Mon vrai nom est Élisabeth est un récit autobiographique d’Adèle Yon, paru en février 2025 aux Éditions du sous-sol. Née en 1994, chercheuse en études cinématographiques et cheffe de cuisine, l’autrice y retrace la vie de son arrière-grand-mère Élisabeth, dite Betsy — diagnostiquée schizophrène dans les années 1950, lobotomisée, puis internée sans consentement pendant dix-sept ans à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais.
À partir de photos, d’entretiens, d’archives médicales et de la correspondance entre Élisabeth et son mari André, Adèle Yon reconstitue le destin d’une femme réduite au silence par sa famille et par l’institution psychiatrique. Issu de sa thèse de doctorat consacrée au motif du « double féminin fantôme » hérité de Jane Eyre et de Rebecca, le livre a reçu le prix littéraire du Nouvel Obs et a été sélectionné pour le prix du livre Inter ainsi que pour le prix Goncourt du premier roman.
Si vous à la recherche de lectures similaires, voici quelques pistes.
1. Rien ne s’oppose à la nuit (Delphine de Vigan, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Après le suicide de sa mère Lucile, Delphine de Vigan décide de remonter le fil de son histoire familiale. Elle recueille les témoignages de ses oncles et tantes, fouille dans la correspondance et les carnets, et reconstitue, par fragments, la vie d’une femme atteinte de troubles bipolaires, ballottée entre des phases d’exaltation fébrile et des effondrements terrifiants. Lucile a grandi au sein d’une fratrie de neuf enfants, dans une famille bruyante de joie en surface et lestée de drames enfouis — inceste, morts accidentelles, suicides.
Le livre alterne entre le récit de la vie de Lucile et les réflexions de l’autrice sur sa propre démarche : la difficulté d’écrire sur sa mère, l’impossibilité de démêler le vrai du reconstruit, la peur de trahir. Récompensé par le prix du roman Fnac, le prix roman France Télévisions et le Grand prix des lectrices de Elle, ce roman rejoint celui d’Adèle Yon sur un terrain commun : la volonté de forcer les portes du silence familial pour comprendre comment la maladie psychique d’un proche irradie sur plusieurs générations.
2. L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (Maggie O’Farrell, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
À Édimbourg, l’asile de Cauldstone ferme ses portes. Iris, une jeune femme dans la trentaine, reçoit alors un appel qui bouleverse tout ce qu’elle croyait savoir de sa famille : elle a une grand-tante, Esme, internée depuis soixante et un ans, dont personne ne lui a jamais soufflé mot. Sa grand-mère Kitty, désormais atteinte de la maladie d’Alzheimer, avait une sœur — et cette sœur a été effacée de la mémoire familiale comme on gomme une tache gênante.
Le roman fait la navette entre trois voix : celle d’Iris, qui découvre cette parente inconnue ; celle d’Esme, dont les souvenirs remontent par vagues — l’enfance en Inde, le retour en Écosse, le carcan de la bonne société des années 1930, et le jour où tout a basculé ; celle de Kitty enfin, qui marmonne dans sa maison de soins des bribes de phrases décousues mais loin d’être vides de sens. Derrière le secret de famille se dessine une réalité glaçante : Esme n’avait rien d’une folle, mais sa façon de ne pas se plier aux convenances suffisait à justifier, aux yeux de ses proches, un enfermement à vie. Un écho troublant au sort d’Élisabeth.
3. L’Autre Fille (Annie Ernaux, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Un dimanche d’août 1950, à Yvetot. Annie, dix ans, joue dehors. Elle surprend une conversation entre sa mère et une cliente de l’épicerie familiale. Quelques mots suffisent à retourner son enfance comme un gant : avant elle, ses parents avaient eu une autre fille, Ginette, emportée par la diphtérie à l’âge de six ans. Ils n’en reparleront jamais. Pas un mot, pas une explication, pas une photo commentée — juste cette phrase entendue ce jour-là, et qui se grave à jamais : « Elle était plus gentille que celle-là. »
Ce texte bref et tranchant, écrit dans le cadre de la collection « Les Affranchis » des éditions NiL (qui demandait aux auteur·ices d’écrire « la lettre qu’ils n’ont jamais écrite »), prend la forme d’une adresse directe à cette sœur inconnue. Annie Ernaux y affronte sans détour ce que le non-dit fait à celle qui reste : que signifie grandir en « enfant de remplacement », à l’ombre d’une petite sainte dont on ne prononce plus le nom ? Le lien avec Mon vrai nom est Élisabeth tient en une phrase : dans les deux cas, une femme de la famille a été recouverte de silence, et c’est l’écriture qui vient soulever la dalle.
4. La Familia grande (Camille Kouchner, 2021)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Camille Kouchner a quatorze ans lorsque son frère jumeau, Victor, lui confie l’insoutenable : leur beau-père, le constitutionnaliste Olivier Duhamel, l’agresse sexuellement. Victor lui demande de se taire. Elle obéit. Pendant plus de trente ans, le secret pèse, se durcit, empoisonne. Leur mère, Évelyne Pisier, intellectuelle brillante et figure des luttes féministes, choisit — ou se résigne à — ne rien voir.
Le livre retrace d’abord ce qui ressemble à une enfance dorée dans le milieu de l’intelligentsia parisienne : les étés à Sanary, les débats politiques enflammés, les amitiés illustres. Puis le décor se lézarde et laisse voir l’envers du tableau : l’inceste couvert par l’omerta, la liberté revendiquée par les adultes au prix du silence imposé aux enfants. La Familia grande a secoué la société française et relancé le débat sur les violences sexuelles intrafamiliales. Le livre pose une question simple, mais difficile à soutenir du regard : que reste-t-il de ceux et celles à qui on ordonne de se taire ?
5. Le Bal des folles (Victoria Mas, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Paris, 1885. À la Salpêtrière, le docteur Charcot dirige ses expériences sur un bataillon de femmes étiquetées « aliénées ». Parmi elles : Louise, seize ans, internée après un viol commis par son oncle ; Thérèse, prostituée envoyée là pour avoir poussé son souteneur dans la Seine ; et Eugénie, jeune femme de bonne famille enfermée par son propre père parce qu’elle prétend dialoguer avec les morts. Geneviève, l’infirmière en chef, veille sur ce petit monde avec une carapace durcie par des années passées entre ces murs — carapace qu’Eugénie va fissurer.
L’événement qui donne son titre au roman est le bal annuel de la mi-carême, où le Tout-Paris vient s’encanailler au milieu des patientes déguisées en colombines et en mousquetaires — un divertissement mondain d’une cruauté tranquille. Prix Renaudot des lycéens 2019 et adapté au cinéma, ce premier roman rappelle que l’internement psychiatrique des femmes a longtemps servi moins à soigner qu’à punir celles qui dérangeaient l’ordre patriarcal. Eugénie et Élisabeth, séparées par un siècle, ont en commun d’avoir payé très cher le tort d’être « trop ».
6. Et c’est moi qu’on enferme (Philippa Motte, 2025)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Si les livres précédents regardent l’enfermement psychiatrique dans le rétroviseur, celui-ci ramène brutalement au présent. À trente et un ans, Philippa Motte, bipolaire, est internée sous contrainte pour la troisième fois — cette fois à Sainte-Anne. Pendant plusieurs mois, elle subit les neuroleptiques à haute dose, l’isolement, les sangles et un quotidien qui tient davantage de l’univers carcéral que du lieu de soin : pyjama bleu obligatoire, confiscation des effets personnels, portes verrouillées, néons froids.
Ce récit autobiographique, publié chez Stock, ne se contente pas de documenter les violences institutionnelles. Il donne aussi à voir les solidarités qui naissent entre patient·es, ces alliances improbables qui deviennent parfois la seule chose à quoi se raccrocher. Le titre, à la fois ironique et amer, résume le propos : au fond, qui est vraiment déraisonnable — la patiente ou le système qui prétend la soigner ? Mon vrai nom est Élisabeth montrait ce que la psychiatrie des années 1950 infligeait aux femmes ; Et c’est moi qu’on enferme révèle que certaines de ces violences n’ont pas disparu avec le temps.
7. La Prisonnière des Sargasses (Jean Rhys, 1966)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
On change ici de registre — du récit autobiographique au roman —, mais pas de sujet. Jean Rhys, née à la Dominique, a consacré neuf ans et un silence éditorial de vingt-sept ans à ce livre qui fait office de préquelle à Jane Eyre de Charlotte Brontë. Le personnage central est Antoinette Cosway, cette femme que le roman de Brontë enfermait dans un grenier sous le nom de Bertha Mason, sans lui accorder d’autre rôle que celui de la « folle ». Rhys lui rend une voix, une enfance, une histoire.
Antoinette grandit en Jamaïque dans les années 1830, au sein d’une famille créole ruinée par l’abolition de l’esclavage. Sa mère sombre dans la folie après l’incendie criminel de leur domaine et la mort de son fils. Recueillie par un couvent, Antoinette en sort à dix-sept ans pour un mariage arrangé avec un Anglais arrogant et distant — jamais nommé dans le roman, mais que les lecteur·ices de Jane Eyre reconnaîtront sans peine. À coups de mépris, de préjugés coloniaux et de manipulation, il la pousse vers la destruction. Le roman pose crûment la question : dans la « folie » d’une femme, qu’est-ce qui relève d’une pathologie réelle et qu’est-ce qui résulte d’un système conçu pour la broyer ? Adèle Yon cite d’ailleurs explicitement ce livre parmi les sources de sa propre recherche.
8. Rebecca (Daphné du Maurier, 1938)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Une jeune femme anonyme — on ne connaîtra jamais son prénom — épouse Maxim de Winter, veuf fortuné et impénétrable, et le suit à Manderley, son somptueux manoir des Cornouailles. Le problème, c’est que Rebecca, la première Mme de Winter, morte noyée quelques mois plus tôt, semble n’avoir jamais quitté les lieux. Son monogramme orne le papier à lettres, son parfum flotte encore dans les pièces, et la redoutable gouvernante Mme Danvers veille sur son souvenir avec une dévotion féroce. Face à cette présence fantomatique, la nouvelle épouse se sent progressivement réduite à une intruse dans sa propre maison.
Immortalisé par l’adaptation d’Alfred Hitchcock en 1940, Rebecca est l’un des piliers de ce qu’Adèle Yon appelle le motif du « double féminin fantôme » — cette figure de femme absente dont l’ombre écrase celles qui lui succèdent. Sous le thriller psychologique se pose une question corrosive : que reste-t-il de vous quand la femme qui vous a précédée occupe tout l’espace, y compris dans l’esprit de votre propre mari ? Ce n’est pas un hasard si la thèse d’Adèle Yon a pris ce roman pour point de départ — Rebecca est sans doute le livre qui a inventé la « femme fantôme » telle que la littérature la ressasse depuis.
9. Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Orpheline maltraitée chez sa tante, puis envoyée dans le rude pensionnat de Lowood, Jane Eyre finit par obtenir un poste de gouvernante à Thornfield Hall, le domaine de Mr. Rochester — homme riche, changeant, visiblement rongé par quelque chose qu’il refuse de nommer. Entre eux naît un attachement que tout rend improbable : elle est pauvre, sans famille, sans beauté remarquable ; il est riche, tourmenté, et cache un secret monstrueux dans les étages supérieurs du manoir. Le jour de leur mariage, ce secret éclate au grand jour et ruine d’un coup la vie que Jane croyait possible.
Ce roman, publié sous le pseudonyme de Currer Bell, a bousculé la littérature victorienne en confiant le récit à une héroïne qui refuse la soumission et exige d’être traitée en égale. Mais il y a un angle mort dans cette histoire d’émancipation : Bertha Mason, la première épouse de Rochester, enfermée dans le grenier et réduite au statut de monstre. C’est précisément cette figure oubliée que Jean Rhys a réhabilitée dans La Prisonnière des Sargasses, et c’est ce même motif — la femme folle du grenier — qu’Adèle Yon a pris pour fil conducteur de sa thèse et de son enquête familiale. Jane Eyre est la matrice de tout ce que vous venez de lire.