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Seconde Guerre mondiale : quels mangas sur le conflit vu du Japon ?

Seconde Guerre mondiale : quels mangas sur le conflit vu du Japon ?

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Le Japon occupe une place singulière dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Allié de l’Allemagne nazie au sein des puissances de l’Axe, l’Empire du Soleil Levant a mené une guerre d’expansion féroce dans le Pacifique et en Asie, des atrocités de Nankin aux camps de prisonniers de Birmanie. Mais le Japon est aussi le seul pays à avoir subi la bombe atomique — deux fois, à Hiroshima et Nagasaki, en août 1945. Cette dualité, à la fois agresseur et victime, traverse toute la culture japonaise d’après-guerre.

Le manga, média de masse par excellence au Japon, ne s’est pourtant pas immédiatement emparé du sujet. Le traumatisme était trop frais, la censure américaine durant l’Occupation (1945-1952) trop stricte, la société japonaise trop occupée à sa reconstruction pour se retourner sur les années sombres. Il faudra attendre les années 1970 pour que les premières grandes fresques apparaissent, portées par des auteur·ices qui avaient vécu la guerre dans leur chair. Keiji Nakazawa, survivant d’Hiroshima, et Shigeru Mizuki, amputé d’un bras dans la jungle de Nouvelle-Guinée, ouvrent la voie avec des récits à forte dimension autobiographique. Osamu Tezuka, le « dieu du manga », traumatisé par les bombardements de son enfance, apporte ensuite sa propre contribution.

Depuis, chaque décennie a vu de nouveaux·elles mangakas s’attaquer au sujet, avec des approches de plus en plus variées : uchronie, chronique intimiste, biographie, récit de bataille, témoignage adapté. Là où les pionniers parlaient de leur propre expérience, les générations suivantes — nées bien après 1945 — se sont appuyées sur un travail de documentation et d’entretiens avec les derniers survivants pour prolonger le devoir de mémoire. Voici quinze mangas sur cette période — du témoignage brut à l’uchronie la plus débridée.


1. Gen d’Hiroshima (Keiji Nakazawa, 1973)

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Le 6 août 1945, Keiji Nakazawa a sept ans. Il se trouve à moins de deux kilomètres de l’épicentre de la bombe larguée sur Hiroshima. Son père, sa sœur aînée et son frère cadet meurent ce jour-là, piégés sous les décombres de leur maison. Cette expérience hantera tout son travail de mangaka. Après plusieurs récits courts sur le sujet dès 1968, il publie à partir de 1973 dans le Weekly Shōnen Jump une version romancée de son enfance, qui deviendra Gen d’Hiroshima (Hadashi no Gen) — dix tomes et environ 2 600 planches réalisées entre 1973 et 1985.

On y suit le jeune Gen Nakaoka, alter ego de l’auteur, dans un Hiroshima ravagé. Le père de Gen est pacifiste, ce qui vaut à toute la famille persécutions et brimades de la part du voisinage, bien avant que la bombe ne tombe. Après l’explosion, le récit couvre la survie immédiate, les maladies dues aux radiations, le rejet social des victimes (les hibakusha), la famine, le marché noir et l’occupation américaine — jusqu’en 1953. Nakazawa ne fait grâce de rien : ni de l’horreur graphique des corps irradiés, ni de la brutalité de l’armée impériale, ni de l’hypocrisie des Américains qui étudient les survivants comme des cobayes — et censurent toute information sur la bombe.

Publié en France dès 1983 par Les Humanoïdes Associés — ce qui en fait l’un des tout premiers mangas traduits en français —, Gen d’Hiroshima fut d’abord un échec commercial dans l’Hexagone. Il a depuis été intégralement retraduit (par Vertige Graphic, puis réédité au Tripode en 2025 sous le titre Gen aux pieds nus). On le compare souvent à Maus d’Art Spiegelman, et ce n’est pas un hasard : Spiegelman lui-même a préfacé l’édition française. Les deux auteurs partagent cette même rage de témoigner — et ce même humour vitaliste qui, paradoxalement, rend l’insoutenable supportable.


2. L’Histoire des 3 Adolf (Osamu Tezuka, 1983)

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Quand le « dieu du manga » s’attaque à la Seconde Guerre mondiale, il y engage toute sa science narrative. Prépubliée de 1983 à 1985 dans le Shūkan Bunshun, L’Histoire des 3 Adolf est l’un de ses derniers grands chantiers — il décède en 1989 — et sans doute son récit le plus sombre. Sur environ 1 200 pages, Tezuka entrelace les destins de trois hommes prénommés Adolf : Adolf Hitler, Adolf Kaufmann (un jeune métis germano-japonais) et Adolf Kamil (un garçon juif vivant à Kobe). Le fil rouge : un document secret censé prouver les origines juives du Führer.

Le récit démarre aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 et s’achève — surprise — dans le conflit israélo-palestinien, sur une boucle tragique : les victimes d’hier peuvent devenir les bourreaux de demain. Entre les deux, Tezuka déploie une intrigue à tiroirs où se croisent espionnage, amitié brisée et violence crue. Le journaliste Sōhei Tōge, narrateur et personnage principal, guide le lecteur à travers ce dédale. Pour étoffer son récit, Tezuka s’est rendu plusieurs fois en Europe et a amassé une documentation minutieuse. Le postulat des origines juives d’Hitler — aujourd’hui réfuté par les historiens, notamment Ian Kershaw — n’est qu’un prétexte pour aborder l’antisémitisme, le nationalisme et la question de l’identité.

Le manga a reçu le prestigieux prix Kōdansha en 1986, fait rare pour un titre qui n’était même pas publié par cet éditeur. L’édition Prestige de Delcourt/Tonkam (2018), en deux gros volumes, est augmentée d’un appareil critique signé Didier Pasamonik et Kōsei Ono. L’Histoire des 3 Adolf reste l’une des meilleures portes d’entrée dans le catalogue de Tezuka pour qui ne jure que par le réalisme : ici, pas de robots ni d’enfants à gros yeux, mais un thriller historique d’une ambition rare, où personne — pas même le lecteur — ne sort indemne.


3. Hitler (Shigeru Mizuki, 1971)

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Que le plus célèbre dessinateur de yōkai du Japon — créateur du mythique Kitaro le repoussant — consacre un manga à Adolf Hitler a de quoi surprendre. Pourtant, la démarche de Shigeru Mizuki est tout à fait logique. Enrôlé en 1942 dans l’armée impériale japonaise, envoyé sur l’île de Nouvelle-Bretagne en Papouasie-Nouvelle-Guinée, il y perd son bras gauche lors d’un raid aérien. Mizuki voulait comprendre l’homme qui, de l’autre côté du globe, avait allumé l’étincelle du conflit qui lui avait coûté ce bras — et failli lui coûter la vie.

Publié en 1971 dans le Weekly Manga Sunday, Hitler retrace le parcours du Führer depuis ses années de bohème viennoise jusqu’à son suicide dans le bunker berlinois. Le ton est volontairement tragi-comique : le Hitler de Mizuki est tour à tour pathétique, grandiloquent et ridicule, une silhouette dérisoire qui sifflote, enrage, pleure et répète que son empire durera mille ans. Ce traitement doit beaucoup à la méthode graphique de Mizuki, qui juxtapose des personnages au trait volontairement caricatural sur des arrière-plans photoréalistes tirés d’archives. La dissonance visuelle est totale — et empêche toute identification au personnage.

Un choix éditorial notable : la Shoah n’occupe qu’une place marginale dans le récit. Mizuki a pris le parti de rester au plus près de l’homme, de sa psychologie et de son ascension politique, sans s’attarder sur les conséquences ultimes de ses actes. Ce parti pris a été discuté, mais il traduit l’intention première de l’auteur : montrer au peuple japonais qui était celui qui avait entraîné le monde dans la guerre. La traduction française, parue en 2011 chez Cornélius, constitue l’une des biographies en bande dessinée les plus singulières jamais réalisées sur le sujet.


4. Opération Mort (Shigeru Mizuki, 1973)

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Si Hitler représente le versant intellectuel de la réflexion de Mizuki sur la guerre, Opération Mort en est le versant viscéral. L’auteur le dit lui-même : ce manga est autobiographique à 90 %. Fin 1943, une troupe de jeunes recrues de l’armée impériale débarque sur une île de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le décor est paradisiaque — mer turquoise, jungle luxuriante. La suite ne l’est pas du tout. Ordre est donné de tenir jusqu’au dernier homme. En japonais, cela s’appelle gyokusai : une mission suicide collective où quiconque survit est censé se donner la mort.

Le personnage central, le soldat Maruyama — un myope à lunettes épaisses, souffre-douleur de sa compagnie —, fait figure de Candide nippon perdu dans l’absurde. Les brimades des officiers, la faim, la malaria, les bombardements, les charges suicidaires ordonnées par des supérieurs qui finissent eux-mêmes par mourir bêtement : tout y est. Et pourtant, l’humour est omniprésent. Les blagues de bidasses sur la nourriture et le sexe cohabitent avec des doubles pages silencieuses d’une force visuelle rare, où la jungle reprend ses droits sur les corps.

Primé au Festival d’Angoulême (prix Patrimoine 2009) et par l’Eisner Award aux États-Unis, Opération Mort est publié en France par Cornélius. On a pu le rapprocher du film Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood pour sa capacité à montrer la guerre du Pacifique du côté des vaincus. Mais là où Eastwood maintient une certaine noblesse tragique, Mizuki préfère la dérision féroce — et c’est elle qui fait le plus mal.


5. Le Pays des cerisiers (Fumiyo Kōno, 2004)

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Née en 1968 à Hiroshima, Fumiyo Kōno n’est pas une hibakusha. Ses parents non plus. Mais elle a grandi dans une ville où chaque coin de rue porte la mémoire du 6 août 1945. Quand son éditeur lui demande d’écrire sur Hiroshima, elle plonge dans les archives et les témoignages de survivants pour donner corps à un récit court — une centaine de pages — où rien n’est superflu.

Le Pays des cerisiers se compose de deux histoires connectées. La première, La ville de Yūnagi, se déroule en 1955 : Minami, jeune femme survivante de la bombe, tente de mener une vie normale dans un Hiroshima en reconstruction, mais les morts continuent de tomber autour d’elle, emportés par les effets à retardement des radiations. La seconde, Le Pays des cerisiers, se situe dans les années 1980-2000 et suit Nanami, la nièce de Minami, confrontée à un héritage familial qui pèse encore sur les générations nées bien après l’explosion. Le baseball — via les Carp d’Hiroshima — sert de fil conducteur lumineux au milieu du drame.

Le trait de Kōno est volontairement naïf, presque enfantin, et c’est précisément ce qui fait la force du récit : aucun pathos, aucune scène d’horreur, juste la vie quotidienne de gens ordinaires dont le sang a été altéré par la bombe. Le manga a reçu le Grand Prix du Japan Media Arts Festival 2004 et le prix culturel Osamu Tezuka en 2005. Publié en France par Kana (réédité en 2023 avec une nouvelle inédite), il a été adapté en film et en téléfilm. En moins de 130 pages, Kōno réussit ce que beaucoup n’arrivent pas à faire en dix tomes : montrer que les effets de la bombe ne se mesurent pas en mégatonnes, mais en générations.


6. Dans un recoin de ce monde (Fumiyo Kōno, 2007)

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Après Le Pays des cerisiers, Fumiyo Kōno revient à la Seconde Guerre mondiale avec un projet plus ambitieux : un manga en deux tomes, prépublié dans Manga Action entre 2007 et 2009. On y suit Suzu Urano, jeune femme originaire d’Hiroshima, qui rejoint en 1944 la famille de son mari à Kure, une ville portuaire abritant une base navale. Le quotidien de Suzu, c’est la cuisine avec presque rien (les recettes improvisées pour pallier le rationnement sont d’une précision presque documentaire), les alertes aériennes, la couture, le dessin — et la guerre qui s’intensifie jour après jour.

Ce qui frappe dans Dans un recoin de ce monde, c’est la façon dont la vie domestique et la catastrophe historique coexistent sur la même page. Suzu est rêveuse, maladroite, drôle ; son mariage a été arrangé, elle découvre son époux le jour de la cérémonie. Autour d’elle, les bombes tombent, les proches disparaissent, la ville brûle. Un bombardement lui arrachera une partie de sa vie — au sens propre — mais le récit refuse de s’effondrer dans le désespoir. Kōno a minutieusement reconstitué le quotidien de l’époque : menus, vêtements, dialecte régional, détails architecturaux. Le résultat tient autant du journal intime que de la chronique historique.

L’adaptation en film d’animation par Sunao Katabuchi (2016) a connu un immense succès au Japon — le film est resté à l’affiche pendant des années, phénomène comparable à celui du Voyage de Chihiro en son temps. Le manga a été réédité en France par Kana en 2024. Si vous devez ne lire qu’un seul manga sur la vie des civils japonais pendant la guerre, c’est probablement celui-ci.


7. Peleliu – Guernica of Paradise (Kazuyoshi Takeda, 2016)

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La bataille de Peleliu (septembre-novembre 1944) est l’une des plus meurtrières et des plus controversées de la guerre du Pacifique : une île de 13 km² dans l’archipel des Palaos, 10 000 soldats japonais face à 40 000 Américains, des combats prévus pour durer quatre jours qui s’éternisent pendant plus de deux mois. Le commandement américain sous-estime un réseau de grottes fortifiées, et le bilan humain est catastrophique des deux côtés. Pourtant, la bataille est aujourd’hui largement méconnue — y compris au Japon.

Kazuyoshi Takeda, mangaka d’une génération qui n’a évidemment pas connu la guerre, a fait le choix d’un dessin volontairement enfantin, en mode super-deformed (grosses têtes, petits corps), pour raconter cette boucherie. Le décalage saute aux yeux. Le personnage principal, le soldat Hitoshi Tamaru, rêve de devenir mangaka. Il dessine pendant les pauses, entre deux bombardements. La mort est idiote, omniprésente, parfois grotesque : un soldat trébuche et se fracasse le crâne sur une pierre, un autre est abattu par un camarade dont le doigt était crispé sur la gâchette. Takeda s’est rendu sur l’île et a bénéficié du concours de l’historien Masao Hiratsuka pour ancrer son récit dans la réalité.

Publiée en France par Vega à partir de 2018, la série compte 11 tomes. Elle a été nommée au prix culturel Osamu Tezuka et a remporté le prix d’excellence de l’Association des dessinateurs japonais. Un film d’animation produit par Shin-Ei Animation est sorti au Japon en décembre 2025. Avec ses quelque 100 000 exemplaires vendus en France, Peleliu a fait découvrir la guerre du Pacifique à un public qui n’en soupçonnait parfois même pas l’existence.


8. Zéro pour l’éternité (Naoki Hyakuta et Souichi Sumoto, 2010)

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Adapté du roman éponyme de Naoki Hyakuta (publié en 2006, phénomène de librairie au Japon), Zéro pour l’éternité suit Kentarō, un étudiant désœuvré de 26 ans, qui part avec sa sœur Keiko sur les traces de leur grand-père biologique, Kyūzō Miyabe. Ce dernier, pilote de chasse de la Marine impériale, a participé à l’attaque de Pearl Harbor, à la bataille de Midway et à celle de Guadalcanal, avant de mourir en kamikaze quelques jours avant la fin de la guerre. Héros ou lâche ? La question est posée dès le premier tome, car les témoins survivants dressent de Miyabe un portrait contradictoire : un pilote d’élite que ses camarades considéraient comme un trouillard, car il refusait de mourir inutilement.

La série en cinq tomes (prépubliée dans Manga Action, publiée en France par Delcourt/Akata en 2013-2014) fonctionne comme une enquête mémorielle : chaque volume apporte un nouveau témoignage, un nouvel éclairage sur le personnage de Miyabe. Le récit prend le temps de décortiquer la mécanique des unités tokkōtai (les escadrons d’attaque spéciale) et de nuancer la figure du kamikaze, loin des clichés de fanatisme aveugle. La plupart de ces jeunes pilotes n’avaient aucune envie de mourir, mais le poids de l’honneur et la pression du groupe rendaient tout refus impossible.

Il faut toutefois signaler que Naoki Hyakuta est une figure controversée au Japon, connu pour ses positions ultra-nationalistes et ses déclarations négationnistes sur d’autres épisodes de l’histoire japonaise. Hayao Miyazaki lui-même a qualifié le roman de « tissu de mensonges ». Ces polémiques n’enlèvent rien à la qualité narrative du manga, mais elles invitent à une lecture critique — le positionnement idéologique du scénariste n’est pas un détail.


9. Zipang (Kaiji Kawaguchi, 2000)

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Et si un destroyer ultramoderne de la Marine d’autodéfense japonaise se retrouvait propulsé en 1942, à la veille de la bataille de Midway ? C’est le point de départ — ouvertement inspiré du film Nimitz, retour vers l’enfer (1980) — de Zipang, saga de 43 tomes prépubliée dans le magazine Morning entre 2000 et 2009. Le JDS Mirai, bardé de technologie du XXIe siècle, se retrouve face à la flotte impériale japonaise et doit faire un choix : rester neutre, ou intervenir pour changer le cours de l’Histoire.

Kaiji Kawaguchi — déjà connu pour The Silent Service et Eagle — est un spécialiste des thrillers géopolitiques. Zipang pose des questions épineuses sur la responsabilité morale : si vous connaissez l’avenir (Hiroshima, Nagasaki, la capitulation), avez-vous le droit de laisser les événements se dérouler ? Le personnage de Takumi Kusaka, officier de la Marine impériale sauvé par l’équipage du Mirai, incarne la tentation nationaliste : il veut utiliser les connaissances du futur pour créer un « Zipang », un Japon idéalisé. Face à lui, le second du navire, Yōsuke Kadomatsu, tente de limiter les dégâts de chaque intervention.

La série a reçu le prix Kōdansha en 2002 et a été adaptée en anime de 26 épisodes par le Studio Deen. Publiée intégralement en France par Kana malgré des ventes modestes, Zipang souffre de quelques longueurs, mais ses reconstitutions de batailles navales sont d’une précision impressionnante. On peut regretter que les crimes de guerre japonais soient largement passés sous silence — un silence gênant dans un manga de cette ampleur. Il n’empêche : comme uchronie de la guerre du Pacifique, Zipang reste sans équivalent dans le monde du manga.


10. Soldats de sable (Susumu Higa, 2009)

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La bataille d’Okinawa (avril-juin 1945) a été la dernière grande offensive terrestre de la guerre du Pacifique, et l’une des plus sanglantes : plus de 200 000 morts, dont une proportion effarante de civils. Susumu Higa est né à Okinawa. Son père a été capturé et fait prisonnier à Hawaï ; sa mère a vécu la bataille au milieu des bombes, avec ses enfants. C’est de ces récits familiaux que le mangaka a tiré Soldats de sable, recueil de sept nouvelles publié en France par Le Lézard Noir en 2011.

Chaque histoire adopte un point de vue différent : un villageois, un soldat japonais, un Américain, une mère de famille, un vieillard. Higa ne prend jamais parti — ni héroïsation, ni victimisation systématique. Les soldats japonais sont tantôt protecteurs, tantôt monstrueux (l’armée impériale a utilisé les civils d’Okinawa comme boucliers humains). Les Américains bombardent sans distinction. La nouvelle la plus poignante du recueil est celle que Higa consacre à sa propre mère, une femme qui n’a vécu que pour protéger ses enfants au milieu du chaos.

Le trait de Higa est simple, dépouillé, sans fioritures. Il fait confiance à la force des situations plutôt qu’aux effets graphiques — et le dépouillement, ici, dit plus que le spectaculaire. Lauréat du Grand Prix du Japan Media Arts Festival (catégorie manga) en 2003 pour l’ensemble de ses travaux sur Okinawa, Higa a démissionné de son poste d’universitaire en 1994 pour se consacrer à cette mémoire insulaire. Soldats de sable est aujourd’hui en rupture de stock chez l’éditeur, ce qui en fait un objet à dénicher d’urgence chez les bouquinistes — ou à réclamer en réédition.


11. L’Île des Téméraires (Syuho Sato, 2005)

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Tout le monde connaît les kamikazes aériens. Moins nombreux sont ceux qui ont entendu parler des kaiten : des torpilles modifiées dans lesquelles un pilote prend place pour se jeter contre un navire ennemi. Pas de trappe de sortie. Un aller simple. En 1944, le Japon, acculé dans le Pacifique, mise sur cette arme de la dernière chance pour briser l’avancée de la flotte américaine. Syuho Sato — connu par ailleurs pour le manga médical Say Hello to Black Jack — consacre à cet épisode oublié une série en cinq tomes, publiée en France par Kana.

L’intrigue suit deux personnages principaux : Watanabe Yūzo, jeune recrue volontaire, et Nishina Sekio, l’ingénieur qui a conçu le kaiten. Leur confrontation, presque philosophique, porte sur le sens du sacrifice : mourir pour l’Empereur a-t-il une quelconque valeur quand la défaite est certaine ? Le dessin de Sato est nerveux, hachuré, réaliste — à mille lieues de ses productions plus légères. Les scènes à l’intérieur de la torpille, où les pilotes sont pliés en quatre dans un espace minuscule, provoquent un sentiment de claustrophobie intense.

On peut reprocher à la série une certaine brièveté dans le développement de ses pistes narratives et une fin abrupte. Mais L’Île des Téméraires a le mérite de braquer la lumière sur un pan oublié de la guerre du Pacifique. Les détails techniques sur la conception et l’utilisation des kaiten valent à eux seuls le détour pour qui s’intéresse à l’histoire militaire.


12. La fillette au drapeau blanc (Tomiko Higa et Saya Miyauchi, 2005)

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Une photographie célèbre, prise par le soldat américain John Hendrickson à Okinawa en 1945, montre une fillette de sept ans qui avance seule, un drapeau blanc de fortune à la main, le visage protégé par son autre bras. Pendant plus de quarante ans, personne ne sait qui est cette enfant. En 1987, Tomiko Higa sort de l’anonymat et publie son récit autobiographique. La mangaka Saya Miyauchi l’adapte en 2005 dans un volume unique publié en France par Akata.

Avril 1945, Okinawa. Tomiko vit avec ses frères et sœurs et son père, qui doit bientôt rejoindre le front. Quand les bombardements américains s’abattent sur l’île, la fratrie prend la fuite vers le sud. Tomiko se retrouve seule, séparée des siens, au milieu d’un enfer de cadavres en putréfaction, de grottes où s’entassent les blessés et de soldats japonais en déroute qui n’hésitent pas à maltraiter les civils. L’enfant survit grâce à un mélange de débrouillardise (elle suit une colonne de fourmis pour trouver du sucre) et de chance pure.

Miyauchi intègre à son manga des photographies d’archives prises par les forces américaines, qui se substituent parfois au dessin dans certaines cases. Le choc entre le trait de fiction et le grain de la photo est immédiat. Le récit évoque inévitablement Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata, mais avec une différence de taille : Tomiko, elle, a survécu. Le message final, transmis par le père de Tomiko avant son départ, tient en une phrase qui traverse tout le récit : la chose la plus importante dans ce monde, c’est la vie.


13. La Plaine du Kantō (Kazuo Kamimura, 1976)

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Kazuo Kamimura, mort prématurément en 1986 à l’âge de 46 ans, est surtout connu pour Lady Snowblood et L’Apprentie Geisha. Avec La Plaine du Kantō, il livre une autobiographie à peine déguisée en trois tomes, publiée en France par Kana dans la collection Sensei. Le récit s’ouvre le 15 août 1945 — jour de la capitulation — quand un avion de l’US Air Force s’écrase dans un champ de la région de Chiba. Des paysans armés de bambous s’apprêtent à lyncher le pilote. Le grand-père de Kinta, le héros, intervient pour calmer la situation.

À travers les yeux de Kinta, Kamimura peint un Japon rural en pleine mutation : l’arrivée des Américains et de leur chewing-gum incompréhensible, les épandages de DDT à la sortie de l’école pour lutter contre le typhus, les bouleversements sociaux d’un pays qui doit tout réinventer. L’enfant découvre aussi la mort, le sexe (abordé sans aucun tabou, ce qui peut déconcerter), l’amitié et la vocation artistique — il deviendra dessinateur, comme son créateur.

Le style graphique de Kamimura, nourri par l’estampe classique, donne au récit une élégance mélancolique qui lui est propre. Les paysages de la plaine du Kantō — rizières, chemins de terre, ciels immenses — ne sont jamais de simples décors ; l’auteur écrit lui-même en avant-propos que ce sont les paysages, plus que les événements, qui façonnent un être humain. La Plaine du Kantō n’est pas un manga de guerre au sens strict, mais un témoignage irremplaçable sur ce que la guerre laisse derrière elle : un monde détruit qu’il faut réapprendre à habiter.


14. Fleurs de pierre (Hisashi Sakaguchi, 1983)

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Voici le titre le plus inattendu de cette sélection : un manga japonais sur la Seconde Guerre mondiale… en Yougoslavie. Hisashi Sakaguchi, ancien collaborateur d’Osamu Tezuka dans le domaine de l’animation (Astro Boy, Le Roi Léo, Princesse Saphir), s’est rendu dans les Balkans pour préparer ce récit-fleuve prépublié de 1983 à 1986 dans le magazine Comic Tom. En 1941, les troupes nazies envahissent la Yougoslavie. Le jeune Krilo voit son village brûlé, ses camarades de classe mitraillés par un avion. Son amie Fi est déportée dans un camp de concentration. Krilo rejoint la résistance des Partisans, tandis que son frère Ivan joue double jeu à Belgrade.

L’intrigue ne se réduit jamais à un affrontement binaire. Sakaguchi restitue la complexité d’un pays déchiré entre cinq nationalités, quatre langues et deux alphabets : Oustachis, Tchetniks, Partisans communistes, Slovènes, Croates, Serbes — chaque faction a ses raisons et ses horreurs. L’officier nazi Meisner, qui prend Fi sous son aile, n’est pas un monstre unidimensionnel. Le regard de Sakaguchi rappelle celui d’un Miyazaki dans Porco Rosso — l’humanisme en plus, la magie en moins. Tezuka lui-même, à la sortie du premier volume, a qualifié cette série de « délicate, triste et pleine de tendresse ».

Publiée une première fois en France par Vents d’Ouest en 1997 (dans une édition tronquée et en sens de lecture occidental), Fleurs de pierre bénéficie depuis 2022 d’une réédition intégrale chez Revival, en cinq volumes grand format. Il était temps : Sakaguchi, décédé en 1995 à seulement 49 ans, est resté bien trop longtemps dans l’ombre hors du Japon.


15. Pilote sacrifié (Naoki Azuma et Shōji Kōkami, 2018)

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Sasaki Tomoji a été envoyé neuf fois en mission suicide. Neuf fois, il en est revenu vivant. Cette histoire vraie — aussi invraisemblable qu’elle paraisse — est au cœur de Pilote sacrifié, manga prépublié dans le Young Magazine à partir de 2018, adapté du roman-témoignage de Shōji Kōkami. Ce dernier avait interviewé Sasaki de son vivant, en 2015, alors que le vieil homme avait 92 ans. Sasaki est décédé en 2016, emportant avec lui l’un des derniers témoignages directs sur les escadrons d’attaque spéciale.

Le manga suit Sasaki depuis son engagement à 17 ans, par passion pour l’aviation, jusqu’à son incorporation dans l’escadrille Banda du 4e Corps aérien de l’armée de terre. La mécanique du tokkō (l’attaque spéciale) est décortiquée sans complaisance : le « volontariat » forcé, la pression du groupe, l’absurdité d’un commandement qui renvoie un homme à la mort après qu’il en est revenu une première, une deuxième, une troisième fois. Le capitaine Iwamoto Masuo, supérieur de Sasaki, s’oppose en secret à ces missions suicides et cherche des alternatives — preuve que même au sein de l’appareil militaire japonais, la résistance individuelle existait.

Publié en France par Delcourt/Tonkam (10 tomes au Japon, série en cours de publication en France), Pilote sacrifié est servi par le dessin réaliste et dynamique de Naoki Azuma, qui rend justice aux scènes aériennes comme aux visages déformés par la terreur. Par une étrange ironie de l’histoire, le père de Sasaki avait lui-même été le seul survivant d’une attaque suicide… en 1904, pendant la guerre russo-japonaise. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre — même quand l’arbre est en feu.