En septembre 1959, le général de Gaulle prononce un mot que les partisans de l’Algérie française redoutent depuis des mois : autodétermination. Le peuple algérien pourra choisir son destin. À Alger, la colère éclate. En janvier 1960, la semaine des Barricades révèle la profondeur de la fracture : des activistes pieds-noirs — ces Européens installés en Algérie, souvent depuis plusieurs générations — dressent des barricades, occupent des bâtiments publics et affrontent les gendarmes dans les rues de la capitale algérienne. La rupture entre une partie de la population européenne d’Algérie et le pouvoir gaulliste est consommée.
C’est dans ce climat que naît, le 11 février 1961, à Madrid, l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Ses fondateurs, Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini, confient rapidement la direction au général Salan. Deux mois plus tard, en avril 1961, quatre généraux (Challe, Salan, Zeller, Jouhaud) tentent un coup d’État militaire à Alger pour renverser de Gaulle. Le putsch échoue en quatre jours — mais son échec, loin d’éteindre la résistance, jette dans les bras de l’OAS des dizaines d’officiers déserteurs et de soldats en rupture de ban. Déjà active, l’organisation monte alors en puissance. Elle regroupe une nébuleuse improbable : militaires passés à la clandestinité, anciens résistants, nostalgiques de Vichy, monarchistes, fascistes assumés, étudiants enfiévrés, pieds-noirs de toutes conditions — un cocktail idéologique à peu près aussi stable qu’une caisse de nitroglycérine sur un chemin de montagne.
L’OAS multiplie les attentats à la bombe (les « plasticages »), les assassinats ciblés et les tentatives de meurtre contre de Gaulle lui-même — celle du Petit-Clamart, en août 1962, échoue de quelques centimètres. Mais ce terrorisme du désespoir se heurte à un président inflexible, à une opinion métropolitaine hostile et à des soldats du contingent qui refusent de basculer. L’OAS s’effondre avec l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962, sans pour autant disparaître des mémoires — ni de la vie politique française : plusieurs de ses anciens cadres rejoignent par la suite le Front national, et l’héritage idéologique de l’organisation irrigue durablement l’extrême droite.
Voici les principaux ouvrages qui font autorité sur le sujet.
1. Voyage au cœur de l’OAS (Olivier Dard, 2005)

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Professeur d’histoire contemporaine et spécialiste des droites radicales françaises, Olivier Dard est le premier universitaire de métier à consacrer une étude de fond à l’OAS. Son travail repose sur une source exceptionnelle : les archives de l’état-major de l’OAS-Alger, confiées par l’un de ses principaux responsables — Jean-Jacques Susini lui-même. Courriers internes, rapports opérationnels, copies de documents officiels : ce fonds permet de reconstituer la vie clandestine de l’organisation, du putsch d’avril 1961 à l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962.
L’ouvrage s’attache en priorité aux rapports de force entre les dirigeants de l’OAS et aux divergences stratégiques qui les opposent. Qui décide ? Qui finance ? Comment la propagande est-elle organisée ? On y découvre aussi la capacité de l’OAS à obtenir des renseignements sur les décisions du pouvoir politique — et, en face, l’impuissance des autorités civiles et militaires devant un mouvement qu’elles n’ont, de leur propre aveu, jamais réussi à infiltrer. Le conflit entre l’OAS et l’État, sur fond de négociation des accords d’Évian (les accords de paix entre la France et le FLN algérien, signés en mars 1962, qui ouvrent la voie à l’indépendance), occupe une place centrale. Dard y retrace en particulier la politique de la « terre brûlée » — la destruction systématique des infrastructures par l’OAS à l’approche de l’indépendance, pour ne rien laisser à l’Algérie nouvelle — et les négociations secrètes entre Susini et des représentants du FLN. Ces pourparlers de la dernière heure visent officiellement à garantir la sécurité des Européens restés en Algérie, mais ils servent aussi, plus prosaïquement, à organiser la fuite des cadres de l’organisation.
Un dernier chapitre, souvent absent d’autres études, retrace les postérités de l’OAS en France : l’attentat du Petit-Clamart, la montée du Front national — dont certains cadres sont directement issus des rangs de l’organisation —, l’amnistie des généraux putschistes par François Mitterrand en 1982. Précisons que Dard, avec une modestie que la critique a jugée excessive, présente son travail comme l’étude d’un simple « fragment de la nébuleuse OAS ». Pour un « fragment » de plus de 400 pages, c’est plutôt généreux.
2. L’OAS : la peur et la violence (Anne-Marie Duranton-Crabol, 2012)

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Historienne des idées politiques et spécialiste de l’extrême droite française, Anne-Marie Duranton-Crabol avait déjà consacré un premier livre à la question en 1995 : Le temps de l’OAS. On lui doit aussi Visages de la Nouvelle Droite, une étude pionnière sur le GRECE — le think tank fondé par Alain de Benoist pour renouveler la pensée des droites. Ce volume de 2012 constitue une version remaniée et enrichie par l’ouverture progressive des archives.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est qu’il ne se veut pas une chronique des opérations de l’OAS, mais une tentative de faire ressentir le climat émotionnel et politique de ces mois où les deux rives de la Méditerranée s’embrasent. L’autrice s’intéresse autant aux convictions des activistes qu’à celles de leurs adversaires, les militants mobilisés contre le retour du « danger fasciste ». Entre ces deux camps, elle met en lumière une vaste zone grise : tous ces acteurs — élus, fonctionnaires, intellectuels, simples citoyens — qui entretiennent avec l’OAS des rapports ambigus. Tel préfet ferme les yeux sur des réunions clandestines ; tel notable apporte un soutien financier discret ; tel officier transmet des informations sans adhérer formellement. L’attitude du gouvernement gaulliste n’échappe pas à cette ambiguïté : le 8 février 1962, une manifestation anti-OAS à Paris est réprimée par la police au métro Charonne, faisant neuf morts. L’État combat l’OAS, mais il réprime aussi ceux qui la combattent dans la rue — une contradiction que Duranton-Crabol n’élude pas.
Le livre pose aussi une question dérangeante : comment des intellectuels de renom — les historiens François Bluche et Raoul Girardet, entre autres — ont-ils pu soutenir ou cautionner des actes relevant du terrorisme ? Duranton-Crabol ne prononce pas de verdict, mais reconstitue les mécanismes concrets : la solidarité entre anciens de mêmes promotions militaires ou universitaires, la logique d’une guerre déjà brutale où la frontière entre légal et illégal s’est brouillée depuis longtemps, la conviction sincère que la France sans l’Algérie serait une France diminuée. Cette impartialité, unanimement saluée, fait du livre un point de départ solide pour qui veut comprendre l’OAS sans caricature ni complaisance.
3. OAS : histoire d’une guerre franco-française (Rémi Kauffer, 2002)

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Historien, journaliste et professeur à Sciences Po Paris, Rémi Kauffer est un spécialiste reconnu du renseignement et des opérations clandestines. Son livre, paru au Seuil dans la collection « L’Épreuve des faits », défend une thèse forte : la guerre d’Algérie, dans sa phase finale, n’est pas seulement une guerre d’indépendance — c’est aussi une guerre civile française. De 1961 à 1962, l’OAS affronte l’État gaulliste et la gauche dans un conflit qui fait environ 2 000 victimes.
Là où d’autres auteurs insistent sur la dimension militaire ou idéologique de l’OAS, Kauffer met au jour des aspects longtemps ignorés. Il révèle l’existence d’une composante juive au sein de l’OAS en Algérie : une partie de la communauté juive algérienne, menacée comme les autres Européens par l’indépendance, a rejoint l’organisation — un fait que le récit dominant, focalisé sur les généraux et les pieds-noirs catholiques, avait occulté. Il documente l’influence des milieux monarchistes dans l’OAS-Métropole. Il décrit aussi les déchirements internes au camp gaulliste : d’un côté, les légalistes qui veulent vaincre l’OAS dans le cadre de la loi ; de l’autre, les partisans des « barbouzes » — ces agents officieux recrutés par le pouvoir pour combattre l’OAS par ses propres méthodes, c’est-à-dire l’intimidation, les plasticages et parfois l’élimination physique. Enfin, Kauffer suit la dispersion des vaincus à travers l’Europe après la débâcle : certains deviennent mercenaires en Afrique, d’autres refont leur vie dans la clandestinité.
L’ouvrage, qui reprend et approfondit une enquête antérieure de l’auteur, se lit avec aisance malgré la densité du propos. On peut regretter, à la suite de certains lecteurs, quelques digressions sur des acteurs dont les liens avec l’organisation restent ténus. Mais la démonstration centrale est convaincante : l’OAS, loin d’être un bloc monolithique, est une coalition fragile, minée de l’intérieur par des ambitions contradictoires et des haines recuites.
4. Histoire secrète de l’OAS (Georges Fleury, 2002)

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Ses 1 042 pages annoncent la couleur : l’ouvrage de Georges Fleury est une somme monumentale. Ex commando marine engagé en Algérie et sympathisant assumé de l’Algérie française, Fleury a consacré plus de trente ans à recueillir des centaines de témoignages. Il le dit sans détour : il a aimé l’Algérie, il était issu du même milieu que les futurs membres de l’OAS — mais il n’a jamais participé directement aux combats clandestins de l’organisation.
Ce positionnement singulier — celui d’un proche du milieu qui se veut historien — est à la fois la force et la limite du livre. La force, parce que Fleury a eu accès à des témoins qui ne se seraient jamais confiés à un universitaire extérieur : anciens activistes, officiers déserteurs, agents de liaison. Il restitue les tensions, les rivalités, le quotidien de la clandestinité avec une précision que seule la proximité autorise. La limite, parce que cette immersion rend parfois le propos difficile à suivre pour les non-initiés : la profusion de noms, de lieux et d’épisodes peut dérouter toute personne qui ne possède pas déjà une connaissance solide de la période.
L’ouvrage couvre l’intégralité de l’histoire de l’OAS, de sa fondation à Madrid jusqu’aux dernières actions en métropole. On y suit le parcours de figures centrales — Salan, Jouhaud, Susini, Lagaillarde — mais aussi celui d’agents de liaison, de financiers et d’hommes de main sans lesquels la machine clandestine n’aurait pas fonctionné. L’attentat manqué contre André Malraux (alors ministre chargé des Affaires culturelles) en février 1962 y tient une place particulière : la bombe, placée devant son domicile, n’atteint pas sa cible mais défigure Delphine Renard, une fillette de quatre ans qui habite l’immeuble voisin — un drame qui retourne brutalement l’opinion publique contre l’OAS. Pour les passionnés de la période, c’est un livre-fleuve irremplaçable ; pour les néophytes, mieux vaut commencer par un autre titre de cette sélection.
5. Nostalgérie, l’interminable histoire de l’OAS (Alain Ruscio, 2015)

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Docteur en histoire et spécialiste de l’histoire coloniale française, Alain Ruscio ne cache pas son engagement anticolonialiste — ce que ses détracteurs ne manquent pas de lui rappeler. Mais c’est la thèse centrale du livre qui en fait un ouvrage à part dans cette bibliographie : l’OAS ne s’arrête pas en 1962. Ruscio retrace l’instrumentalisation de la mémoire pied-noir par les anciens de l’organisation et leurs héritiers, et montre comment cette « nostalgérie » — mot-valise né de la contraction de « nostalgie » et « Algérie » — a été méthodiquement captée par une famille politique précise, à droite et à l’extrême droite. Pour des centaines de milliers de rapatriés, la nostalgie de l’Algérie perdue est un sentiment sincère ; le problème, selon Ruscio, commence lorsqu’une minorité d’anciens activistes la transforme en levier politique.
Le livre s’appuie sur un corpus documentaire considérable, et notamment les mémoires publiés par d’anciens membres de l’OAS — des sources que Ruscio retourne contre leurs auteurs : il repère les omissions, les réécritures et les contradictions entre ce qu’ils racontent après coup et ce que les archives attestent. L’un des chapitres les plus éclairants suit les parcours post-algériens de ces anciens de l’OAS : certains deviennent mercenaires en Afrique, d’autres se reconvertissent en notables respectables, d’autres encore rejoignent les rangs du Front national ou se consacrent à un travail de réécriture mémorielle — érection de stèles à la gloire de l’OAS dans le sud de la France, publications qui présentent les activistes comme des résistants, pressions sur les municipalités pour obtenir des noms de rues.
Certains lecteurs reprochent à Ruscio un regard trop sévère sur les pieds-noirs dans leur ensemble, là où l’auteur entend surtout viser les « ultras » qui ont confisqué la parole d’une communauté entière. Le débat reste vif — preuve que les affrontements mémoriels liés à l’OAS n’ont rien perdu de leur intensité plus de soixante ans après les faits. L’historien Henry Rousso avait forgé, à propos de Vichy, l’expression « un passé qui ne passe pas » ; Ruscio montre que la formule s’applique tout aussi bien à l’OAS.
6. Les soldats perdus : Des anciens de l’OAS racontent (Vincent Quivy, 2003)

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Journaliste et historien, auteur de documentaires radiophoniques pour France Culture (dont Bab el-Oued ou la Mémoire retrouvée), Vincent Quivy choisit ici une approche radicalement différente : donner directement la parole aux anciens de l’OAS. Le résultat est une vingtaine de récits croisés qui forment un portrait de groupe, celui d’hommes qui ont tout sacrifié — carrière, liberté, honneur — pour une cause perdue.
Les témoins vont du cofondateur de l’OAS (Jean-Jacques Susini) au poseur de bombes anonyme, du lieutenant chargé du réseau métropolitain (Jean-Marie Curutchet) à l’homme désigné pour assassiner de Gaulle (Armand Belvisi), d’un ancien des commandos Delta — les unités de choc de l’OAS à Alger, responsables des assassinats ciblés — au « crabe-tambour » Pierre Guillaume (qui a inspiré le personnage du film éponyme de Pierre Schoendoerffer). Hauts responsables et hommes de base, théoriciens et exécutants : tous racontent les coulisses de la clandestinité, les préparatifs du 13 mai 1958 (le soulèvement d’Alger qui précipite le retour de de Gaulle au pouvoir), les dessous du putsch de 1961, la spirale de violence des derniers mois avant l’indépendance.
Ce qui frappe, c’est la diversité des motivations : patriotisme sincère, esprit de corps militaire, peur de l’abandon, idéologie d’extrême droite, fidélité à des camarades, goût de l’action clandestine — et souvent, un mélange de tout cela à la fois. Quivy ne juge pas, ne moralise pas : il écoute. Et c’est cette écoute qui fait la valeur du livre. Car entre amertume et apaisement, ces « terroristes à la retraite » (selon leur propre formule) livrent une parole rare : celle de vaincus qui n’ont jamais été réhabilités. Insurgés contre la République, condamnés à la prison ou à l’exil, ils sont devenus les parias de la Nation. Leur témoignage ne vaut pas absolution — mais il permet de comprendre, concrètement, comment des officiers, des médecins et des étudiants en viennent à poser des bombes au nom d’un pays qu’ils sentent leur échapper.