaisons dangereuses est publié en 1782 par un obscur officier d’artillerie — et provoque un scandale immédiat. Le roman se compose de 175 lettres échangées entre une dizaine de personnages, mais deux voix dominent l’ensemble : la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, anciens amants devenus complices dans l’art de la manipulation. Merteuil charge Valmont de séduire et de corrompre la jeune Cécile de Volanges avant son mariage avec le comte de Gercourt, pour se venger de ce dernier. Valmont, lui, s’est fixé un défi plus ambitieux : faire tomber la présidente de Tourvel, réputée pour sa vertu inébranlable.
Ce qui rapproche Les Liaisons dangereuses de Bel-Ami, c’est la mécanique de la séduction comme instrument de pouvoir. Valmont et Merteuil ne séduisent pas par désir : ils séduisent par orgueil, par ennui, par volonté de domination. Chaque conquête est un trophée, chaque lettre une arme, chaque aveu de faiblesse une faille à exploiter. Mais Laclos va plus loin que Maupassant : il montre que les manipulateurs finissent par se prendre à leur propre piège. Valmont, censé ne rien ressentir, tombe véritablement amoureux de Mme de Tourvel — ce que Merteuil ne lui pardonnera jamais. La guerre entre les deux complices, dans la dernière partie du roman, est d’une brutalité sans retour. Valmont meurt en duel. Merteuil, démasquée et défigurée par la variole, perd sa réputation, sa fortune et ses charmes. Mme de Tourvel succombe de chagrin. Laclos a écrit un roman-piège : chaque lecteur·ice croit d’abord assister à un spectacle étincelant de libertinage — avant de comprendre, trop tard, que c’est une tragédie.