Publié en 2004 chez Actes Sud, Le Soleil des Scorta est le troisième roman de Laurent Gaudé. Il retrace, de 1870 à nos jours, le parcours chaotique de la famille Scorta dans le village fictif de Montepuccio, au cœur des Pouilles. Née d’un acte de violence, la lignée est d’emblée frappée d’opprobre. De génération en génération, ses membres tentent pourtant de conquérir une place dans ce sud italien écrasé de chaleur, où la fierté familiale est le seul héritage qui se transmet. Le roman a reçu le prix Goncourt en 2004 — une première pour la maison Actes Sud — ainsi que le prix Eugène-Dabit du roman populiste et le prix du jury Jean-Giono la même année. Laurent Gaudé s’est inspiré du massif du Gargano et notamment de la ville de Peschici, dont sa femme est originaire, pour ancrer son récit dans cette terre de cailloux et de lumière.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir tourné la dernière page des Scorta, voici quelques recommandations dans la même veine : des sagas familiales au soleil italien, des récits où l’intime se heurte à l’Histoire, et quelques incursions dans des territoires tout aussi rudes.
1. La Mort du roi Tsongor (Laurent Gaudé, 2002)

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Avant de situer son récit dans les Pouilles, Laurent Gaudé avait d’abord planté son décor dans une Afrique ancestrale et imaginaire. Dans la cité de Massaba, le vieux roi Tsongor s’apprête à marier sa fille Samilia au prince des terres du sel, Kouame. Les festivités tournent court lorsqu’un second prétendant, Sango Kerim, surgit du désert pour réclamer la main de la princesse — un serment d’enfance qu’il entend bien faire respecter. Face à ce dilemme insoluble, le roi choisit de mourir pour tenter d’éviter la guerre. Son suicide, loin d’apaiser les tensions, précipite Massaba dans un siège dévastateur.
En parallèle du conflit, le fils cadet de Tsongor, Souba, reçoit une mission singulière : parcourir le continent pour ériger sept tombeaux à l’image des différentes facettes de son père — y compris les plus sombres. Cette errance est pour le jeune homme l’occasion de mesurer qui était vraiment celui qu’il vénérait. De son côté, Katabolonga, le fidèle porteur du tabouret d’or, veille sur la dépouille du roi, lié à lui par un pacte ancien de vengeance et de loyauté.
Gaudé s’inspire ouvertement de L’Iliade — Massaba assiégée, Samilia en nouvelle Hélène, la spirale de la vengeance qui finit par faire oublier le motif initial du conflit. Mais le roman emprunte aussi aux épopées africaines et au Gilgamesh. Récompensé par le prix Goncourt des lycéens en 2002 et le prix des Libraires l’année suivante, La Mort du roi Tsongor est le livre par lequel découvrir — ou redécouvrir — la veine épique de Laurent Gaudé, avant qu’il ne troque les lances pour les filets de pêche et les bureaux de tabac.
2. Eldorado (Laurent Gaudé, 2006)

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Écrit juste après l’obtention du Goncourt, Eldorado marque un tournant : Laurent Gaudé quitte l’Antiquité et les Pouilles pour se confronter au réel le plus cru. Le roman alterne deux trajectoires. D’un côté, Salvatore Piracci, commandant de la frégate Zeffiro basée à Catane, patrouille depuis des années en Méditerranée pour intercepter des embarcations de migrants. De l’autre, Soleiman, un jeune Soudanais, quitte son pays avec son frère Jamal pour rejoindre l’Europe — cet Eldorado dont le nom seul suffit à mettre en route des milliers de personnes.
La vie de Piracci déraille le jour où une femme qu’il avait secourue deux ans plus tôt réapparaît à Catane pour lui demander une arme. Bouleversé, le commandant finit par abandonner son poste, son identité et sa vie en Sicile pour faire le chemin inverse : du Nord vers le Sud. Soleiman, lui, voit son frère malade renoncer à la traversée et doit poursuivre seul, avant de rencontrer Boubakar, un boiteux tenace, avec qui il tentera de franchir la barrière de Ceuta.
Eldorado est directement nourri des événements de Ceuta et Melilla en 2005, lorsque des centaines de migrants ont donné l’assaut aux clôtures de barbelés qui séparent le Maroc de l’Espagne. Gaudé s’est rendu à Lampedusa pour se documenter, et le roman qui en est sorti refuse de prendre parti dans le débat politique. Il se contente — ce qui est déjà beaucoup — de rendre leur singularité à des existences que l’actualité noie dans la masse. Le livre a reçu le prix des lecteurs de L’Express en 2007.
3. L’Amie prodigieuse (Elena Ferrante, 2011)

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Naples, fin des années 1950. Deux fillettes, Elena Greco (dite Lenù) et Raffaella Cerullo (dite Lila), grandissent dans un quartier populaire où la violence est le bruit de fond permanent. Les pères frappent, les frères cognent, les couteaux sortent à la moindre provocation. Dans ce décor brutal, les deux amies se lient d’un attachement aussi indéfectible que contradictoire : admiration, rivalité, jalousie et dévouement s’y côtoient sans jamais se résoudre.
Toutes deux brillent à l’école, mais seule Elena aura la possibilité de poursuivre ses études, grâce à l’intervention de son institutrice. Lila, elle, est rappelée à l’échoppe de cordonnier familiale. Cette bifurcation sera le fil rouge des quatre tomes de la saga (complétée par Le Nouveau Nom, Celle qui fuit et celle qui reste et L’Enfant perdue), qui couvre plus de soixante ans d’histoire italienne — du boom économique aux années de plomb, des luttes féministes à l’emprise de la Camorra sur le quartier.
Publiée sous pseudonyme par une autrice dont l’identité reste officiellement inconnue, la tétralogie s’est vendue à plus de dix millions d’exemplaires dans le monde et a été traduite en 42 langues. Le New York Times l’a élue meilleur livre du XXIᵉ siècle. Si Le Soleil des Scorta vous a séduit·e par sa façon de raconter l’Italie du Sud à travers le prisme d’une famille, L’Amie prodigieuse pousse cette logique encore plus loin : ici, le quartier lui-même est presque un personnage, et l’amitié entre Lenù et Lila — féroce, ambiguë, impossible à rompre — est de celles qu’on n’oublie pas de sitôt.
4. Le Guépard (Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 1958)

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Sicile, 1860. Les troupes de Garibaldi débarquent à Marsala et l’ordre ancien vacille. Don Fabrizio Corbera, prince de Salina, géant au regard jupitérien, astronome amateur et grand seigneur lucide, observe l’effondrement de son monde avec un mélange de résignation et d’ironie mordante. Son neveu Tancredi, lui, a su lire les signes : il s’enrôle dans les troupes garibaldiennes et résume sa philosophie d’une formule devenue proverbiale — « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. »
Pour sceller l’alliance entre la vieille aristocratie et la bourgeoisie montante, Tancredi épouse la très belle Angelica, fille du maire don Calogero Sedàra, bourgeois enrichi. Le prince accepte cette mésalliance avec la clairvoyance de celui qui sait que la partie est perdue. La longue scène du bal, l’une des plus célèbres de la littérature italienne, condense toute la mélancolie du roman : un monde de faste déjà en voie de décomposition.
Le Guépard est l’unique roman de Lampedusa, aristocrate palermitain qui s’est librement inspiré de la vie de son grand-père pour créer le personnage de Salina. Refusé par Mondadori et Einaudi de son vivant, le manuscrit a été publié à titre posthume en 1958 grâce à Giorgio Bassani (que l’on retrouvera plus bas dans cette liste — le monde littéraire italien est décidément un village). Le roman a reçu le prix Strega en 1959 et a été adapté au cinéma par Luchino Visconti en 1963, avec Burt Lancaster, Alain Delon et Claudia Cardinale — Palme d’or à Cannes.
5. La saga des Florio (Stefania Auci, 2019)

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Si Le Guépard raconte le crépuscule de l’aristocratie sicilienne, La saga des Florio en est le contrechamp : l’ascension obstinée d’une famille de commerçants calabrais que rien ne prédestinait à régner sur Palerme. En 1799, Paolo et Ignazio Florio quittent leur Calabre natale, dévastée par un tremblement de terre, pour s’installer en Sicile. Avec une petite herboristerie pour tout capital et un mépris unanime pour tout accueil — « ton argent sentira toujours la sueur », leur lance-t-on —, les deux frères vont patiemment bâtir leur fortune.
Épices, soufre, thon, soie, vin de Marsala, lignes maritimes : en quelques décennies, les Florio se hissent au rang de plus grande dynastie industrielle de Sicile. Le premier tome couvre la période 1799–1868 et suit notamment Vincenzo, le fils de Paolo, qui reprend l’affaire familiale et en fait un empire tentaculaire. Mais la réussite financière ne suffit pas à acheter la respectabilité dans une société où le sang compte plus que l’or. Les relations entre les Florio et l’aristocratie palermitaine oscillent entre fascination et hostilité, avec en toile de fond les soubresauts politiques d’une Sicile ballottée entre Bourbons, insurrections et unification italienne.
Inspirée de l’histoire vraie de la famille Florio — qui a donné son nom, entre autres, à la célèbre course automobile Targa Florio —, cette saga en trois tomes a été un phénomène éditorial en Italie (numéro un des ventes) et a été adaptée à l’écran par les producteurs de L’Amie prodigieuse. Stefania Auci, enseignante palermitaine de cœur, mène son récit à un rythme soutenu à travers les décennies, avec un goût prononcé pour les caractères bien trempés et les revers de fortune.
6. Le Sortilège de Stellata (Daniela Raimondi, 2020)

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On quitte ici la Sicile pour la plaine du Pô, entre Mantoue et Ferrare, dans le petit village de Stellata. En 1800, Giacomo Casadio, jeune homme taciturne aux yeux bleus, tombe amoureux de Viollca Toska, une tsigane aux cheveux noirs et aux talents de cartomancienne. Leur mariage scelle le destin de toute leur descendance : les Casadio seront désormais divisés en deux branches — les rêveurs (blonds, yeux bleus, portés sur l’idéalisme) et les clairvoyants (bruns, yeux sombres, héritiers des dons surnaturels de Viollca).
Car Viollca a lu dans les cartes une prophétie funeste : les rêves non maîtrisés apporteront la tragédie. De génération en génération, l’avertissement se transmet — sans jamais empêcher quiconque de foncer tête baissée vers son destin. On croise ainsi Achille, qui veut jouer les héros pendant les guerres d’indépendance ; Edvige, qui détruit deux familles par amour ; Adele, qui s’exile au Brésil pour un mariage arrangé ; et Neve, née un jour de neige en plein mois d’août, dont la vie condense à elle seule toute la malchance et toute l’obstination de cette lignée.
Premier roman de Daniela Raimondi, poétesse italienne installée entre Londres et la Sardaigne, Le Sortilège de Stellata est l’histoire romancée de sa propre famille. Le récit couvre près de deux siècles d’histoire italienne — du joug autrichien aux années de plomb — et doit sa force à un paradoxe : chaque génération connaît la prophétie, chaque génération choisit de l’ignorer. C’est peut-être la définition la plus juste de l’espoir — ou de l’entêtement.
7. Le Christ s’est arrêté à Eboli (Carlo Levi, 1945)

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Le titre est trompeur : il ne s’agit pas d’un épisode apocryphe des Évangiles, mais d’une expression des paysans de Lucanie — l’actuelle Basilicate — pour dire leur abandon total. « Chrétien », dans leur bouche, signifie « homme » : le Christ (c’est-à-dire la civilisation, l’État, l’espoir, la raison) s’est arrêté à Eboli, au sud de Salerne, et n’a jamais poussé plus loin. Tout ce qui se trouve après appartient à un autre monde.
Carlo Levi, médecin turinois, peintre et intellectuel antifasciste, connaît ce monde par effraction : en 1935, le régime de Mussolini l’envoie en résidence surveillée (confino) dans le village de Gagliano (de son vrai nom Aliano), perdu au fond de la Lucanie. Il y découvre une misère absolue — la malaria, l’absence de routes, de médecins compétents, d’écoles dignes de ce nom —, mais aussi une humanité archaïque et digne, un peuple de paysans qui vit hors du temps, entre superstitions ancestrales, remèdes magiques et résignation séculaire. Lui qui ne voulait pas exercer la médecine se retrouve à soigner, avec les moyens du bord, une population que personne d’autre ne viendra secourir.
Écrit en 1943-1944 à Florence, publié en 1945, Le Christ s’est arrêté à Eboli est, avec Le Guépard, l’un des deux romans italiens les plus traduits du XXᵉ siècle (37 langues). Ce n’est pas à proprement parler un roman, mais un récit autobiographique — un livre de peintre, pourrait-on dire, tant Levi travaille par portraits et paysages plutôt que par intrigue. Francesco Rosi l’a porté à l’écran en 1979. Pour quiconque a aimé la rudesse solaire des Pouilles de Laurent Gaudé, la Lucanie de Carlo Levi en est le versant plus sombre encore, là où la misère n’est pas seulement matérielle mais existentielle.
8. La Storia (Elsa Morante, 1974)

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Rome, janvier 1941. Un jeune soldat allemand ivre entre dans l’appartement d’Ida Ramundo, veuve, institutrice, à moitié juive par sa mère, et la viole. De cette agression naîtra Giuseppe — surnommé Useppe —, un enfant à l’optimisme indestructible et aux grands yeux bleus, qui ne vivra que quelques années, toutes sous le signe du conflit.
Le roman suit Ida et ses deux fils — Nino, l’aîné, adolescent turbulent qui se rêve héros de guerre, et le petit Useppe — dans leur lutte quotidienne pour survivre : les bombardements sur Rome, l’errance parmi les réfugiés, la faim, le marché noir, la traque des juifs, puis la Libération et ses lendemains amers. Chaque chapitre correspond à une année (de 1941 à 1947) et s’ouvre sur une chronologie froide et factuelle des événements mondiaux — contrepoint implacable au quotidien d’Ida, qui subit sans comprendre ce que les manuels d’histoire résumeront plus tard en quelques lignes.
Publié en 1974 directement en édition de poche (un geste délibéré d’Elsa Morante, qui voulait que son livre soit accessible à tous), La Storia s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en Italie et a provoqué un débat national. Reçu comme un pendant de La Guerre et la Paix, le roman ne laisse aucun répit. Morante — l’une des romancières italiennes les plus lues du XXᵉ siècle, alors épouse d’Alberto Moravia — y démontre que l’Histoire, avec sa majuscule, n’est jamais qu’un « interminable assassinat » dont les innocents font éternellement les frais.
9. Le Jardin des Finzi-Contini (Giorgio Bassani, 1962)

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Ferrare, années 1930. Le narrateur, un jeune homme juif issu de la bourgeoisie moyenne, fréquente depuis l’enfance la famille Finzi-Contini — des juifs très aisés, un peu mystérieux, retranchés derrière les hauts murs de leur immense propriété arborée. Longtemps, les Finzi-Contini sont restés à l’écart de la communauté : leurs enfants recevaient leurs cours à domicile, et la famille ne se montrait guère qu’à la synagogue. Mais en 1938, lorsque les lois raciales fascistes excluent les juifs du club de tennis local, Micòl et son frère Alberto ouvrent leur court privé aux jeunes du quartier.
C’est dans ce jardin — un monde clos où le temps paraît suspendu — que le narrateur tombe amoureux de Micòl, jeune femme d’une intelligence vive et d’une désinvolture calculée, qui semble déjà savoir comment tout cela finira. On y joue au tennis, on y étudie dans la vaste bibliothèque familiale, on y débat de politique avec Giampi Malnate, un ami communiste et non-juif d’Alberto. Mais au-dehors, le monde se referme. Les mesures vexatoires se multiplient, les juifs sont chassés de l’université, et l’étau se resserre à mesure que le jardin, paradoxalement, reste baigné de lumière.
Le Jardin des Finzi-Contini est un tombeau littéraire. Dès le prologue, le lecteur·ice sait que la famille sera déportée et exterminée — seul le narrateur survivra. Bassani, lui-même issu de la communauté juive de Ferrare et contraint d’utiliser un faux nom pour échapper aux persécutions, a écrit là un roman sur l’aveuglement, sur cette incapacité à croire que le pire puisse advenir. Le livre a reçu le prix Viareggio en 1962 et a été adapté au cinéma par Vittorio De Sica en 1970 (Oscar du meilleur film étranger en 1972). Et c’est le même Bassani, rappelons-le, qui avait découvert et fait publier le manuscrit du Guépard : dans la littérature italienne, les destins finissent toujours par se croiser.