Publiée entre 2011 et 2014, la tétralogie L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante retrace, sur six décennies, l’amitié tumultueuse de Lenù et Lila, deux filles d’un quartier pauvre de Naples. De leur enfance dans les années 1950 à leurs vieux jours, leurs trajectoires se croisent et s’éloignent sur fond de boom économique, de luttes sociales et de violence ordinaire. Adapté en série par HBO et la Rai, élu meilleur livre du XXIᵉ siècle par le New York Times en 2024, le roman a touché plus de quinze millions de lecteur·ice·s à travers le monde.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine : des histoires d’amitié féminine, d’émancipation contrariée et de vies où l’intime se cogne à l’Histoire.
1. La vie mensongère des adultes (Elena Ferrante, 2019)

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Difficile de quitter l’univers de Ferrante ? Alors n’en sortez pas tout de suite. Dans ce roman, on retrouve Naples — mais pas le même quartier, pas la même époque. Giovanna, fille unique d’un couple de professeurs, grandit dans les hauteurs bourgeoises de la ville. L’année de ses douze ans, elle surprend une phrase de son père qui la compare à sa tante Vittoria, une femme que la famille considère comme l’incarnation de la laideur et du mal. Bouleversée, l’adolescente part à la rencontre de cette tante sulfureuse dans les bas quartiers, et découvre un monde que ses parents lui ont soigneusement caché.
Comme dans la saga de Lenù et Lila, tout repose ici sur la fracture entre deux Naples : la ville d’en haut, policée et intellectuelle, et celle d’en bas, vulgaire, rageuse, mais d’une franchise brutale. Giovanna oscille entre ces deux pôles, et le vernis des adultes se craquelle un peu plus à chaque chapitre. Un bracelet — transmis de poignet en poignet, de secret en trahison — traverse tout le récit comme un témoin à charge contre ce roman d’apprentissage où les mensonges des grandes personnes sont le véritable sujet. Moins ample que L’amie prodigieuse, mais tout aussi incisif.
2. Les jours de mon abandon (Elena Ferrante, 2002)

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Avant la saga napolitaine, Elena Ferrante avait déjà montré ce qu’elle savait faire d’un personnage féminin en crise. Ici, le décor est Turin — pas Naples — et l’héroïne, Olga, a trente-huit ans, deux enfants et quinze ans de mariage derrière elle. Un après-midi d’avril, son mari lui annonce qu’il la quitte. Point. Pas de grands discours, pas de raison suffisante. Juste une phrase, et tout ce qui semblait solide dans la vie d’Olga cesse de l’être.
Ce qui suit est un déraillement minutieux. Olga perd pied par paliers : d’abord les mots deviennent orduriers, puis les gestes se dérèglent, la maison se délabre, le chien agonise, la serrure se bloque. L’appartement se transforme en huis clos étouffant où les enfants errent, témoins impuissants de l’effondrement de leur mère. Ferrante ne s’arrête pas en chemin — elle va jusqu’à une nuit caniculaire d’août proprement irrespirable, avant d’accorder un semblant de répit. Le livre refuse la complaisance comme le pathos ; il se contente d’être exact, et c’est pour cela qu’il fait mal.
3. Sula (Toni Morrison, 1973)

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Direction l’Ohio, dans le quartier noir du Fond, perché sur les hauteurs de la ville de Medallion. Nel et Sula se rencontrent à douze ans, en 1922. Nel est claire de peau, sage, élevée par une mère rigide et respectable. Sula est plus sombre, plus libre, issue d’une lignée de femmes excessives — dont Eva, sa grand-mère unijambiste, matriarche qu’on ne croise pas sans frémir. Les deux filles se complètent, se protègent, et partagent un secret qui ne les quittera jamais : la noyade accidentelle d’un petit garçon, Chicken Little, lors d’un jeu au bord de la rivière.
L’âge adulte les sépare. Nel se marie et se conforme aux attentes de sa communauté. Sula quitte le Fond, disparaît pendant dix ans, puis revient — et tout se disloque. Elle couche avec le mari de Nel, refuse toute norme, vit selon ses propres règles. La communauté la déclare sorcière, paria, bouc émissaire. Toni Morrison ne tranche jamais entre les deux amies : laquelle a choisi la bonne voie ? La conformiste ou la rebelle ? Le roman se referme sur cette question — et vous laisse vous débrouiller avec. Deuxième roman de la future prix Nobel, Sula contient déjà tous ses thèmes : la double peine d’être femme et noire en Amérique, le poids de la communauté et le prix de la liberté individuelle.
4. La Malnata (Beatrice Salvioni, 2023)

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Monza, Lombardie, milieu des années 1930. L’Italie de Mussolini prépare sa campagne d’Abyssinie et les habitants récitent docilement les slogans du Duce. Sur les rives du Lambro, Francesca, fille de la bourgeoisie locale, observe de loin une gamine pieds nus, couverte de boue, qui joue avec des garçons : Maddalena, dite « la Malnata » — la mal née. On murmure qu’elle porte malheur : son petit frère est mort après une chute depuis une fenêtre, son père a péri dans un accident de travail. Plus personne ne l’approche. Et pourtant, Francesca ne peut pas s’en détourner.
Leur amitié fait le reste. Avec Maddalena, Francesca découvre la liberté, la désobéissance, le pouvoir de dire non — trois choses qu’on n’enseigne pas aux filles de bonne famille dans l’Italie fasciste. Mais le prologue a déjà vendu la mèche : on sait, dès les premières pages, que les deux adolescentes finiront avec un cadavre sur les bras. Le reste du livre remonte le fil jusqu’à ce point de rupture. Premier roman de Beatrice Salvioni, publié à vingt-six ans et traduit dans une trentaine de pays, La Malnata confirme que la littérature italienne sait raconter les amitiés de filles comme personne — et que Ferrante n’a pas le monopole.
5. La Storia (Elsa Morante, 1974)

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Rome, janvier 1941. Un soldat allemand ivre viole Ida Ramundo, institutrice veuve à demi juive, dans le couloir de son immeuble du quartier San Lorenzo. Neuf mois plus tard naît Useppe — Giuseppe —, un enfant que sa mère n’a pas voulu mais qu’elle va protéger avec une obstination féroce à travers les pires années du siècle. Autour d’eux gravitent Nino, le fils aîné d’Ida, adolescent fougueux qui passe des Chemises noires à la Résistance, Carlo Vivaldi, l’étudiant anarchiste, et tout un cortège de réfugiés, de chiens, de combinards et d’innocents que la guerre écrase sans même les regarder.
Comparé dès sa parution à La Guerre et la Paix, ce roman de près de mille pages est une fresque où la grande Histoire piétine ceux qui n’ont ni nom ni pouvoir. Elsa Morante — figure majeure des lettres italiennes, épouse d’Alberto Moravia — ouvre chaque chapitre par un résumé factuel des événements mondiaux, puis plonge dans le quotidien d’Ida et d’Useppe : la faim, les bombardements, la recherche d’un abri, d’un morceau de pain. Le contraste entre la froideur des dates et la tendresse du récit est implacable. Et le personnage d’Useppe — petit garçon lumineux, drôle, épileptique, condamné — reste l’un des plus bouleversants de la littérature italienne du XXᵉ siècle. Prévoyez du temps : il y a près de mille pages, et aucune n’est de trop.
6. L’Art de la joie (Goliarda Sapienza, 1998)

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Voici un roman qui a attendu vingt ans avant de trouver des lecteur·ice·s — et dont l’autrice n’a jamais connu le succès. Goliarda Sapienza l’a terminé en 1976 ; toutes les maisons d’édition italiennes l’ont refusé. Elle est morte en 1996. Le livre est publié à titre posthume en 1998, puis traduit en français en 2005, où il devient un phénomène par le bouche-à-oreille. L’histoire ? Celle de Modesta, née le 1ᵉʳ janvier 1900 dans la misère sicilienne, au pied de l’Etna. Orpheline, violée dans l’enfance, recueillie dans un couvent puis propulsée héritière d’une famille de nobles dégénérés, elle refuse toute étiquette et suit un seul impératif : vivre selon ses propres règles, quoi qu’il en coûte.
Sur plus de six cents pages, Modesta traverse le XXᵉ siècle en entier — les deux guerres, le fascisme, les luttes ouvrières — avec un appétit de liberté qui ne faiblit jamais. Elle aime des hommes, des femmes, élève des enfants (les siens et ceux des autres), lit, pense, se bat, jouit. Le roman aborde la bisexualité, le genre, la religion, la politique, et anticipe d’un demi-siècle des questions que l’on croit contemporaines. C’est un livre-fleuve, parfois excessif, toujours fiévreux, dont on sort avec l’impression d’avoir vécu une vie entière aux côtés d’une femme que personne — ni l’Église, ni les hommes, ni les conventions — n’a réussi à faire tenir tranquille. Le Guépard avait aussi été un livre majeur découvert après la mort de son auteur : L’Art de la joie est de cette trempe-là.
7. Les Inséparables (Simone de Beauvoir, 2020)

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Court roman autobiographique écrit en 1954, jamais publié du vivant de son autrice, Les Inséparables raconte l’amitié passionnée entre Sylvie — alter ego de Beauvoir — et Andrée, qui n’est autre que Zaza, Élisabeth Lacoin de son vrai nom. Elles se rencontrent à neuf ans, dans une école catholique, et deviennent inséparables — on les appelle ainsi, d’ailleurs. Sylvie, studieuse et réservée, est éblouie par l’insolence, la vivacité et la liberté intérieure d’Andrée.
Mais le milieu d’Andrée — grande bourgeoisie catholique, corsetée par les conventions — ne laisse aucune latitude à ses filles. Le mariage est un destin, pas un choix. La religion verrouille tout. L’amitié entre les deux jeunes femmes se heurte à cette rigidité, et le dénouement est tragique : Andrée meurt à vingt-deux ans d’une encéphalite, épuisée par des années de résistance muette aux diktats de sa famille. Dans Les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir avouera avoir longtemps pensé qu’elle avait « payé sa liberté de la mort de Zaza ». Ce texte, publié soixante-six ans après sa rédaction, donne à lire les racines intimes de la pensée féministe de Beauvoir — et la dette qu’elle a toujours estimé avoir envers une amie morte trop tôt.
8. Swing Time (Zadie Smith, 2016)

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Deux petites filles métisses, sept ans, un cours de danse dans un quartier populaire de la banlieue nord-ouest de Londres, en 1982. La narratrice (dont on ne connaîtra jamais le prénom) et Tracey partagent la même passion pour les claquettes et les comédies musicales — le titre du roman renvoie au film de 1936 avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Mais seule Tracey a du talent. L’autre a des idées : sur le rythme, sur les corps, sur ce que signifie appartenir à un monde qui ne sait pas où vous classer.
Leurs trajectoires divergent au début de la vingtaine. Tracey entre dans une école de danse, connaît quelques succès puis s’enlise. La narratrice devient l’assistante personnelle d’Aimee, une pop star mondiale aux allures de Madonna, et la suit à travers le globe — New York, l’Afrique de l’Ouest — dans un projet humanitaire dont l’idéalisme sent la posture. Le roman va et vient entre les souvenirs d’enfance et la vie adulte, entre Londres et un village gambien — et, en filigrane, entre une amitié perdue et les illusions de la philanthropie de célébrité. Zadie Smith y déploie un humour acéré, une intelligence politique sans relâche et une vraie tendresse pour ces deux filles que la classe sociale, le racisme et le temps ont séparées. Pour qui a aimé la dynamique Lenù/Lila — la sage et l’effrontée, l’observatrice et la flamboyante —, le miroir est saisissant.
9. Nada (Carmen Laforet, 1944)

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Barcelone, 1940. Andréa a dix-huit ans et débarque à la gare de France, persuadée que la vie commence enfin. Elle vient étudier les lettres à l’université et s’installe chez sa grand-mère, dans un appartement de la calle de Aribau. Ce qu’elle y trouve n’a rien d’un foyer : une grand-mère sénile, une tante Angustias (le prénom dit tout) autoritaire et bigote, un oncle artiste aigri, un autre violent, une belle-sœur aux abois. Le logement est sale, délabré, sans eau chaude. L’Espagne franquiste d’après-guerre civile, avec sa famine et ses silences, suinte de chaque mur.
Andréa survit grâce à l’université — et surtout grâce à Ena, une amie dont la famille aisée représente tout ce que la sienne n’est plus. Mais Ena n’est pas aussi limpide qu’il y paraît : elle semble étrangement attirée par Román, l’oncle toxique d’Andréa. L’air se raréfie au fil des pages, jusqu’à un dénouement noir — suivi, enfin, d’une porte de sortie. Carmen Laforet avait vingt-trois ans quand elle a publié ce livre, qui a reçu le premier prix Nadal. Le titre — « Rien » en espagnol — est ce qu’Andréa répond invariablement quand on lui demande ce qu’elle ressent. Classique de la littérature espagnole, Nada est aussi le portrait d’une jeune femme qui refuse, par instinct, de se laisser engloutir par un monde en ruines.