Né à Nancy en 1854, mort prématurément à Paris en 1912 à l’âge de 58 ans, Henri Poincaré est l’un des plus grands scientifiques de l’histoire. Mathématicien, physicien, astronome, ingénieur des Mines, philosophe, il a contribué de façon décisive à la plupart des branches des mathématiques et de la physique de son temps — une universalité sans précédent depuis le mathématicien allemand Carl Friedrich Gauss, un siècle plus tôt. On lui doit entre autres la fondation de la topologie algébrique (l’étude des propriétés des formes géométriques qui se conservent quand on les déforme sans les déchirer) et une approche entièrement nouvelle des équations différentielles, où il renonce à chercher des solutions exactes pour s’intéresser au comportement global des trajectoires — une méthode qui le conduit à la découverte du chaos déterministe. C’est dans ses travaux sur le problème des trois corps — comment prévoir le mouvement de trois astres soumis à leur attraction gravitationnelle mutuelle — qu’il démontre que de minuscules variations dans les conditions initiales peuvent produire des trajectoires radicalement différentes, ce qui rend toute prédiction à long terme impossible. Poincaré est aussi l’un des pères de la relativité restreinte, aux côtés d’Einstein et de Lorentz : ses travaux sur le comportement des champs électromagnétiques dans des référentiels en mouvement ont fourni une part essentielle du formalisme mathématique de cette théorie.
Élu à l’Académie des sciences à trente-trois ans, puis à l’Académie française en 1908, Poincaré s’engage aussi dans la vie publique. Lors de l’affaire Dreyfus — ce scandale politico-militaire qui déchire la France à partir de 1894, quand le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif, est accusé à tort de haute trahison —, Poincaré rédige en 1899 une longue expertise lue au procès de Rennes, dans laquelle il démonte l’usage erroné du calcul des probabilités par les accusateurs pour incriminer Dreyfus. En 1904, il formule sa célèbre conjecture : si, dans un espace tridimensionnel fermé sur lui-même, toute boucle peut être rétractée jusqu’à un point sans quitter cet espace, alors cet espace est équivalent à une sphère. Autrement dit, Poincaré propose un critère simple — la possibilité de contracter n’importe quelle boucle — pour identifier la forme la plus élémentaire parmi les espaces en trois dimensions. Il faudra attendre 2003 pour que le mathématicien russe Grigori Perelman en apporte la démonstration, et refuse au passage la médaille Fields ainsi que le million de dollars offert par le Clay Mathematics Institute.
Voici huit ouvrages pour aborder l’homme et ses travaux, des écrits du savant lui-même jusqu’aux études les plus spécialisées.
1. La science selon Henri Poincaré (Henri Poincaré, présentation de Jean-Pierre Bourguignon, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Ce livre réunit les trois grands textes philosophiques de Poincaré — La Science et l’Hypothèse (1902), La Valeur de la science (1905) et Science et méthode (1908) — avec une présentation du mathématicien Jean-Pierre Bourguignon, directeur de l’Institut des hautes études scientifiques (IHES). Devenus des classiques de l’épistémologie du XXe siècle, ces trois textes portent sur les fondements de la démarche scientifique : quel est le statut des hypothèses en physique ? Qu’est-ce qui sépare la convention de la loi objective ? Quelle part revient à l’intuition, quelle part à la logique dans le raisonnement mathématique ? Poincaré y développe sa position conventionnaliste : selon lui, certains principes scientifiques — par exemple le choix de la géométrie euclidienne plutôt qu’une géométrie non euclidienne pour décrire l’espace physique — ne sont ni imposés par l’expérience ni purement arbitraires. Ce sont des conventions, retenues parce qu’elles sont commodes et fécondes, mais qui pourraient en droit être remplacées par d’autres sans contredire les faits.
L’intérêt de cette édition tient à la réunion en un seul volume de textes habituellement publiés séparément, ce qui permet de saisir la cohérence d’une réflexion menée sur plus d’une décennie. Bourguignon rappelle que « Henri Poincaré a apporté à la philosophie des sciences des clarifications décisives » et souligne une qualité rare chez un savant de ce calibre : une langue simple et efficace, qui rend ces pages accessibles sans bagage technique préalable. De fait, les questions que Poincaré y pose — sur le statut de l’hypothèse, de la convention et de l’intuition — n’ont toujours pas trouvé de réponse définitive.
2. L’héritage scientifique de Poincaré (Éric Charpentier, Étienne Ghys, Annick Lesne, dir., 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Dirigé par Éric Charpentier, Étienne Ghys (directeur de recherche au CNRS et membre de l’Académie des sciences) et Annick Lesne (chargée de recherche au CNRS), ce recueil rassemble les contributions d’une vingtaine de mathématicien·ne·s et physicien·ne·s de premier plan. Chaque chapitre se penche sur un pan spécifique des travaux de Poincaré — topologie algébrique, systèmes dynamiques, mécanique céleste, relativité restreinte, philosophie des sciences — et en évalue l’influence sur la recherche actuelle. L’année de parution n’est pas anodine : en 2006, Grigori Perelman reçoit la médaille Fields pour avoir démontré la conjecture de Poincaré, ce qui rappelle que des questions formulées un siècle plus tôt restent au cœur des mathématiques d’aujourd’hui.
Le niveau de lecture est celui d’un·e étudiant·e en master : exigeant, mais pas réservé aux seul·e·s chercheur·se·s. Par-delà le bilan rétrospectif, les contributeur·ice·s montrent comment un résultat de Poincaré sur les orbites planétaires, par exemple, a ouvert la voie à des travaux contemporains en théorie du chaos, ou comment ses intuitions en topologie se prolongent dans la physique théorique d’aujourd’hui. Par l’étendue des domaines couverts et le calibre des auteur·ice·s, c’est à ce jour la synthèse la plus complète sur la postérité scientifique de Poincaré.
3. Henri Poincaré : une biographie au(x) quotidien(s) (Jean-Marc Ginoux, Christian Gérini, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Jean-Marc Ginoux, docteur en mathématiques appliquées et en histoire des sciences, et Christian Gérini, docteur en philosophie des sciences et agrégé de mathématiques, proposent ici un portrait de Poincaré construit non à partir des archives académiques, mais à travers la presse de son époque. Leur méthode repose sur un dépouillement systématique des journaux français et internationaux — du Figaro au New York Times, du Washington Post au Sun — pour restituer la façon dont le savant était perçu par ses contemporain·e·s. On y découvre un Poincaré sollicité sur tous les sujets : les vertus mathématiques du suffrage proportionnel, la réapparition de la comète de Halley, la sauvegarde de la culture française, les polémiques philosophiques relayées jusque dans la presse grand public.
Le jeu de mots du titre — « au(x) quotidien(s) » — condense tout le projet : restituer à la fois la vie de tous les jours du savant et l’image qu’en donnent les journaux quotidiens. Laurent Rollet, des Archives Henri-Poincaré, note que « vers la fin de sa vie, Poincaré était considéré comme une sorte d’oracle scientifique ou d’arbitre pour les questions de société ». Ginoux et Gérini exhument aussi des anecdotes méconnues — par exemple, son prénom de naissance est en réalité Henry (avec un y), tel qu’il figure sur son acte de naissance en 1854. Augmentée et préfacée par Cédric Villani, cette deuxième édition approfondit le matériau d’origine. Au lieu de s’en tenir au récit de carrière classique (formation, postes, publications), les deux auteurs reconstituent la place qu’occupait un scientifique dans le débat public à une époque où la presse généraliste faisait d’un mathématicien un personnage national.
4. Henri Poincaré : le dernier savant universel (Hervé Lehning, dir., 2013)

Publié dans la collection Tangente Sup (n° 67-68), ce recueil collectif dirigé par Hervé Lehning réunit des articles signés par des auteur·ice·s de renom, dont Cédric Villani. En quelque quatre-vingts pages, les contributeur·ice·s abordent aussi bien le Poincaré mathématicien — fondateur de la théorie des systèmes dynamiques (l’étude mathématique de l’évolution des systèmes au fil du temps) et de la topologie algébrique — que l’ingénieur, le philosophe, le pédagogue et le citoyen engagé dans l’affaire Dreyfus.
L’un des partis pris du bouquin mérite d’être signalé : l’attention portée aux erreurs fécondes de Poincaré. En 1889, il remporte le prix du roi Oscar II de Suède pour un mémoire sur le problème des trois corps. Mais le mathématicien suédois Lars Edvard Phragmén relève une erreur dans le raisonnement. Poincaré la corrige dans l’urgence — et c’est cette correction elle-même qui le conduit à mettre en évidence l’impossibilité de prédire le comportement à long terme de certains systèmes. Il pose ainsi les bases de ce qu’on appellera plus tard la théorie du chaos : une découverte capitale, qui n’aurait peut-être pas eu lieu sans la faute initiale. Le format court des articles (quelques pages chacun) autorise par ailleurs une lecture par fragments, au gré des centres d’intérêt de chacun·e.
5. Henri Poincaré (Paul Appell, annotations de Christian Gérini et Jean-Marc Ginoux, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
En 1925, le mathématicien Paul Appell rédige un hommage à son ami d’enfance Henri Poincaré, qu’il a côtoyé depuis les bancs du lycée de Nancy jusqu’à l’Académie des sciences. Augmentée de notes de bas de page et d’une bibliographie par Christian Gérini et Jean-Marc Ginoux, cette réédition remet en circulation un témoignage de première main, à mi-chemin entre le souvenir personnel et le bilan scientifique. Appell y rapporte des anecdotes qu’on ne trouve nulle part ailleurs : l’origine du fameux zéro en mathématiques obtenu par Poincaré au baccalauréat, ses habitudes de travail — il ne revenait presque jamais sur un texte écrit — ou encore les conséquences de sa forte myopie : incapable de lire le tableau noir, le jeune Poincaré avait développé une mémoire auditive hors du commun pour suivre les cours sans prendre de notes.
La valeur de cette biographie tient à la proximité entre l’auteur et son sujet : Appell n’écrit pas en commentateur extérieur, mais en ami de toujours, témoin direct de la vie intellectuelle et privée de Poincaré. L’appareil critique ajouté par Gérini et Ginoux confronte les affirmations d’Appell aux connaissances actuelles — vérifie les dates, rectifie certaines approximations, complète les références. Le texte y gagne une double dimension : celle du document historique, livré avec sa part de subjectivité, et celle de l’édition scientifique rigoureuse qui la met en perspective. Environ 140 pages : un bouquin qui se lit vite.
6. Henri Poincaré, les sciences et la philosophie (Anne-Françoise Schmid, 2001)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Philosophe et épistémologue, Anne-Françoise Schmid est une spécialiste reconnue de Poincaré depuis sa thèse de 1978, publiée sous le titre Une philosophie de savant. Henri Poincaré et la logique mathématique. L’ouvrage de 2001 en est une seconde édition revue et augmentée. Schmid y analyse la manière dont Poincaré articule science et philosophie — non pas en philosophe de métier, mais en savant dont la réflexion naît de sa pratique quotidienne de la recherche. Elle met en évidence que Poincaré ouvre la voie à ce qu’elle nomme une épistémologie régionale : au lieu d’appliquer une grille philosophique unique à toutes les sciences, il accorde à chaque discipline — géométrie, physique, mécanique — un statut épistémologique propre. La géométrie, par exemple, relève de la convention ; la physique, elle, se soumet au verdict de l’expérience. Ce traitement différencié est l’une des originalités majeures de la pensée de Poincaré.
L’un des apports importants de l’ouvrage est la publication de pièces inédites en français relatives au célèbre débat entre Poincaré et le philosophe et logicien britannique Bertrand Russell sur la logique mathématique — notamment les deux comptes rendus de Russell sur La Science et l’Hypothèse et la préface à la traduction anglaise de Science et Méthode. Russell et le logicien italien Giuseppe Peano soutiennent que les mathématiques peuvent être entièrement réduites à la logique — que tout théorème mathématique, en dernière analyse, n’est qu’un enchaînement de propositions logiques. Poincaré s’y oppose catégoriquement : pour lui, le raisonnement mathématique repose de façon irréductible sur l’intuition (en particulier le principe d’induction, ou « récurrence »), et ne saurait être ramené à un calcul logique. Schmid éclaire les ressorts de ce désaccord, qui a durablement marqué la philosophie des mathématiques au XXe siècle. Le niveau d’exigence suppose un lectorat philosophiquement averti.
7. H. Poincaré (1854-1912), physicien (Jean-Jacques Samueli, Jean-Claude Boudenot, 2005)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Si Poincaré est universellement reconnu comme mathématicien, son statut de physicien de premier plan reste insuffisamment souligné. C’est ce déséquilibre que Jean-Jacques Samueli, docteur ès sciences physiques, et Jean-Claude Boudenot, agrégé de physique, entreprennent de corriger. Leur ouvrage passe en revue tous les domaines de la physique auxquels Poincaré a contribué : mécanique, électromagnétisme, thermodynamique, quanta, radioactivité. Les auteurs s’appuient sur les textes originaux de Poincaré pour restituer sa démarche intellectuelle dans sa logique propre, et non comme un simple prélude aux travaux d’Einstein — un travers fréquent dans l’historiographie de la physique, où les contributions de Poincaré sont souvent rétrospectivement éclipsées par la théorie de la relativité restreinte telle qu’Einstein la formule en 1905.
Organisé en chapitres indépendants, chacun consacré à un domaine, le livre autorise une lecture non linéaire. Samueli et Boudenot abordent la philosophie des sciences de Poincaré à partir de la physique : ils montrent que ses positions conventionnalistes ne prennent tout leur sens qu’à la lumière de problèmes précis. Quand Poincaré s’interroge, par exemple, sur le statut de l’éther (ce milieu hypothétique que les physiciens du XIXe siècle postulaient pour expliquer la propagation de la lumière) ou sur les hypothèses de contraction de Lorentz (l’idée qu’un objet se raccourcit dans la direction de son mouvement), il ne fait pas de la philosophie abstraite : il tente de démêler ce qui, dans une théorie physique, relève du fait, de l’hypothèse et de la convention. Réédité en format poche en 2015.
8. Henri Poincaré et la relativité : 1900, 1905, 1912. Trois moments de sa réflexion (Christian Bracco, Jean-Pierre Provost, 2023)

Christian Bracco, maître de conférences HDR en histoire des sciences, et Jean-Pierre Provost, physicien théoricien, consacrent cet ouvrage à l’un des sujets les plus débattus de l’histoire de la physique : le rôle exact de Poincaré dans la genèse de la relativité restreinte. Leur approche se concentre sur trois moments précis. Le premier est l’article de 1900, dans lequel Poincaré, à l’occasion d’un hommage au physicien néerlandais Hendrik Lorentz, associe pour la première fois le concept de « temps local » de Lorentz au principe de relativité. Le deuxième est la communication de 1905 à l’Académie des sciences, prolongée par le Mémoire de Palerme, où Poincaré reformule les transformations de Lorentz — les équations qui décrivent comment les coordonnées d’espace et de temps se convertissent d’un référentiel à un autre — sous leur forme mathématique moderne, et démontre qu’elles possèdent une structure de groupe (c’est-à-dire qu’on peut les enchaîner et les inverser de manière cohérente). Le troisième moment est la conférence de 1912 à Londres, « L’espace et le temps », où Poincaré revient une dernière fois sur la signification physique du principe de relativité.
Pour chacun de ces textes, Bracco et Provost reproduisent l’original et l’accompagnent d’un commentaire qui en décompose les calculs pour un lectorat d’aujourd’hui. La contribution la plus notable est sans doute le premier résumé complet et fidèle du Mémoire de Palerme, texte notoirement ardu dans lequel Poincaré applique les notions de symétrie et d’invariant à l’électromagnétisme, à la dynamique et à la gravitation. Les auteurs permettent ainsi de mesurer à la fois la proximité et la distance entre la pensée de Poincaré et celle d’Einstein — sans verser dans la polémique de priorité qui empoisonne parfois le sujet. C’est le plus pointu des ouvrages de cette sélection, destiné en premier lieu aux physicien·ne·s et aux historien·ne·s des sciences.