Roméo et Juliette est une tragédie de William Shakespeare, publiée pour la première fois en 1597. L’intrigue se déroule à Vérone, où deux jeunes gens issus de familles rivales — les Montaigu et les Capulet — tombent amoureux lors d’un bal masqué. Mariés en secret, ils sont rattrapés par une vendetta familiale qui précipite leur fin. Roméo, persuadé que Juliette est morte après qu’elle a absorbé un narcotique pour échapper à un mariage forcé, s’empoisonne à ses côtés ; Juliette, à son réveil, découvre le corps sans vie de son amant et se poignarde. Cette double mort réconcilie enfin les deux clans. Inspirée de sources italiennes — notamment la Novella de Luigi da Porto et le poème d’Arthur Brooke —, la pièce est devenue l’archétype de l’amour tragique dans la littérature occidentale, et l’une des plus jouées au monde.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici d’autres histoires d’amour contrarié, de l’Antiquité romaine au XXIᵉ siècle.
1. Les Métamorphoses (Ovide, 8 ap. J.-C.)

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Bien avant Shakespeare, il y avait Ovide. Les Métamorphoses, long poème de quinze livres et près de douze mille vers, retracent l’histoire du monde depuis le chaos originel jusqu’au règne de l’empereur Auguste. On y croise plus de deux cent trente récits mythologiques où dieux, héros et mortels changent de forme sous le coup de la colère, du désir ou du chagrin : Daphné muée en laurier pour échapper à Apollon, Narcisse condamné à aimer son propre reflet, Orphée descendu aux Enfers pour ramener Eurydice.
Parmi ces récits, l’épisode de Pyrame et Thisbé (livre IV) est l’ancêtre direct de Roméo et Juliette. Deux jeunes Babyloniens s’aiment malgré l’hostilité de leurs familles et ne communiquent qu’à travers une fissure dans le mur mitoyen de leurs maisons. Ils décident de fuir ensemble et se donnent rendez-vous sous un mûrier blanc, près du tombeau de Ninus. Thisbé arrive la première, mais la vue d’une lionne à la gueule ensanglantée la fait fuir ; son voile tombe et la bête le déchire. Pyrame, qui trouve le tissu souillé de sang, croit Thisbé morte et se transperce de son épée. Thisbé revient, découvre le corps de son amant et se donne la mort à son tour. Depuis, les mûres — autrefois blanches — portent la couleur rouge sombre du sang des deux amants. Shakespeare connaissait bien cet épisode : il s’en est amusé dans Le Songe d’une nuit d’été, où une troupe de comédiens amateurs joue l’histoire de Pyrame et Thisbé dans une version involontairement comique.
2. Le Roman de Tristan et Iseut (Joseph Bédier, 1900)

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Si Roméo et Juliette est la tragédie amoureuse de la Renaissance, Tristan et Iseut sont celle du Moyen Âge — et la légende les précède de plusieurs siècles. Joseph Bédier, médiéviste et futur académicien, a reconstitué entre 1900 et 1905 une version cohérente de ce récit à partir des fragments épars de Béroul, Thomas d’Angleterre et d’autres sources. Son texte emprunte au français médiéval juste assez d’archaïsmes pour colorer le récit sans le rendre opaque. Tristan, chevalier orphelin recueilli par son oncle le roi Marc de Cornouailles, est envoyé en Irlande pour ramener la belle Iseut, promise au roi. Sur le navire du retour, les deux jeunes gens boivent par mégarde un philtre d’amour préparé par la mère d’Iseut pour la nuit de noces — et se retrouvent liés par un amour que ni le devoir envers Marc ni les années d’exil ne parviendront à éteindre.
Iseut épouse Marc, mais l’amour des deux amants résiste à la séparation, aux pièges des barons jaloux et à l’exil. Réfugiés dans la forêt du Morois, ils vivent un temps hors du monde avant que le roi ne les retrouve. Tristan finit par s’éloigner, épouse une autre femme — Iseut aux Blanches Mains —, mais ne parvient jamais à oublier. Blessé mortellement, il fait appeler Iseut la Blonde, la seule capable de le guérir. Le navire doit hisser une voile blanche si elle est à bord, noire dans le cas contraire. Iseut aux Blanches Mains, par jalousie, ment sur la couleur de la voile. Tristan meurt de chagrin ; Iseut la Blonde, arrivée trop tard, s’éteint à ses côtés. Là où Roméo et Juliette condensait la tragédie en cinq jours, Tristan et Iseut l’étire sur des années — mais les amants finissent de la même façon : l’un contre l’autre, et plus de ce monde.
3. Layla et Majnûn (Nizâmî, 1188)

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Lord Byron qualifiait cette histoire de « Roméo et Juliette de l’Orient », et il n’avait pas tort. Nizâmî, poète persan du XIIᵉ siècle originaire de Gandjeh (dans l’actuel Azerbaïdjan), a composé en 1188 ce long poème narratif qui fait partie de son Khamseh (« Quintette »), un cycle de cinq récits en vers. Il s’empare d’une légende arabe préislamique — celle du poète bédouin Qays ibn al-Mullawah et de sa cousine Layla — pour en faire l’un des textes fondateurs de la littérature persane, où le drame amoureux et la méditation mystique sont indissociables.
Qays tombe follement amoureux de Layla alors qu’ils sont encore à l’école coranique. Mais le père de la jeune fille refuse de la lui donner en mariage : la passion de Qays, étalée sans retenue dans ses poèmes, bafoue l’honneur familial aux yeux de la société bédouine. Le jeune homme sombre peu à peu dans la folie — on le surnomme désormais « Majnûn », c’est-à-dire « le fou » ou, plus littéralement, « le possédé par les djinns ». Repoussé, il s’exile dans le désert, vit parmi les bêtes sauvages et compose des vers à la gloire de son amour perdu. Layla est mariée de force à un autre homme, mais refuse de consommer cette union. Elle finit par mourir de chagrin ; Majnûn, à l’annonce de la nouvelle, se laisse mourir sur sa tombe.
Ce qui rend le texte de Nizâmî si singulier, c’est la dimension soufie qui s’y glisse : l’amour de Majnûn pour Layla devient progressivement une métaphore de la quête de l’absolu, du désir de l’âme pour le divin. L’amant ne cherche plus la femme aimée — il cherche à se dissoudre dans l’amour lui-même. Ce glissement du charnel vers le spirituel a nourri la poésie et la musique du monde musulman pendant huit siècles — jusqu’à Eric Clapton, dont la chanson Layla (1970) lui rend un hommage inattendu.
4. West Side Story (Irving Shulman, 1961)

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On connaît West Side Story comme une comédie musicale de Broadway (1957), un film devenu culte (1961), puis un remake signé Steven Spielberg (2021). On connaît moins le roman d’Irving Shulman, publié en 1961, qui adapte le livret d’Arthur Laurents en prose narrative. Or West Side Story, sous toutes ses formes, est une réécriture frontale de Roméo et Juliette — les familles nobles de Vérone remplacées par des gangs de rue dans le New York des années 1950.
Tony, ancien chef des Jets (un gang d’adolescents d’origine irlandaise, italienne et polonaise), tombe amoureux de Maria, la sœur cadette de Bernardo, leader des Sharks, composés d’immigrés portoricains fraîchement débarqués. Sur fond de tensions raciales, de luttes territoriales et de misère sociale, les deux jeunes gens tentent de vivre leur amour dans un quartier où la haine est la norme et la violence, le quotidien. Shulman, romancier et scénariste connu pour ses portraits de la vie urbaine américaine (il a aussi écrit le traitement original de La Fureur de vivre avec James Dean), donne aux personnages une épaisseur que la scène ne pouvait pas toujours offrir : les monologues intérieurs de Tony et Maria, la rage froide de Bernardo, le désespoir d’Anita.
Shulman livre un roman court, nerveux, ancré dans le bitume et les escaliers de secours de Manhattan. Si la fin vous rappelle quelque chose — un malentendu fatal, un amant qui croit l’autre mort —, c’est normal : Shakespeare est passé par là. Mais la tragédie, transposée dans l’Amérique ségrégationniste, prend une dimension politique que la pièce élisabéthaine n’avait pas.
5. Paul et Virginie (Bernardin de Saint-Pierre, 1788)

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Publié à la veille de la Révolution française dans le quatrième tome des Études de la nature, ce court roman a fait pleurer l’Europe entière — et ce n’est pas une exagération. Paul et Virginie raconte l’histoire de deux enfants élevés comme frère et sœur sur l’île de France (l’actuelle île Maurice), dans un cadre tropical que Bernardin de Saint-Pierre, disciple de Rousseau, connaissait bien pour y avoir vécu trois ans. Leurs mères, l’une aristocrate déchue, l’autre paysanne abandonnée, se sont réfugiées ensemble dans ce coin reculé de l’océan Indien pour fuir le déshonneur. Paul et Virginie grandissent pieds nus, baignés de soleil et de vertu, loin de la corruption des villes et des conventions sociales.
À l’adolescence, l’amour s’éveille entre eux — tendre, évident, presque inévitable. Mais une tante fortunée de Virginie exige que la jeune fille soit envoyée en France pour recevoir une éducation « convenable » et hériter de sa fortune. Arrachée à son île, Virginie dépérit dans les salons parisiens. Lorsqu’elle revient enfin, son navire — le Saint-Géran — est pris dans un ouragan au large de l’île. Paul, impuissant sur le rivage, assiste au naufrage. Un matelot tente de sauver Virginie, mais celle-ci, par pudeur, refuse de retirer ses vêtements alourdis par l’eau et se noie sous les yeux de celui qui l’attendait. Paul meurt de chagrin peu après, suivi par les deux mères.
La fin peut sembler absurde au regard d’un lecteur contemporain — et Bernardin de Saint-Pierre en a conscience. Mais c’est précisément le propos : la pudeur acquise en Europe, produit d’une civilisation qui corrompt la nature, est ce qui tue Virginie. Le roman est autant une histoire d’amour qu’un réquisitoire contre la société des hommes, et il a durablement influencé le romantisme français — de Chateaubriand à Lamartine, sans oublier Flaubert, qui cite le livre dans Madame Bovary.
6. Ces plaisirs violents (Chloe Gong, 2020)

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Le titre est directement tiré d’une réplique de Frère Laurent dans Roméo et Juliette — mais Chloe Gong ne s’est pas arrêtée au titre. Cette réécriture en mode fantasy transpose la rivalité des Montaigu et des Capulet dans le Shanghai des années 1920, en pleine ère des concessions étrangères, du nationalisme et de la guerre des gangs. Juliette Cai, héritière d’une famille chinoise à la tête des Écarlates, rentre des États-Unis où elle a fait ses études. Roma Montagov, héritier du clan russe rival, dirige les Montagov. Quatre ans plus tôt, les deux adolescents étaient amoureux ; aujourd’hui, ils se considèrent comme des ennemis.
L’intrigue ne se limite pas à la romance interdite. Une créature monstrueuse rôde dans les eaux du Huangpu et propage une maladie mortelle qui pousse ses victimes à se lacérer la gorge. Juliette et Roma doivent mettre de côté leur rancœur pour identifier la source de ce fléau avant qu’il ne décime les deux clans — et toute la ville avec. Le Shanghai de Gong est une poudrière où cohabitent Chinois, Russes blancs, Britanniques, Français et Américains, sur fond d’affrontement entre communistes et nationalistes. Les intrigues politiques comptent ici autant que les sentiments.
Premier tome d’une duologie (suivi de Nos fins violentes), Ces plaisirs violents a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et a fait de Chloe Gong, alors âgée de vingt et un ans, l’une des plus jeunes autrices à y apparaître. Du Shakespeare avec du fantastique, de la géopolitique et la brume du Huangpu en prime.
7. Entre chiens et loups (Malorie Blackman, 2001)

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Et si Roméo et Juliette se déroulait dans un monde où le racisme fonctionne à l’envers ? C’est le pari de Malorie Blackman dans cette dystopie qui a marqué toute une génération de lecteurs·ices au Royaume-Uni. Dans l’univers du roman, les Primas — à la peau noire — détiennent le pouvoir politique, économique et culturel. Les Nihils — à la peau blanche — sont les anciens esclaves, relégués aux marges de la société, victimes de lois ségrégationnistes et de discriminations systémiques. Les pansements sont de couleur sombre (pour se fondre sur une peau noire), les manuels scolaires ignorent l’histoire des Nihils, et les mariages mixtes sont un scandale.
Sephy Hadley, fille noire d’un puissant ministre Prima, et Callum McGregor, fils blanc d’un ancien ouvrier devenu résistant clandestin, se connaissent depuis l’enfance — la mère de Callum était domestique chez les Hadley. Leur amitié se mue en amour, mais tout les sépare : la couleur de leur peau, leur milieu social, leurs familles. Et quand Callum bascule dans un mouvement de résistance Nihil qui n’hésite pas à recourir aux bombes, la tension monte encore d’un cran. La fin — fidèle à l’esprit shakespearien — ne fait de cadeau à personne.
L’idée forte de Blackman est d’avoir inversé les rôles raciaux : le lecteur se retrouve du côté des opprimés blancs, et la ségrégation devient immédiatement absurde — et douloureuse — pour un public qui ne l’aurait peut-être jamais perçue ainsi. Le roman, premier d’une série de plusieurs tomes, figure dans le classement BBC des cent meilleurs livres et a été adapté en série télévisée par la BBC en 2020. Moins lyrique que Shakespeare, plus ancré dans le réel politique, Entre chiens et loups rappelle que le drame des amants séparés par leur clan n’a pas besoin de pourpoints ni de balcons pour fonctionner — un uniforme scolaire et un arrêt de bus suffisent.