Tant que fleuriront les citronniers (As Long as the Lemon Trees Grow, 2022) est le premier roman de Zoulfa Katouh, autrice canadienne d’origine syrienne. Publié en France en 2023 aux éditions Nathan (traduit par Anne Guitton), il raconte l’histoire de Salama Kassab, une jeune étudiante en pharmacie de 18 ans, dans la ville assiégée de Homs, en Syrie. Entre son travail de bénévole à l’hôpital — où elle soigne les blessés sans matériel ni anesthésie — et sa responsabilité envers Layla, sa belle-sœur enceinte, Salama est déchirée par un dilemme : rester pour aider son pays ou fuir pour protéger ce qu’il reste de sa famille. Sa rencontre avec Kenan, un jeune militant qui documente la révolution caméra au poing, va tout remettre en question. Roman d’amour autant que de guerre, le récit s’ancre dans la révolution syrienne de 2011 et propose un regard intime sur un conflit que l’on a trop souvent regardé de loin, entre deux sujets au journal de 20 heures.
Si vous avez refermé ce livre un peu sonné·e et avec l’envie d’en savoir plus — sur la Syrie, sur l’exil, sur ce que signifie résister quand tout s’effondre —, voici des lectures qui creusent le même sillon.
1. L’Apiculteur d’Alep (Christy Lefteri, 2019)

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Nuri est apiculteur à Alep, Afra, son épouse, est artiste peintre. Avec leur fils Sami, ils vivent une existence paisible jusqu’à ce que la guerre civile syrienne détruise tout : les ruches, la maison — et l’enfant, tué dans un bombardement. Afra, anéantie, se mure dans le silence et refuse de quitter sa chambre. C’est pourtant elle que Nuri doit convaincre de partir, car rester signifie mourir. Le couple entame alors un périple terrible — Turquie, Grèce, Angleterre — avec l’espoir de retrouver, au bout du chemin, un semblant de vie.
Christy Lefteri, née à Londres de parents chypriotes, a écrit ce roman après avoir travaillé comme bénévole pour l’Unicef dans un camp de migrants à Athènes. Les témoignages recueillis auprès de familles syriennes et afghanes ont donné au roman ses scènes les plus précises — on sent le vécu derrière chaque détail. La construction narrative alterne entre le présent (l’attente de la régularisation en Angleterre) et les souvenirs du trajet, avec ses passeurs véreux, ses traversées en mer et ses brèves accalmies. Mais le livre va plus loin que le récit de fuite : il montre ce que le deuil et le traumatisme font à un couple, et comment on peut — peut-être — se retrouver de l’autre côté du gouffre.
2. Mille soleils splendides (Khaled Hosseini, 2007)

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Mariam est une harami — une enfant illégitime — qui grandit dans une cabane isolée près d’Herat, en Afghanistan. À quinze ans, elle est mariée de force à Rachid, un homme brutal de trente ans son aîné, avec qui elle part vivre à Kaboul. Dix-huit années de soumission plus tard, Rachid prend une seconde épouse : Laila, une adolescente de quatorze ans rescapée d’un bombardement. D’abord rivales sous le même toit, les deux femmes vont nouer une alliance aussi inattendue qu’indéfectible pour tenter de survivre — voire de s’enfuir.
Deuxième roman de Khaled Hosseini (après Les Cerfs-volants de Kaboul), Mille soleils splendides couvre près de cinquante ans d’histoire afghane : l’occupation soviétique, la guerre civile, l’arrivée des talibans. Mais le cœur du livre, ce sont Mariam et Laila, leur courage, leur sororité née dans la violence quotidienne. Le titre est emprunté à un poème du XVIIe siècle consacré à Kaboul, et cette idée de beauté enfouie sous la destruction donne au livre sa tonalité si particulière. On rit peu — il faut le dire — mais quand on referme le livre, on se sent lesté d’un poids qu’on ne portait pas avant la première page.
3. Les matins de Jénine (Susan Abulhawa, 2006)

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Le roman s’ouvre en 1948, l’année de la création de l’État d’Israël. Hassan, cultivateur d’olives dans le village palestinien d’Ein Hod, voit son monde s’effondrer lorsque sa famille est chassée vers un camp de réfugiés à Jénine. L’événement qui fissure tout dans cette saga familiale, c’est l’enlèvement du petit Ismaïl par un soldat israélien : rebaptisé David, l’enfant sera élevé dans l’ignorance totale de ses origines. Son frère Youssef grandira, lui, dans la rage. Quant à Amal, la fille cadette, c’est elle qui portera le récit vers les États-Unis, le Liban et le retour — toujours douloureux — en Palestine.
Le roman couvre quatre générations, de la Nakba de 1948 au massacre du camp de Jénine en 2002 — et Susan Abulhawa, née en 1967 de parents eux-mêmes réfugiés de la guerre des Six Jours, sait de quoi elle parle. Chaque génération hérite de nouvelles cicatrices. Mais le roman n’est pas qu’un catalogue de souffrances : il y a de l’amour, de l’humour parfois, de la poésie souvent, et une question qui revient à chaque page : où est la maison quand la maison n’existe plus ? Un livre qui aide à comprendre pourquoi ce conflit n’a jamais cessé de hanter le présent.
4. Une poignée d’étoiles (Rafik Schami, 1987)

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Nous sommes à Damas, dans un vieux quartier où cohabitent chrétiens, musulmans, Kurdes et Perses. Un adolescent, fils de boulanger, tient son journal intime pendant près de trois ans. Il y consigne tout : les histoires fabuleuses de son vieil ami l’Oncle Salim, conteur intarissable ; son amour pour Nadia ; les disputes avec son père qui voudrait le voir reprendre la boulangerie familiale ; et, peu à peu, la prise de conscience que son pays étouffe sous la dictature. Son rêve ? Devenir journaliste pour dénoncer l’injustice — un projet périlleux dans un pays où la liberté de la presse est un concept purement théorique.
Rafik Schami, lui-même né à Damas en 1946 et exilé en Allemagne depuis 1971, a puisé dans ses souvenirs pour écrire ce roman d’apprentissage à la fois tendre et acéré. Derrière la fraîcheur du récit (le livre s’adresse d’abord aux adolescent·es) se cache un portrait dur de la Syrie pré-Assad — ou plutôt d’une Syrie déjà aux prises avec les coups d’État à répétition et la répression politique. Le journal du jeune boulanger fait aussi revivre la diversité culturelle de Damas, cette ville que Schami décrit comme un conte fait de maisons, de rues, d’odeurs et de rumeurs. Publié en 1987, le texte reste d’une actualité déconcertante.
5. Réfugiés (Alan Gratz, 2017)

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Trois époques, trois pays, trois enfants de douze ans. En 1939, Josef fuit l’Allemagne nazie avec sa famille à bord du paquebot Saint-Louis, direction Cuba. En 1994, Isabel quitte La Havane sur un radeau de fortune pour gagner la Floride. En 2015, Mahmoud s’échappe d’Alep, bombardée, avec ses parents et ses frères et sœurs, cap sur l’Europe. Trois récits en apparence indépendants, racontés en chapitres courts qui alternent à un rythme soutenu — jusqu’à ce que les fils se rejoignent dans un dénouement qui fait l’effet d’un coup au sternum.
Alan Gratz a construit ce roman de littérature jeunesse (à partir de 11-12 ans, mais les adultes n’en sortent pas indemnes non plus) comme une démonstration implacable : l’Histoire se répète. Un enfant juif en fuite devant le nazisme, une enfant cubaine en fuite devant la misère, un enfant syrien chassé par les bombes — les contextes diffèrent, mais la terreur, l’espoir et la précarité du voyage sont les mêmes. L’auteur s’appuie sur des faits réels (le Saint-Louis a bien existé, la crise des balseros cubains aussi) et accompagne son récit de notes historiques qui permettent de prolonger la lecture. Un roman qui pose une question simple et redoutable : qu’avons-nous appris, au juste ?
6. Les passeurs de livres de Daraya (Delphine Minoui, 2017)

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Daraya, banlieue de Damas, 2012-2016. Quatre années de siège imposé par le régime de Bachar al-Assad : bombardements au baril d’explosifs, attaques au gaz chimique, famine organisée. Dans ce chaos, une quarantaine de jeunes révolutionnaires syriens — Ahmad, Shadi, Hussam, Omar et d’autres — décident de sauver les livres. Ils fouillent les décombres des maisons détruites, récupèrent des milliers d’ouvrages et les rassemblent dans une bibliothèque clandestine aménagée dans un sous-sol. L’idée paraît folle. Elle est surtout profondément logique : face à un régime qui veut anéantir toute pensée libre, la lecture devient un acte de résistance.
Delphine Minoui, grand reporter au Figaro et lauréate du prix Albert-Londres, a découvert cette histoire par hasard sur Facebook. Depuis Istanbul, elle a établi un contact régulier avec ces jeunes activistes via Skype et WhatsApp, malgré les coupures de réseau et les bombardements. Le résultat est un récit-reportage court (158 pages) et intense, qui donne à entendre la voix de ces hommes pour qui un roman de Dostoïevski ou un essai sur la démocratie valait qu’on risque sa vie. Ce n’est pas un roman, c’est un document — et une démonstration assez imparable du pouvoir des livres quand tout le reste a été réduit en cendres.
7. L’Odyssée d’Hakim (Fabien Toulmé, 2018-2020)

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Hakim avait une pépinière aux portes de Damas. Il aimait les fleurs, sa famille, sa vie tranquille. En 2011, le printemps arabe atteint la Syrie. Ce qui suit est prévisible et terrifiant. Arrêté pour avoir secouru des manifestants blessés, torturé, dépossédé de ses biens, Hakim n’a plus d’autre choix que la fuite. Commence alors un voyage de trois ans, de la Syrie à la Turquie, de la Grèce à la Macédoine, à travers huit frontières, jusqu’en France — avec son fils Hadi, âgé de moins de deux ans, dans les bras.
Cette bande dessinée documentaire en trois tomes, lauréate du prix France Info, est née d’une soixantaine d’heures d’entretiens entre Fabien Toulmé et le vrai Hakim (un pseudonyme). Toulmé a voulu, selon ses propres mots, mettre un visage sur le mot « réfugié ». Le pari est réussi : grâce à un trait sobre et des couleurs en camaïeu de bleus et de beiges, il rend à ce mot — qu’on prononce trop souvent au pluriel et sans y penser — un nom, un parcours, une épaisseur. Les centres de rétention hongrois, les passeurs mafieux, la traversée de la Méditerranée sur un canot pneumatique, mais aussi les rencontres providentielles et les moments de joie furtive — tout y est, sans pathos ni moralisme. Une lecture qui mériterait d’être prescrite — y compris à celles et ceux qui pensent que « les réfugiés, c’est compliqué ».