Les Impatientes est un roman de l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal, publié en 2020 aux éditions Emmanuelle Collas. Largement inspiré de sa propre expérience — mariée de force à dix-sept ans, puis remariée à un homme polygame et violent —, elle y donne la parole à trois femmes peules du nord du Cameroun : Ramla, Hindou et Safira. Toutes trois se heurtent aux mariages forcés, à la polygamie et aux violences conjugales, tandis que leur entourage leur oppose un seul mot d’ordre : munyal — patience. Le roman a reçu le prix Goncourt des lycéens 2020 au premier tour de scrutin, après avoir obtenu le prix Orange du livre en Afrique en 2019 sous son titre initial, Munyal, les larmes de la patience.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici d’autres romans où il est question de mariages forcés, de polygamie, de violences domestiques, et de femmes qui tentent (parfois en vain) de s’en sortir.
1. Le Harem du roi (Djaïli Amadou Amal, 2024)

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Boussoura et Seini forment un couple moderne installé à Yaoundé, la capitale du Cameroun. Lui est médecin, elle professeure de littérature. Vingt-cinq ans de mariage heureux, trois enfants, zéro concubine : dans leur cercle, on surnomme même Seini « le féministe ». Puis le lamido de la famille — chez les Peuls, le lamido est à la fois chef politique, juge et autorité religieuse d’un territoire appelé lamidat — meurt, et Seini se retrouve propulsé sur le trône. Le voilà gardien des traditions, souverain d’une chefferie vieille de deux siècles, propriétaire d’un harem qu’il n’a pas demandé mais qu’il lui est impossible de refuser.
Le roman suit la métamorphose de cet homme et l’effondrement du monde de Boussoura sur une vingtaine d’années. Djaïli Amadou Amal ne fait pas de Seini un monstre de carton-pâte : c’est un personnage tiraillé entre ses convictions progressistes et un système qui exige de lui l’exact contraire. Il veut moderniser la chefferie, lutter contre le choléra et le VIH dans la région — mais il finit par accepter les concubines qu’on lui offre, par dormir dans des appartements séparés de Boussoura, par devenir le roi que la tradition attendait de lui.
Après Les Impatientes, qui décrivait la concession (le domaine familial où vivent les épouses d’un homme polygame) vue par les femmes qui y sont enfermées, Le Harem du roi ouvre les portes d’un palais et en révèle les rouages : alliances entre clans, intrigues entre concubines, allégeances politiques scellées par des mariages. L’angle est neuf — on voit ici comment le pouvoir transforme celui qui l’exerce —, mais ce sont toujours les femmes qui en subissent les conséquences.
2. Cœur du Sahel (Djaïli Amadou Amal, 2022)

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Dans Les Impatientes, les domestiques restaient dans l’ombre. Avec Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal change de point de vue et raconte l’histoire de celles qui servent. Faydé est une adolescente d’un village de l’extrême nord du Cameroun. Sa famille survit à peine : la sécheresse ravage les cultures, son beau-père a disparu lors d’une attaque de Boko Haram (le groupe djihadiste qui sème la terreur dans toute la région du lac Tchad depuis 2009), et il n’y a plus rien à manger. Faydé décide alors de partir pour Maroua, la grande ville la plus proche, afin de travailler comme domestique dans une riche concession peule.
Elle y découvre un monde brutal : mépris de classe, rivalités entre coépouses, et violences sexuelles que le maître de maison considère comme son dû. Née du viol de sa mère — son prénom, en fulfuldé (la langue des Peuls), signifie « trouvaille » —, Faydé refuse pourtant de se résigner. Elle rêve de devenir infirmière, dévore les livres qu’elle réussit à se procurer et mise tout sur l’éducation pour se construire un autre avenir.
Là où Les Impatientes ne laissait presque aucune issue à ses personnages, Cœur du Sahel ménage une place à l’espoir. Le roman aborde aussi des enjeux très concrets : le réchauffement climatique qui pousse les villageois vers les villes, les enlèvements et les attentats de Boko Haram qui terrorisent les campagnes, et le gouffre entre les riches commerçants peuls et les domestiques qui les servent sans jamais faire partie de leur monde.
3. Une si longue lettre (Mariama Bâ, 1979)

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Publié en 1979 au Sénégal, ce court roman épistolaire est devenu l’un des textes les plus lus et les plus étudiés de la littérature africaine. À Dakar, Ramatoulaye, enseignante et mère de douze enfants, vient de perdre son mari Modou Fall. Pendant les quarante jours de réclusion imposés par le deuil musulman (une période où la veuve reste cloîtrée chez elle), elle écrit une longue lettre à son amie d’enfance Aïssatou, devenue traductrice aux États-Unis. Dans cette confidence, elle revient sur trente ans de mariage — un mariage d’amour, construit contre l’avis de sa propre mère — brutalement fracturé le jour où Modou a pris pour seconde épouse Binetou, une amie de classe de leur fille aînée. Oui : l’amie de sa propre fille.
Le roman met en regard deux réponses à la polygamie subie : Ramatoulaye reste, par fidélité à ses enfants et parce qu’elle ne se résout pas à abandonner son foyer ; Aïssatou, confrontée à la même trahison avec son propre mari Mawdo Bâ, choisit le divorce et l’exil. Ni l’une ni l’autre n’a tort ; Mariama Bâ se garde bien de trancher. Ce qui l’intéresse, c’est de montrer comment l’éducation et l’amitié entre femmes peuvent — ou non — aider à tenir debout dans un système conçu pour les faire plier.
On retrouve ici les mêmes questions que dans Les Impatientes, posées depuis le Sénégal des années 1970 — un autre pays, une autre époque, mais une urgence intacte. Mariama Bâ est d’ailleurs morte en 1981, peu après la publication de ce livre, sans avoir pu mesurer l’ampleur de son influence.
4. Le silence d’Isra (Etaf Rum, 2019)

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Palestine, 1990. Isra a dix-sept ans et ne connaît du monde que les livres qu’elle lit en cachette — les Mille et Une Nuits, surtout. Son père lui arrange un mariage avec Adam, un Palestinien installé à Brooklyn. Isra s’envole pour l’Amérique, convaincue qu’une autre vie l’attend là-bas. La désillusion est immédiate. À Brooklyn, elle se retrouve enfermée dans l’appartement familial, sous la coupe de Farida, sa belle-mère tyrannique, avec pour seule mission de donner naissance à un garçon. Or Isra ne met au monde que des filles — quatre filles en quatre ans —, et chaque naissance creuse un peu plus le gouffre entre elle et son mari.
Dix-huit ans plus tard, Deya, l’aînée de ces filles, a dix-huit ans à son tour. Ses grands-parents lui cherchent un fiancé ; elle rêve d’aller à l’université. La découverte de secrets familiaux longtemps enfouis va lui donner la force — ou le vertige — de refuser le destin qu’on lui a tracé.
Le roman d’Etaf Rum, lui-même nourri par l’expérience de l’autrice (mariée à dix-huit ans dans la communauté palestinienne de Brooklyn), suit trois générations de femmes prises en étau entre obéissance familiale et désir de liberté. Le parallèle avec Les Impatientes saute aux yeux : même silence imposé, même pression pour enfanter des garçons, même rôle assigné dès la naissance. Le contexte est radicalement différent — on passe du Sahel camerounais à la diaspora palestinienne de New York —, mais les mécanismes d’enfermement se ressemblent de façon troublante.
5. Mille soleils splendides (Khaled Hosseini, 2007)

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Mariam est une harami — une enfant illégitime — que son père, l’un des hommes les plus riches d’Herat (une grande ville de l’ouest de l’Afghanistan), visite une fois par semaine dans la petite maison isolée où elle vit avec sa mère. À la mort de celle-ci, Mariam se retrouve mariée à Rachid, un cordonnier de Kaboul de trente ans son aîné. Elle a quinze ans. Les premières fausses couches la condamnent : Rachid voulait un fils, elle ne lui en donne pas, et la violence s’installe.
Après dix-huit années de ce régime, Laila, une adolescente du voisinage, perd ses parents dans un bombardement — la guerre civile ravage alors Kaboul. Rachid l’épouse à son tour. De rivales, les deux femmes vont peu à peu devenir alliées, unies par la brutalité de leur mari et par un amour commun pour Aziza, la fille de Laila. Leur tentative de fuite vers le Pakistan, sous le régime des talibans (qui interdit aux femmes de sortir sans un homme et les oblige à porter la burqa), constitue l’un des passages les plus éprouvants du roman.
Ce qui donne au livre sa force particulière, c’est qu’il est aussi une traversée de l’histoire afghane sur cinq décennies : la fin de la monarchie, l’occupation soviétique (1979-1989), la guerre civile entre factions, le régime taliban, puis l’intervention américaine de 2001. Le destin de Mariam et Laila est indissociable de celui de leur pays. Le titre renvoie à un poème du XVIIe siècle qui célébrait la beauté de Kaboul — une beauté dont il ne reste, à la fin du roman, que des ruines et l’espoir ténu que les filles de Laila, elles, connaîtront autre chose.
6. Baba Segi, ses épouses, leurs secrets (Lola Shoneyin, 2010)

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Direction le Nigeria, à Ibadan, dans la maison d’Ishola Alao — dit Baba Segi —, patriarche ventripotent et fier de l’être, qui vit avec ses trois épouses (Iya Segi, Iya Tope, Iya Femi) et leurs sept enfants. L’équilibre de la maisonnée se fissure le jour où débarque Bolanle, sa quatrième femme : jeune, diplômée de l’université — et, péché capital, incapable de tomber enceinte.
Le roman commence comme un vaudeville et vire progressivement au drame. Chaque épouse prend la parole à son tour et révèle ce qu’elle cache — à son mari, aux autres femmes, parfois à elle-même. Car dans cette maison où Baba Segi se croit tout-puissant, les véritables rapports de force se jouent entre les femmes, et chacune a développé sa propre stratégie de survie : le travail pour l’une, la séduction pour l’autre, la religion pour la troisième, l’éducation pour Bolanle.
Ce qui sauve le roman du pathos, c’est l’humour. Lola Shoneyin décortique la polygamie nigériane avec une ironie mordante, sans rien épargner — ni l’hypocrisie des hommes, ni la complicité forcée des femmes, ni les tabous autour de la filiation, de l’avortement ou de l’homosexualité. On rit, on s’indigne, et on découvre au fil des confessions que le dindon de la farce n’est pas toujours celui qu’on croit.
7. La dot (Buchi Emecheta, 1976)

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À Lagos, au début des années 1950, Aku-nna est une fillette vive et studieuse qui fréquente l’école chrétienne et rêve de devenir institutrice. La mort de son père fait basculer son existence : sans homme à la tête du foyer, la famille n’existe plus aux yeux de la société. La mère d’Aku-nna est « héritée » par l’oncle paternel — chez les Igbos (l’un des trois grands groupes ethniques du Nigeria), la veuve passe sous l’autorité du frère du défunt —, et tout le monde doit quitter Lagos pour le village d’Ibuza, au bord du Niger.
Là-bas, les traditions reprennent leurs droits. Aku-nna n’est plus une élève prometteuse : elle est une jeune fille dont la dot fixera le prix — littéralement, puisque son prénom signifie « la richesse du père ». Lorsqu’elle a ses premières règles, la question de son mariage devient urgente. Et son amour pour Chike, l’instituteur du village, un scandale : Chike descend d’une lignée d’anciens esclaves, et chez les Igbos, cette tache est indélébile. L’épouser reviendrait à humilier toute la famille.
Buchi Emecheta (1944-2017), l’une des pionnières de la littérature nigériane, raconte tout cela sans lyrisme inutile. Elle montre concrètement ce que signifie grandir dans un Nigeria tiraillé entre l’école chrétienne et les rites traditionnels, entre la ville moderne de Lagos et les villages où l’on consulte encore les oracles — et comment, dans ce tiraillement, ce sont les filles qui servent de monnaie d’échange. Le dénouement est d’une cruauté tranquille, et il donne raison à la superstition locale d’une manière que l’on n’avait pas vue venir.
8. Que sur toi se lamente le Tigre (Émilienne Malfatto, 2020)

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Le livre le plus court de cette liste — quatre-vingts pages — et l’un des plus violents. Dans l’Irak rural contemporain, au bord du Tigre, une jeune femme sans prénom — on l’appelle simplement « la fille » — attend la mort. Elle est enceinte. Son amoureux, qui devait l’épouser, est mort sous les bombes avant d’avoir pu demander sa main. Enceinte et non mariée : dans sa société, la sentence est connue d’avance. Son frère aîné la tuera au coucher du soleil, pour sauver l’honneur de la famille. C’est ce qu’on appelle un « crime d’honneur » — une pratique encore répandue dans certaines régions d’Irak, où la « honte » d’une grossesse hors mariage retombe sur toute la famille.
Le roman emprunte la structure d’une tragédie antique : unité de temps (une journée), unité de lieu (la maison familiale), issue connue dès la première page. Chaque membre de la famille livre sa version des faits — la mère qui sait et se tait, le frère qui ne veut pas tuer mais le fera, un autre frère plus éduqué qui n’ose pas s’interposer. Entre ces voix humaines, le Tigre lui-même s’exprime : le fleuve, personnage à part entière, porte la mémoire de millénaires de civilisation mésopotamienne. Des extraits de l’Épopée de Gilgamesh — le plus ancien texte littéraire connu, rédigé en Mésopotamie il y a près de quatre mille ans — ponctuent le récit comme un rappel : la violence des hommes n’a rien de neuf.
Émilienne Malfatto, photojournaliste à l’AFP qui a longuement séjourné en Irak, a reçu pour ce premier roman le prix Goncourt du premier roman 2021. Le livre ne cherche ni à choquer ni à exotiser : il démonte froidement la mécanique du crime dit « d’honneur » et montre que chaque rouage, pris séparément, est un être humain ordinaire — incapable, à lui seul, de briser la machine.
9. Riwan ou le chemin de sable (Ken Bugul, 1999)

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Voici un roman qui va peut-être vous surprendre — et c’est précisément son intérêt. Ken Bugul (pseudonyme de Mariétou Mbaye Biléoma — « personne n’en veut » en wolof) y raconte un épisode autobiographique qui a de quoi dérouter : son retour au Sénégal après des années difficiles en Europe, et sa décision de devenir la vingt-huitième épouse d’un marabout — le Serigne. Dans le contexte sénégalais, un marabout mouride (c’est-à-dire membre de la confrérie soufie des Mourides, très influente au Sénégal) est un guide spirituel doté d’une immense autorité sur ses disciples. Celui-ci vit dans un village du centre du pays, entouré de ses femmes.
Le récit s’articule autour de trois figures. Il y a Riwan, un homme déclaré fou que le Serigne guérit et qui deviendra le gardien du gynécée, seul homme autorisé à entrer dans les appartements des femmes. Il y a Rama, la vingt-septième épouse, la plus belle, dont le destin prend un tour tragique. Et il y a la narratrice elle-même, intellectuelle revenue meurtrie d’Europe — sans mari, sans enfant, source de honte pour les siens —, qui trouve dans cette vie communautaire un apaisement inattendu.
Ce qui rend le livre aussi précieux que controversé, c’est son refus de tout manichéisme. Ken Bugul ne condamne pas la polygamie en bloc ; elle n’en fait pas non plus l’apologie béate. Elle décrit de l’intérieur un système qu’elle a choisi — là où les autres femmes du Serigne ne l’ont pas choisi (certaines ont été « offertes » par leur famille dès l’âge de douze ou treize ans) —, avec ses moments de complicité entre coépouses, ses jalousies, ses hiérarchies. Après les huit autres titres de cette liste, qui dénoncent tous, à des degrés divers, le sort réservé aux femmes dans les sociétés patriarcales, Riwan apporte une voix discordante, parfois irritante, toujours honnête — et c’est justement pour cela qu’il a sa place dans cette liste.