Avant les Romanov, la Russie est déjà un pays immense — et un pays brutal. Depuis le IXᵉ siècle, la dynastie des Riourikides règne sur les principautés russes, de Kiev à Moscou. C’est sous cette lignée qu’émerge la figure d’Ivan IV, dit « le Terrible » (1530-1584), premier souverain à porter officiellement le titre de tsar (du latin caesar). Ivan IV unifie et agrandit le territoire russe, mais il gouverne par la terreur : il crée une police politique, l’opritchnina, qui massacre des villes entières, et tue lui-même son propre fils lors d’un accès de rage. À sa mort, la succession tourne au chaos. Pendant une quinzaine d’années, guerres civiles, famines, imposteurs se succèdent au trône et troupes polonaises occupent Moscou. Les historiens appellent cette période le « Temps des Troubles » — un euphémisme, vu l’ampleur du désastre.
C’est dans ce contexte qu’en 1613, un adolescent de seize ans du nom de Michel Romanov est porté sur le trône par une assemblée de notables en quête de stabilité. La famille Romanov n’est pas inconnue : elle est liée par mariage à la dernière branche des Riourikides. Mais rien ne laisse deviner que cette dynastie va régner trois siècles et bâtir le plus vaste empire du monde, de la Pologne à l’Alaska. Les premiers Romanov consolident le pouvoir, repoussent les envahisseurs et centralisent l’administration. Puis vient Pierre le Grand (1682-1725), qui transforme la Russie de fond en comble : il fonde Saint-Pétersbourg, crée une marine de guerre, impose le calendrier occidental, coupe les barbes de ses boyards — et les têtes de ceux qui résistent. Après lui, Catherine II (1762-1796), princesse allemande devenue impératrice par un coup d’État contre son propre mari, correspond avec Voltaire et distribue des serfs à ses amants. Alexandre II abolit le servage en 1861, libère vingt millions de paysans — et meurt déchiqueté par la bombe d’un révolutionnaire.
De Michel Iᵉʳ à Nicolas II — fusillé avec sa femme et ses cinq enfants dans une cave d’Ekaterinbourg en juillet 1918 —, quinze souverains, dont trois femmes, se succèdent. La plupart accèdent au trône ou le quittent dans la violence : complots de palais, coups d’État militaires, assassinats. Le pouvoir est absolu : le tsar ne rend de comptes qu’à Dieu (c’est du moins ce qu’il croit). Quant à la question de la succession, elle n’est jamais vraiment réglée — poison, meurtre à l’oreiller : les Romanov ne manquent pas d’imagination pour se débarrasser d’un héritier gênant. Pendant ce temps, la Russie passe d’un royaume enclavé et arriéré à une superpuissance européenne, mais sans jamais résoudre ses contradictions fondamentales : un État modernisé en surface, une paysannerie écrasée par le servage, une autocratie incapable de se réformer.
C’est cette histoire — politique, familiale, sanglante — que les ouvrages ci-dessous vous invitent à parcourir.
1. La Saga des Romanov (Jean des Cars, 2008)

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Historien des grandes dynasties européennes — on lui doit aussi des volumes sur les Habsbourg, les Windsor et les Grimaldi —, Jean des Cars propose un panorama chronologique de la dynastie, de Pierre le Grand à Nicolas II. Le principe : un chapitre par souverain·e. On peut donc lire le livre d’une traite ou aller directement au règne qui nous intéresse — sauter Pierre II (dont le bref passage sur le trône n’a guère laissé de traces) pour foncer vers Catherine II, par exemple, sans perdre le fil.
Des Cars va à l’essentiel : pour chaque règne, il restitue le contexte politique, la personnalité du souverain et les épisodes décisifs. Quelques passages sur la stratégie des guerres russo-turques s’étirent un peu, mais l’ensemble reste fluide. Le livre remet en lumière des figures souvent oubliées : Alexandre II, le tsar qui abolit le servage, ou Alexandre III, éclipsé entre son père réformateur et son fils Nicolas II. Le dernier chapitre, consacré au massacre d’Ekaterinbourg et à la réhabilitation officielle des Romanov — en 1998, Boris Eltsine demande publiquement pardon pour les crimes du bolchevisme —, prolonge le récit jusqu’à la Russie post-soviétique et montre à quel point la mémoire impériale reste un sujet vif.
2. Les Romanov : une dynastie sous le règne du sang (Hélène Carrère d’Encausse, 2013)

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Historienne de la Russie et secrétaire perpétuel de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse (1929-2023) ne se contente pas de raconter la dynastie : elle cherche à expliquer pourquoi la violence a accompagné le pouvoir Romanov de façon aussi constante. Le sang du titre n’est pas une figure de style. Sur quinze souverains, six meurent assassinés ou dans des circonstances suspectes, et presque chaque succession donne lieu à un complot, un coup de force ou une crise ouverte.
L’approche est analytique et politique. Carrère d’Encausse montre comment une même tension traverse les trois siècles : les tsars qui tentent de moderniser la Russie sur le modèle occidental — Pierre le Grand, Catherine II, Alexandre II — se heurtent à une noblesse terrienne accrochée à ses privilèges et à une paysannerie asservie, qui voit dans les réformes venues d’en haut une menace pour son mode de vie sans y trouver d’amélioration concrète. Chaque avancée (ouverture vers l’Europe, ébauche de libertés civiques, abolition du servage) provoque une réaction en sens inverse, et le tsar suivant revient souvent en arrière. Ce cycle — réforme, résistance, rétractation — finit par rendre l’autocratie incapable de se transformer, jusqu’à l’explosion de 1917.
Le livre aide aussi à comprendre la Russie d’aujourd’hui : la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul dirigeant, la faiblesse du parlement et de la justice face à l’exécutif, l’hésitation entre ouverture vers l’Occident et repli national — tout cela remonte bien avant la révolution bolchevique.
3. Les Romanov 1613-1918 (Simon Sebag Montefiore, 2016)

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Déjà connu pour ses biographies de Staline et de Catherine la Grande, l’historien britannique Simon Sebag Montefiore consacre ici plus de 800 pages à l’intégralité de la dynastie — vingt souverains. Sa structure emprunte au théâtre : trois actes — Essor, Apogée, Déclin — découpés en « scènes », chacune consacrée à un règne. Le découpage n’est pas qu’un artifice de présentation : il donne au lecteur·ice le sentiment de suivre une courbe, celle d’une famille qui accumule du pouvoir, le porte à son point le plus haut sous Catherine II, puis le voit se désagréger jusqu’à la catastrophe finale.
Le parti pris de Montefiore est d’entrer dans la vie privée des souverains. On apprend que Pierre le Grand imposait l’ivresse permanente à sa cour (les ambassadeurs étrangers redoutaient ses banquets), que les gardes impériaux pouvaient faire et défaire les tsars en une nuit, que la correspondance intime de certains souverains relève davantage du roman libertin que du document d’État. Ce goût pour le détail cru, parfois proche du fait divers, rend chaque règne immédiatement concret. Certains critiques reprochent à Montefiore de privilégier le sensationnel au détriment de l’analyse dans la première partie du livre — les 150 premières années (1613-1762) sont traitées plus rapidement et de manière plus anecdotique que la suite.
L’ouvrage gagne en profondeur à partir de Catherine II, et les deux cents dernières pages, consacrées à la chute de Nicolas II, sont les plus abouties : on y voit un tsar convaincu que Dieu l’a placé sur le trône — et donc incapable de concevoir que le peuple puisse légitimement contester son autorité — face à un empire en pleine dislocation.
4. Nicolas II : le dernier tsar (Henri Troyat, 1991)

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Né à Moscou et exilé en France après la révolution bolchevique, Henri Troyat (1911-2007) a consacré une dizaine de biographies aux grandes figures russes — de Pouchkine à Raspoutine, de Tolstoï à Gorki. Sa biographie de Nicolas II dresse le portrait d’un homme qui, selon son propre ministre des Finances, le comte Witte, n’était pas né pour le rôle que le destin lui avait imposé. Enfant peu studieux, jeune homme surtout occupé par le patinage et les soirées dansantes, souverain qui fuit la confrontation : le dernier tsar n’aime pas le pouvoir. Ce n’est pas un tyran — c’est un père de famille affectueux, un mari dévoué —, mais son refus obstiné d’accorder la moindre concession politique, à une époque où la Russie s’industrialise et où les tensions sociales explosent, va précipiter la catastrophe.
Troyat s’appuie largement sur le journal intime de Nicolas II — un document qui frappe par sa banalité : le tsar y consigne ses promenades, la météo, ses parties de dominos, comme si l’empire ne vacillait pas autour de lui. Le livre retrace la succession des désastres : le couronnement à la Khodynka en 1896 (une bousculade qui tue des milliers de personnes, et que le tsar « oublie » pour se rendre au bal le soir même) ; la défaite humiliante contre le Japon en 1905 ; le Dimanche rouge, où l’armée tire sur une foule pacifique à Saint-Pétersbourg ; l’arrivée de Raspoutine, ce « saint homme » sibérien dont la tsarine Alexandra est persuadée qu’il peut soigner l’hémophilie de son fils Alexis, et dont l’influence sur la famille impériale scandalise la cour entière ; enfin, l’abdication de février 1917 et le massacre de la famille à Ekaterinbourg. À chaque étape, Nicolas II aurait pu infléchir le cours des événements — et à chaque étape, il choisit l’immobilisme ou le déni.
5. Pierre le Grand (Henri Troyat, 1979)

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Après Catherine la Grande (1977), Troyat remonte le temps pour s’attaquer à celui que Catherine II considérait comme son modèle : Pierre le Grand (1672-1725). Colosse de deux mètres, buveur insatiable, génie réformateur et tyran sans scrupules — tout cela dans un seul homme. Le tsar qui bâtit Saint-Pétersbourg sur un marécage, au prix de cent mille morts parmi les ouvriers (la ville est littéralement fondée sur des ossements), est aussi celui qui a appris la charpenterie navale en Hollande, arraché des dents pour le plaisir de la chirurgie et rasé de force les barbes de ses boyards — la noblesse russe traditionnelle — pour les obliger à ressembler à des Européens.
La biographie suit Pierre dans son grand voyage incognito à travers l’Europe occidentale (1697-1698), où ce tsar de vingt-cinq ans visite des chantiers navals, des hôpitaux, des cabinets de curiosités, et rentre en Russie avec un projet clair : arracher son pays à ce qu’il considère comme un Moyen Âge prolongé. Il impose le calendrier occidental, fonde une marine de guerre, crée des écoles, soumet l’Église orthodoxe à l’autorité de l’État — et pour ce faire, n’hésite devant rien. Il répudie sa première épouse pour épouser une ancienne servante (la future Catherine Iʳᵉ), fait torturer et condamner à mort son propre fils Alexis — coupable d’avoir critiqué ses réformes —, et meurt sans héritier désigné, ce qui plonge la Russie dans des décennies d’instabilité successorale. Troyat ne tranche jamais entre le visionnaire et le bourreau : il montre les deux faces du personnage et laisse le lecteur·ice se faire sa propre idée — ce qui, pour un sujet aussi clivant, est plus honnête que de trancher.
6. Catherine la Grande (Henri Troyat, 1977)

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C’est avec cette biographie que de nombreux lecteurs·ices ont découvert le Troyat biographe. Le destin de Sophie d’Anhalt-Zerbst est en soi spectaculaire : cette petite princesse allemande, arrivée en Russie à quatorze ans pour épouser le futur Pierre III, finit par renverser son mari avec l’aide de la garde impériale et se fait proclamer impératrice en 1762. Pierre III meurt peu après dans des circonstances troubles — probablement assassiné par les partisans de Catherine.
Troyat restitue les contradictions du personnage sans chercher à les résoudre. Catherine correspond avec Voltaire, Diderot et d’Alembert sur la liberté et la justice, mais gouverne en autocrate absolue. Elle rêve d’abolir le servage — ce système qui attache les paysans à la terre d’un seigneur et leur interdit de la quitter —, mais elle n’ose pas affronter la noblesse sur ce terrain : pour s’assurer la loyauté des grands propriétaires, elle leur distribue au contraire des milliers de serfs supplémentaires. Elle se montre prude en public, mais elle choisit ses amants avec méthode — jeunes, robustes, et si possible dotés d’un minimum de conversation. En politique étrangère, elle agrandit considérablement l’empire : guerres victorieuses contre l’Empire ottoman, annexion de la Crimée, participation aux trois partages de la Pologne (entre 1772 et 1795, la Russie, la Prusse et l’Autriche se partagent le territoire polonais jusqu’à faire disparaître le pays de la carte). Le livre tient ensemble ces deux dimensions — la vie intime et l’action politique — sans que l’une serve de prétexte à négliger l’autre.
7. Nicolas et Alexandra (Robert K. Massie, 1967)

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Lauréat du prix Pulitzer en 1981 pour sa biographie de Pierre le Grand, l’historien et journaliste américain Robert K. Massie (1929-2019) a écrit Nicolas et Alexandra pour une raison très personnelle : son propre fils était atteint d’hémophilie, comme le tsarévitch Alexis. Cette maladie génétique, qui empêche le sang de coaguler normalement et rend la moindre blessure potentiellement mortelle, est au cœur du livre — et, selon Massie, au cœur de la chute des Romanov.
La thèse est la suivante : l’hémophilie d’Alexis a isolé le couple impérial du reste de la cour et du pays. Pour protéger le secret de la maladie de l’héritier — un aveu de faiblesse dynastique impensable —, Nicolas et Alexandra se replient sur eux-mêmes. Alexandra, désespérée, s’accroche à Raspoutine, le seul qui semble capable de soulager les crises hémorragiques de son fils (par la prière, l’hypnose, ou peut-être simplement parce qu’il ordonne l’arrêt de l’aspirine que les médecins prescrivent, et qui aggrave les saignements). L’influence de Raspoutine sur la tsarine — et par ricochet sur les affaires de l’État, notamment pendant la Première Guerre mondiale — scandalise l’aristocratie, discrédite la monarchie et accélère la chute du régime.
Certains historiens reprochent à Massie un regard trop indulgent envers Nicolas II, dont il minimise la responsabilité dans la répression politique et les pogroms antisémites. Le reproche est fondé, mais le récit n’en souffre pas sur le plan narratif : les chapitres sur la vie quotidienne à Tsarskoïe Selo (la résidence impériale près de Saint-Pétersbourg) et sur l’assassinat rocambolesque de Raspoutine — empoisonné, abattu, roué de coups et finalement jeté dans la Neva — sont devenus des références pour quiconque s’intéresse aux dernières années de l’empire.
8. Catherine II (Hélène Carrère d’Encausse, 2002)

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Vingt-cinq ans après la biographie de Troyat, Carrère d’Encausse consacre à Catherine la Grande un livre d’une tout autre nature. Là où Troyat privilégiait le récit et la psychologie, l’académicienne place au centre de son propos la pensée politique de Catherine et ses contradictions avec la réalité russe. Son objectif : dépasser les deux caricatures qui collent à l’impératrice — la « tsarine aux amants », réduite à sa vie sentimentale, et la « philosophe sur le trône », image flatteuse mais superficielle.
Carrère d’Encausse montre une Catherine qui ne se contente pas de correspondre avec les philosophes des Lumières : elle rédige elle-même le Nakaz, un texte législatif de plus de 500 articles inspiré de Montesquieu et de Beccaria, destiné à servir de base à une refonte du droit russe. Elle convoque aussi, en 1767, une Commission législative — une assemblée de représentants des différentes classes sociales (noblesse, marchands, paysans libres — mais pas les serfs), chargée de discuter les réformes. L’expérience tourne court : les délégués s’enlisent dans des débats interminables et la commission est dissoute sans résultat concret. Mais le geste est sans précédent en Europe à cette date : aucun autre monarque absolu n’avait volontairement convoqué une telle assemblée. Le livre ne dissimule rien des échecs et des reniements : Catherine, qui déteste le servage en théorie, n’a jamais la volonté (ou la marge de manœuvre) de l’abolir. Elle distribue au contraire des domaines et des serfs pour s’attacher la fidélité de la noblesse et de ses favoris.
Le résultat est un portrait de plus de 600 pages, ardu par endroits — les développements sur les guerres russo-turques et les partages de la Pologne demandent de l’attention —, mais qui donne à voir une souveraine ni sainte ni cynique, prise dans les contradictions d’un pouvoir absolu face à une société qu’elle voudrait transformer sans disposer des moyens — ni peut-être du courage — de le faire.