En juillet 1857, un décret impérial instaure le premier bataillon de tirailleurs dits « sénégalais ». L’appellation est trompeuse : elle désigne en réalité l’ensemble des soldats d’Afrique subsaharienne enrôlés sous le drapeau français, qu’ils viennent du Sénégal, de Guinée, du Soudan français, de Côte d’Ivoire ou d’ailleurs. Créés pour servir la conquête coloniale, ces régiments sécurisent d’abord les comptoirs commerciaux et étendent l’emprise de la France en Afrique de l’Ouest. Mais en un siècle d’existence, ils finiront par se battre sur tous les fronts européens.
Pendant la Première Guerre mondiale, près de 200 000 d’entre eux sont mobilisés, dont 135 000 envoyés dans les tranchées ; un sur cinq n’en reviendra jamais. L’entre-deux-guerres les voit envoyés par la France pour occuper la Rhénanie, ce qui déclenche en Allemagne une campagne de propagande raciste féroce autour de la « honte noire » (die schwarze Schande) : pour une partie de l’opinion allemande, se faire occuper par des soldats noirs est une humiliation pire que la défaite elle-même.
De 1939 à 1945, plusieurs centaines de milliers de tirailleurs repartent au combat : lors de l’invasion allemande de mai-juin 1940 (la « campagne de France »), en Afrique du Nord, en Italie, et au débarquement de Provence en août 1944. Certains sont massacrés par la Wehrmacht en 1940 pour la seule raison de leur couleur de peau. D’autres sont enfermés dans des frontstalags — des camps de prisonniers situés non pas en Allemagne, mais sur le territoire français, car les nazis refusent la présence de Noirs sur le sol du Reich.
Après la Libération, l’état-major français procède au « blanchiment » des troupes : les soldats africains sont remplacés par des soldats blancs avant les défilés de la victoire et la poursuite des combats, de sorte qu’ils disparaissent de l’image officielle de la Libération. Leur rapatriement se fait dans des conditions indignes. Le 1er décembre 1944, au camp de Thiaroye, près de Dakar, l’armée française fait tirer sur des tirailleurs qui réclament le paiement de leur solde. La suite — guerres d’Indochine, d’Algérie, puis dissolution du corps en 1960 avec les indépendances africaines — ne vaudra guère mieux à ces soldats.
Longtemps reléguée dans les marges du récit national, cette histoire a fini par susciter un intérêt réel. Le succès du film Indigènes de Rachid Bouchareb (2006), les travaux universitaires, les bandes dessinées comme Morts par la France de Pat Perna et Nicolas Otéro (2018) et les commémorations récentes — en particulier le quatre-vingtième anniversaire du massacre de Thiaroye, en décembre 2024 — ont contribué à sortir les tirailleurs d’un oubli qui, comme vous le constaterez, n’avait rien d’accidentel.
Les huit ouvrages présentés ici sont classés selon une logique de lecture progressive : on part des synthèses générales qui embrassent toute l’histoire des tirailleurs, on resserre ensuite sur chacune des deux guerres mondiales, puis on zoome sur des épisodes précis — massacres de 1940, captivité dans les frontstalags — pour aboutir au drame de Thiaroye, abordé sous l’angle de la mémoire puis de l’enquête historique.
1. Les tirailleurs sénégalais en Afrique occidentale française, 1857-1960 (Myron Echenberg, 2009)

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Publié en anglais dès 1991 sous le titre Colonial Conscripts — et couronné la même année par le prestigieux prix Herskovits —, ce livre de l’historien canadien Myron Echenberg a dû attendre près de vingt ans avant d’être traduit en français chez Karthala, avec une préface de Marc Michel. Ce délai témoigne d’un malaise persistant de l’édition française face à l’histoire coloniale, surtout lorsque le regard vient de l’extérieur. L’ouvrage est pourtant un travail pionnier : il aborde l’histoire des tirailleurs non pas depuis l’état-major parisien, mais du point de vue des sociétés ouest-africaines elles-mêmes — leurs structures sociales, leurs économies villageoises, la façon dont les recrutements les ont bouleversées.
Echenberg découpe son récit en quatre grandes séquences : les débuts du corps et son rôle dans la conquête coloniale ; la période 1905-1919, où naît la mythologie du tirailleur — un mélange de fascination pour le « guerrier noir » et de mépris pour le « sauvage », que la propagande française entretient à son avantage ; le recours massif à la conscription et ses effets sur les communautés (départs forcés, exodes vers les colonies voisines pour échapper aux levées) ; enfin, de 1946 à 1960, la professionnalisation et l’engagement dans les guerres de décolonisation. Il s’appuie sur des archives militaires, mais aussi sur des témoignages oraux recueillis auprès d’anciens tirailleurs et de leurs familles — un apport rare pour l’époque, la plupart des historiens s’en tenant aux seules sources écrites. L’un des grands mérites du livre est d’avoir chiffré avec rigueur le poids réel des recrutements : combien d’hommes prélevés par village, quels taux de refus ou de désertion, quelles conséquences sur l’agriculture et la vie familiale.
Une réserve mérite d’être signalée : Echenberg affirme à un moment que le cadre colonial relève du paternalisme plutôt que du racisme, comme si les deux s’excluaient — alors que le paternalisme colonial est précisément l’une des formes du racisme. Mais cette limite ponctuelle n’entame pas la solidité d’un livre qui, trois décennies après sa parution originale, reste le point de départ obligé sur le sujet.
2. Les tirailleurs sénégalais : De l’indigène au soldat, de 1857 à nos jours (Anthony Guyon, 2022)

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Issu d’une thèse soutenue à l’université de Montpellier, cet ouvrage d’Anthony Guyon constitue la première synthèse écrite en français qui couvre l’intégralité de l’histoire des tirailleurs, de la création du corps en 1857 à sa disparition après les indépendances — et même un peu après, puisque Guyon s’intéresse à leur mémoire contemporaine. Là où Echenberg adoptait le point de vue des sociétés africaines, Guyon se place davantage du côté de l’institution militaire française et de son rapport aux tirailleurs. Publié chez Perrin en coédition avec le ministère des Armées, le livre se structure en sept chapitres chronologiques et adopte un parti pris qui le distingue nettement d’Echenberg : à la fin de chaque chapitre, un portrait individuel — le militant anticolonial Lamine Senghor, le résistant Addi Bâ, le Français libre Georges Koudoukou, entre autres — vient donner un visage à l’histoire collective.
L’auteur fait alterner l’échelle individuelle (le vécu d’un soldat, son recrutement, sa famille) et l’échelle globale (les décisions de l’état-major, les grandes batailles, les politiques coloniales). Il ne se limite pas aux faits d’armes — la défense de Reims en 1918, Bir Hakeim en 1942, le débarquement de Provence en 1944 — et cherche surtout à comprendre comment le regard porté sur ces hommes a évolué (ou stagné) au fil des décennies. Le livre rappelle le poids de l’image caricaturale du tirailleur, longtemps réduite à celle du « Y a bon Banania » — ce slogan publicitaire pour une boisson chocolatée, illustré par le sourire figé d’un tirailleur, omniprésent dans la France du XXe siècle — ou à celle du « sauvage » au coupe-coupe. Guyon montre comment la propagande française a elle-même nourri ces stéréotypes — pour effrayer l’adversaire —, avant que l’Allemagne nazie ne les récupère pour justifier ses propres crimes.
Une critique revient toutefois : une objectivité parfois si scrupuleuse qu’elle empêche le lecteur·ice de ressentir pleinement la brutalité de ce que ces hommes ont subi. On aurait aimé, par endroits, que l’historien laisse davantage de place à l’indignation. Quand on coédite avec le ministère des Armées, il est probable que certaines formulations soient lissées — un compromis dont le lecteur·ice doit avoir conscience.
3. Les Africains et la Grande Guerre : L’appel à l’Afrique, 1914-1918 (Marc Michel, 2003)

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Version révisée d’une thèse de doctorat d’État publiée dès 1982, cet ouvrage de Marc Michel est le texte fondateur sur la participation africaine au premier conflit mondial. Professeur émérite à l’université de Provence et spécialiste de l’histoire de l’Afrique coloniale, Michel a consacré une grande part de sa carrière à cette question. Son livre, longtemps épuisé, a été réédité chez Karthala en 2003 dans une version allégée mais actualisée.
L’analyse dépasse largement le seul « impôt du sang » — expression qui désigne, dans le vocabulaire colonial, le sacrifice humain exigé des populations soumises en échange de droits toujours repoussés. Michel retrace l’ensemble de l’effort consenti par l’Afrique occidentale française (AOF) : les recrutements (environ 200 000 hommes, dont 30 000 ne reverront jamais leur terre natale), mais aussi les conséquences économiques de la guerre sur des sociétés déjà frappées par la sécheresse, les épidémies et la famine. Premier député noir élu à l’Assemblée nationale française, en 1914, Blaise Diagne est l’une des figures centrales du livre. Originaire des « Quatre Communes » du Sénégal — Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar, les seules localités coloniales dont les habitants avaient la citoyenneté française —, Diagne négocie l’extension de la conscription à ces citoyens en échange de la reconnaissance de leurs droits politiques. En 1918, alors que les gouverneurs coloniaux redoutent des révoltes et freinent les levées, c’est encore lui qui parvient à mener un dernier recrutement massif, qui dépasse les espérances de l’état-major.
Le livre s’achève sur les lendemains du conflit et leurs conséquences à long terme. L’envoi de troupes noires pour occuper la Rhénanie déclenche en Allemagne la campagne de la « honte noire ». Michel montre que la France porte une part de responsabilité dans la construction de cet imaginaire raciste : c’est elle qui, pour effrayer l’adversaire, avait mis en avant l’image du soldat colonial « sauvage » et « sanguinaire ». Vingt ans plus tard, cette propagande se retournera contre les tirailleurs eux-mêmes : lors de la campagne de France de 1940, la Wehrmacht exécutera des milliers de prisonniers noirs, nourrie par deux décennies de haine raciale que la « honte noire » avait cristallisée.
4. Les Tirailleurs sénégalais : Les soldats noirs entre légendes et réalités, 1939-1945 (Julien Fargettas, 2012)

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Issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’IEP d’Aix-en-Provence (sous le titre parlant de Soldats inconnus), le livre de Julien Fargettas est la première grande synthèse sur les tirailleurs pendant la Seconde Guerre mondiale. Là où Marc Michel couvrait 1914-1918, Fargettas prend le relais pour 1939-1945 avec une ambition similaire : ne pas se limiter aux faits d’armes, mais restituer le parcours complet de ces hommes, du recrutement au retour — quand retour il y a.
La première partie du livre rappelle comment on passe, en l’espace de deux décennies, de forces supplétives à une mobilisation massive et planifiée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les 60 000 militaires français tués pendant l’invasion allemande de mai-juin 1940, un tiers appartiennent aux troupes coloniales. Fargettas analyse ensuite les massacres perpétrés par la Wehrmacht contre les prisonniers noirs — de véritables exécutions raciales, où les tirailleurs capturés servaient de « trophées de guerre » aux soldats allemands. Il s’intéresse aussi à des épisodes moins connus : les liens entre tirailleurs prisonniers et populations françaises, la participation de certains d’entre eux à la Résistance, mais aussi les tensions avec les populations civiles d’Afrique du Nord lors des campagnes de Tunisie et d’Italie — tensions liées à la position ambiguë de soldats coloniaux noirs opérant sur des territoires eux-mêmes colonisés, dans un contexte de hiérarchie raciale imposée par la France.
La troisième partie aborde ce que Fargettas appelle la « délicate question des retours ». Les démobilisations sont chaotiques, faute de navires en nombre suffisant ; les promesses de soldes et de primes restent lettre morte ; les tirailleurs qui souhaitent demeurer en métropole se voient opposer un refus quasi systématique. Ces frustrations accumulées débouchent sur des mutineries et des révoltes, dont Thiaroye est l’épisode le plus sanglant. L’auteur n’esquive pas non plus les zones d’ombre, comme les exactions commises par certains tirailleurs lors de campagnes militaires — un aspect rarement abordé dans la littérature, et qui témoigne d’un vrai souci d’honnêteté intellectuelle.
5. Des soldats noirs face au Reich : Les massacres racistes de 1940 (Johann Chapoutot et Jean Vigreux, 2015)

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Dirigé par Johann Chapoutot (spécialiste du nazisme, professeur à Sorbonne Université) et Jean Vigreux (professeur à l’université de Bourgogne), cet ouvrage collectif se concentre sur un épisode précis et terrifiant : l’assassinat d’environ trois mille soldats coloniaux par l’armée allemande pendant la campagne de France, en mai-juin 1940, en dehors de toute action de combat.
Le livre rassemble plusieurs contributions. Julien Fargettas revient sur la « Force noire » et ses mythes. Chapoutot analyse la place des Noirs dans l’idéologie nazie. L’historien américain Raffael Scheck — l’un des rares chercheurs à avoir systématiquement dépouillé les archives sur ces massacres, là où les historiens français avaient longtemps regardé ailleurs — étudie les tueries elles-mêmes et le sort des survivants. Claire Andrieu examine la nazification de la Wehrmacht. Vigreux, enfin, se penche sur un cas local emblématique : le massacre de Clamecy, dans la Nièvre, où le 18 juin 1940 des soldats allemands fusillent une quarantaine de tirailleurs fraîchement capturés et jettent leurs corps dans le canal du Nivernais.
L’ensemble met en lumière la généalogie de ces crimes. Ce n’est pas une fureur de combat qui a poussé les soldats allemands à exécuter des prisonniers noirs désarmés. C’est une idéologie construite sur deux décennies : la rage contre la « honte noire » de l’occupation rhénane, amplifiée par les théories raciales du national-socialisme. Pour les nazis, les tirailleurs incarnaient la double humiliation — celle de la défaite de 1918 et celle d’avoir vu des Noirs fouler le sol sacré de l’Allemagne. Les massacres de 1940 ne sont donc pas des « dérapages » : ils s’inscrivent dans une logique idéologique cohérente, et l’ouvrage a le mérite de la reconstituer pièce par pièce.
La critique la plus fréquente porte sur la brièveté du livre et son caractère parfois trop synthétique : on aurait aimé davantage de récits concrets, de parcours individuels, pour donner de la chair aux analyses. L’autre enseignement, involontaire mais frappant, est le constat qu’en 2015 encore, les meilleurs spécialistes de l’armée coloniale française sont américains — signe que la France peine toujours à regarder en face ce pan de son histoire militaire.
6. Prisonniers de guerre « indigènes » : Visages oubliés de la France occupée (Armelle Mabon, 2010)

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L’histoire de ce livre commence en 1987, lorsqu’une ancienne assistante sociale du service colonial de Bordeaux, Jeanne Auvray-Rocher, lègue ses archives personnelles à Armelle Mabon. Celle-ci, alors elle-même assistante sociale avant de devenir enseignante-chercheuse à l’université Bretagne-Sud, va y découvrir le destin de ceux qu’elle appellera les « oubliés et trahis » : les quelque 70 000 prisonniers de guerre coloniaux et nord-africains internés, après la débâcle de juin 1940, dans une vingtaine de frontstalags répartis en zone occupée. Après une décennie passée à collecter des archives et à recueillir des témoignages inédits, Mabon publie le résultat de son enquête chez La Découverte.
Le livre retrace la totalité du parcours de ces prisonniers : la capture, les massacres de 1940, la vie quotidienne dans les frontstalags (travail forcé dans les fermes et les usines, conditions sanitaires désastreuses, mais aussi solidarité inattendue des populations rurales qui partagent leur nourriture et aident parfois les prisonniers à s’évader vers les maquis). Mabon documente aussi la manière dont les propagandes nazie et vichyste instrumentalisent ces hommes — les forçant par exemple à jouer dans des films —, les enfants métis nés des rencontres entre prisonniers et femmes françaises, et le racisme implacable qui frappe ces familles. Un moment charnière intervient en janvier 1943 : le gouvernement de Vichy accepte de remplacer les sentinelles allemandes par des cadres français. Pour les prisonniers, c’est une rupture brutale. Sous garde allemande, ils avaient le sentiment d’être traités comme des prisonniers de guerre ordinaires — certes ennemis, mais réguliers. Sous garde française, ils se retrouvent surveillés par leur propre pays, celui-là même qu’ils avaient défendu les armes à la main. La trahison n’est plus abstraite : elle a un uniforme.
Le récit s’achève sur les rapatriements chaotiques et le drame de Thiaroye, auquel Mabon consacre un chapitre entier. Elle y défend la thèse d’une préméditation et d’un « mensonge d’État » qu’elle développera plus en profondeur dans un ouvrage ultérieur. Une édition révisée, parue en 2019, intègre les découvertes les plus récentes. C’est probablement l’ouvrage le plus complet sur la condition des prisonniers coloniaux pendant la Seconde Guerre mondiale — un sujet que la plupart des livres sur la captivité de guerre ignorent purement et simplement.
7. Thiaroye 1944 : Histoire et mémoire d’un massacre colonial (Martin Mourre, 2017)

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Docteur en histoire de l’EHESS et en anthropologie de l’université de Montréal, Martin Mourre adopte ici un angle original. Plutôt que de reconstituer uniquement les faits du 1er décembre 1944, il s’intéresse à ce que Thiaroye est devenu dans l’imaginaire politique et culturel du Sénégal — et, par extension, dans les rapports entre la France et ses anciennes colonies. Le sous-titre dit bien le programme : « Histoire et mémoire ».
La première partie du livre revient sur l’événement lui-même. Mourre confirme que ce qui a longtemps été présenté comme la répression d’une « mutinerie » ressemble bien davantage à une tuerie organisée par les officiers coloniaux. Mais c’est dans la seconde partie que réside l’originalité du livre : à travers six chapitres chronologiques, l’auteur retrace la façon dont la mémoire de Thiaroye s’est construite, transformée et instrumentalisée au Sénégal depuis 1944. Le poème Tyaroye de Léopold Sédar Senghor (1948), l’un des premiers textes littéraires sur le sujet, donne le ton d’une indignation qui ne cessera de croître. Dans les années 1950, le cimetière de Thiaroye devient un lieu de pèlerinage pour la gauche sénégalaise. Après l’indépendance de 1960, l’opposition au président Senghor s’empare du souvenir du massacre pour dénoncer la proximité du pouvoir avec l’ancienne métropole. En 1988, le film Camp de Thiaroye d’Ousmane Sembène, primé à la Mostra de Venise, ancre définitivement l’événement dans la mémoire collective — l’hymne national sénégalais est joué avant ses premières projections. Sous la présidence d’Abdoulaye Wade (2000-2012), le cimetière de Thiaroye — où l’on ne sait toujours pas précisément qui repose — est érigé en cimetière national : les tirailleurs passent du statut de victimes oubliées à celui de héros de la nation.
Au fil des époques, Thiaroye aura ainsi servi de symbole anticolonial, d’arme d’opposition politique, de récit fondateur national et de levier diplomatique face à Paris. Le livre de Mourre permet de comprendre pourquoi cet événement, quatre-vingts ans après les faits, reste aussi brûlant.
8. Le massacre de Thiaroye : 1er décembre 1944, histoire d’un mensonge d’État (Armelle Mabon, 2024)

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Armelle Mabon revient. Après Prisonniers de guerre « indigènes », paru quatorze ans plus tôt, l’historienne consacre cette fois un ouvrage entier au massacre de Thiaroye, avec une préface de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop. Le livre, publié chez Le Passager clandestin à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du drame, n’est pas un simple complément au précédent : c’est le récit d’une enquête de longue haleine, et du combat qu’il a fallu mener pour la conduire.
Car Mabon ne se contente pas de reconstituer les faits. Elle raconte les obstacles rencontrés pour accéder aux archives — documents égarés, dossiers manquants, feuillets « envolés », refus de communication du ministère des Armées —, les résistances institutionnelles, et même la défiance de certain·es collègues universitaires qui ont préféré soutenir la version officielle plutôt que de la remettre en question. Le livre démonte méthodiquement la thèse de la « mutinerie armée » défendue par l’armée française depuis 1944 : les tirailleurs ne se sont pas rebellés ; ils réclamaient le paiement de leur solde, un droit qui leur avait été promis depuis des mois. La réponse fut un rassemblement sur l’esplanade du camp, des automitrailleuses positionnées sur les côtés, une fusillade, puis des fosses communes. Le bilan officiel parle de trente-cinq morts. Mabon estime qu’il faut compter en centaines de victimes — et que le scénario de la « rébellion » a été fabriqué après coup pour couvrir un crime prémédité.
Ce livre a été publié dans un contexte politique sans précédent : en novembre 2024, Emmanuel Macron a reconnu, dans une lettre au président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, qu’il s’agissait bien d’un « massacre ». Le mot, attendu depuis quatre-vingts ans, ne clôt cependant rien. La fouille des fosses communes n’a toujours pas eu lieu. La mention « Mort pour la France » n’a pas été attribuée aux victimes. Le procès des tirailleurs condamnés en 1945 pour « rébellion » n’a pas été révisé. Le combat d’Armelle Mabon, lui, continue.