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Que lire sur Saladin ?

Que lire sur Saladin ?

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Au milieu du XIIe siècle, le Proche-Orient est politiquement émietté. Deux califats rivaux se partagent théoriquement le monde musulman : les Abbassides sunnites à Bagdad et les Fatimides chiites au Caire, tous deux affaiblis par des dynasties militaires qui détiennent le pouvoir réel — notamment les Turcs seldjoukides en Syrie et en Anatolie. À cette fragmentation interne s’ajoute la présence, depuis 1099, d’États latins fondés par les croisés le long du littoral syro-palestinien, dont le royaume de Jérusalem.

C’est dans ce paysage morcelé qu’un jeune Kurde né vers 1137 à Tikrit, Yūsuf ibn Ayyūb — l’histoire retiendra son titre honorifique, Ṣalāḥ ad-Dīn, « rectitude de la religion », francisé en Saladin —, se forme à la guerre auprès de son oncle Shīrkūh, lieutenant du prince zenguide Nūr al-Dīn qui règne sur la Syrie musulmane. Envoyé en Égypte pour le compte de son maître, il y devient vizir des Fatimides, puis abolit le califat chiite en 1171 et rattache le pays à Bagdad. À la mort de Nūr al-Dīn en 1174, il écarte le jeune héritier al-Ṣāliḥ et prend sa place à Damas. De là, il étend son autorité sur la Syrie, la Haute-Mésopotamie et le Yémen, fonde la dynastie ayyoubide, et, fort de cette base territoriale unifiée, lance l’offensive décisive contre les Francs. Le 4 juillet 1187, il anéantit leur armée à la bataille de Hattin : privé de ses défenseurs, le royaume de Jérusalem s’effondre en quelques mois, et la ville sainte tombe à son tour en octobre. La troisième croisade, lancée en réaction et menée entre autres par Richard Cœur de Lion, reprend la côte et la ville d’Acre mais échoue devant Jérusalem ; elle se conclut par la trêve de Ramla en 1192, qui laisse le sultan maître de l’intérieur. Saladin meurt à Damas en 1193.

L’homme est vite devenu une image, fabriquée de son vivant par ses propres secrétaires — qui rédigeaient lettres, chroniques et panégyriques pour asseoir sa légitimité —, reprise par les chroniqueurs chrétiens médiévaux qui admiraient sa magnanimité (la prise de Jérusalem de 1187 se règle par des rançons et non par un massacre, contrastant nettement avec celle des croisés en 1099), idéalisée au XIXe siècle par le romantisme européen (il apparaît déjà chez Walter Scott dans Le Talisman), puis récupérée au XXe siècle par les dirigeants arabes en quête de figure tutélaire — de Nasser à Saddam Hussein, lequel, né lui aussi à Tikrit, n’a pas hésité à se faire représenter en héritier direct du sultan kurde.

Les cinq livres qui suivent sont classés dans un ordre de lecture progressif : on commence par une entrée en matière courte et illustrée (Mouton), on élargit au tableau d’ensemble des croisades vu depuis l’autre rive (Maalouf), on entre dans la biographie savante de référence (Eddé), puis on va aux sources elles-mêmes, d’abord sur toute la période des croisades (Gabrieli), avant de resserrer la focale sur Saladin par ses contemporains les plus proches (Ibn Shaddād, Abū Shāma, Ibn al-Athīr).


1. Saladin, le sultan chevalier (Jean-Michel Mouton, 2001)

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Publié dans la collection Découvertes Gallimard, ce volume de 130 pages constitue la meilleure entrée en matière possible pour qui veut aborder Saladin sans se jeter d’emblée dans un millier de pages. Médiéviste spécialiste du Proche-Orient médiéval, Jean-Michel Mouton retrace en quelques chapitres la trajectoire du sultan kurde — sa formation militaire auprès de Nūr al-Dīn, sa prise du pouvoir au Caire puis à Damas, la reconquête de Jérusalem en 1187, et l’édification d’un empire qui couvre l’Égypte, la Syrie, la Haute-Mésopotamie (la Jazira) et le Yémen.

Le format de la collection impose une économie de moyens que l’auteur met à profit : cartes claires, iconographie abondante, encadrés documentaires et repères chronologiques rendent accessible une histoire dynastique redoutablement touffue, où se croisent Fatimides (chiites d’Égypte), Abbassides (califes sunnites de Bagdad), Zenguides (la dynastie syrienne au service de laquelle Saladin a débuté) et Ayyoubides (celle qu’il fonde lui-même). La reprise de Jérusalem en 1187 occupe naturellement une place centrale, replacée dans le cadre du djihad et de la propagande que le sultan orchestre pour se présenter comme le défenseur naturel de l’islam sunnite.

Certaines lectrices et lecteurs reprochent à Mouton un regard jugé trop froid, voire sévère, sur son sujet — notamment lorsqu’il rappelle que Saladin a écarté le jeune héritier de Nūr al-Dīn, al-Ṣāliḥ, à qui il devait fidélité, pour prendre le pouvoir à sa place, et que sa légitimité dynastique était donc fragile. C’est au contraire l’un des intérêts du livre : il n’en fait pas l’hagiographie. Ce parti pris distancié en fait un premier contact sain, qui prépare utilement aux lectures plus nourries qui suivent.


2. Les Croisades vues par les Arabes (Amin Maalouf, 1983)

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Premier livre d’Amin Maalouf, publié après son arrivée en France en 1976 alors qu’il a quitté Beyrouth en pleine guerre civile, cet essai s’est imposé comme un classique parce qu’il fait quelque chose de simple et, à l’époque, de rare en français : raconter les deux siècles de croisades (1096-1291) depuis le camp d’en face, à partir des chroniqueurs arabes eux-mêmes — Ibn al-Qalānisī, Ousāma Ibn Munqidh, Ibn Jubayr, Ibn al-Athīr et quelques autres.

Saladin n’est pas le héros exclusif du livre, et c’est précisément ce qui en fait la valeur pour qui veut le comprendre. Le sultan apparaît à sa place, au milieu d’un siècle peuplé d’acteurs tout aussi importants : l’atabeg Zengī (un gouverneur militaire turc), qui reprend en 1144 Édesse, le premier des États latins à tomber — sa chute déclenche la deuxième croisade ; son fils Nūr al-Dīn, qui fait du djihad un projet politique avant même Saladin ; puis, plus tard, les derniers Ayyoubides et les Mamlouks, qui achèveront d’expulser les Francs en 1291. La perspective longue permet de saisir un mécanisme central : tant que les principautés musulmanes restent rivales, les États latins prospèrent parce qu’ils jouent ces rivalités les unes contre les autres ; dès qu’un chef parvient à unifier Égypte et Syrie sous une même autorité, comme Saladin y réussit, l’étau se referme sur eux. L’unification politique n’est pas le décor du djihad, elle en est la condition militaire.

Maalouf n’est pas historien de formation, et certains médiévistes pointent parfois des raccourcis ou une dramatisation un peu romanesque de la matière. L’essai conserve toutefois une force rare : celle de restituer la perception arabe des « Franj » — ces envahisseurs grossiers, mal lavés, dont les mœurs étonnent les chroniqueurs autant que la férocité les horrifie (le massacre de la population de Jérusalem en 1099 a laissé un souvenir durable) — et de proposer en épilogue une réflexion sur la fracture que les croisades ont ouverte entre les deux rives de la Méditerranée, fracture qui, selon lui, pèse encore aujourd’hui sur les rapports entre l’Orient arabe et l’Occident. Une lecture idéale pour camper le décor avant d’entrer dans le détail.


3. Saladin (Anne-Marie Eddé, 2008)

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Fruit de dix années de recherche, le livre d’Anne-Marie Eddé — médiéviste spécialiste du Proche-Orient islamique, directrice de recherche au CNRS — constitue la première grande biographie française de Saladin depuis un demi-siècle et la référence scientifique actuelle. Le volume s’appuie sur près de soixante sources arabes classiques, une vingtaine de sources occidentales, des documents numismatiques (monnaies) et des vestiges architecturaux (madrasas, fortifications, inscriptions), confrontés les uns aux autres pour séparer le factuel de la propagande.

Le livre ne se lit pas comme un récit chronologique continu. Il adopte une structure thématique — le monde de Saladin, le pouvoir, le djihad, la vie quotidienne, le gouvernement, la légende — qui permet d’aborder successivement le stratège, l’administrateur, l’homme de foi, le père de famille, le mécène, puis la construction posthume du mythe. Certains regrettent la répétition induite par ce découpage ; d’autres y voient le prix d’une approche totale, où chaque chapitre affine le portrait sans prétendre l’épuiser. L’historienne assume une conclusion prudente : les intentions réelles du sultan restent souvent inaccessibles, parce que presque tout ce qu’on sait de lui nous est parvenu par des auteurs qui avaient intérêt à le célébrer.

La dernière partie, consacrée à l’historiographie et à la légende, vaut à elle seule le détour. On y suit la fabrication de l’image en direct : deux secrétaires proches, le chancelier al-Qāḍī al-Fāḍil et le biographe-juge Ibn Shaddād, produisent de son vivant le matériau — lettres officielles, récits de campagne, portraits moraux — qui servira ensuite de socle à huit siècles de postérité, des éloges de Richard Cœur de Lion aux reprises politiques de Nasser, Hafez el-Assad et Saddam Hussein. C’est le livre à lire pour disposer d’une base solide et, accessoirement, d’un excellent appareil de notes pour pousser plus loin.


4. Chroniques arabes des Croisades (Francesco Gabrieli, 1977)

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Après deux biographies et une synthèse, il devient utile de lire directement les chroniqueurs médiévaux eux-mêmes. Rassemblé par l’orientaliste italien Francesco Gabrieli, paru en italien en 1957 et traduit en français chez Sindbad en 1977, ce recueil répond à ce besoin. Il réunit des extraits d’une vingtaine d’auteurs arabes, organisés chronologiquement, depuis l’arrivée des croisés à la fin du XIe siècle jusqu’à la prise d’Acre par les Mamlouks en 1291 qui achève les États latins.

Le volume présente un double intérêt. D’abord, Gabrieli n’a pas repris uniquement les textes déjà rendus accessibles par les orientalistes français du XIXe siècle : il a complété son corpus avec des extraits inédits, dont des manuscrits jamais édités auparavant, ce qui lui donne une ampleur documentaire qu’aucune autre anthologie en français n’égale. Ensuite, la variété des registres — récits de siège, portraits, lettres officielles, notices biographiques, digressions sur les mœurs des Francs — donne une idée vivante de ce que fut l’historiographie arabe médiévale. La thèse que défend Gabrieli dans son introduction est simple : à qualité égale, voire supérieure, cette historiographie reste moins lue en Occident que son équivalent latin, et l’anthologie veut corriger ce déséquilibre.

Saladin y occupe une place importante, en particulier dans les sections consacrées à Hattin, à la reprise de Jérusalem, au siège d’Acre et aux tractations avec Richard Cœur de Lion. Le lecteur ou la lectrice y croise aussi Saint Louis, Frédéric Barberousse, Baybars, les Templiers — de quoi replacer le sultan dans le temps long d’un conflit qui le précède et lui survit. Une anthologie à lire à son rythme, chapitre après chapitre, plutôt que d’une traite.


5. Saladin : l’épopée du sultan Salâh ad-Dîn (Ibn Shaddâd, Abû Shâma, Ibn al-Athîr, 2024)

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On termine là où tout a commencé : auprès de ceux qui ont connu Saladin personnellement ou qui ont compilé sa mémoire à la génération suivante. Ce volume récent des éditions Ilm réunit des extraits de trois chroniqueurs arabes. Juge des armées du sultan et son ami intime pendant les cinq dernières années de sa vie, Bahā’ al-Dīn Ibn Shaddād (1145-1234) est un témoin oculaire : il a suivi Saladin en campagne, assisté aux entretiens, vu le sultan malade. Abū Shāma (1203-1267), historien damascène de la génération suivante, est l’auteur du Livre des deux jardins, une histoire comparée des règnes de Nūr al-Dīn et de Saladin. Ibn al-Athīr (1160-1233), lui, n’est pas un proche : mossouliote fidèle à la dynastie zenguide que Saladin a supplantée, il raconte le sultan avec une distance critique rare dans les sources contemporaines.

L’intérêt du recueil tient à cette pluralité de regards. Ibn Shaddād rapporte des conversations, des scènes de campement, des moments de piété ou d’accablement, et compose un portrait moral admiratif mais concret. Abū Shāma apporte le recul d’un historien qui, quelques décennies plus tard, travaille sur archives et compare deux règnes. Ibn al-Athīr, lui, n’hésite pas à critiquer : les largesses financières du sultan, jugées imprudentes, sa gestion contestable de certaines campagnes, sa rupture avec la lignée zenguide à laquelle il devait son ascension. On accède ainsi à un Saladin moins lissé que celui de la propagande officielle, avec ses accès de fièvre, ses deuils, ses hésitations, et même ses détracteurs musulmans.

Le volume se laisse lire sans prérequis particulier, mais il prend évidemment toute sa saveur quand on a d’abord fréquenté les synthèses modernes : on reconnaît les épisodes, on identifie les silences, on perçoit ce que les contemporains ont choisi de souligner ou de taire. C’est le plaisir un peu particulier de revenir aux sources après avoir lu ceux qui les ont lues — et de constater qu’elles continuent de parler, huit siècles plus tard.