Le Nom de la rose (Il nome della rosa) est le premier roman d’Umberto Eco, publié en Italie en 1980 et traduit en français en 1982 par Jean-Noël Schifano. Ce polar médiéval, situé en 1327 dans une abbaye bénédictine perchée entre la Provence et la Ligurie, met en scène l’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville et son jeune secrétaire Adso de Melk, confrontés à une série de morts inexpliquées — toutes liées, d’une façon ou d’une autre, à une bibliothèque-labyrinthe dont l’accès est formellement interdit. Le livre, où l’enquête policière n’est qu’un prétexte pour fouiller les rapports entre savoir, foi et censure, a reçu le prix Médicis étranger en 1982, s’est vendu à plus de seize millions d’exemplaires et a été adapté au cinéma en 1986 par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations taillées dans le même tissu — érudition malicieuse, huis clos monastiques et livres qui tuent (parfois au sens propre).
1. Le Pendule de Foucault (Umberto Eco, 1988)

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Après le Moyen Âge, Eco propulse ses lecteur·ices dans le Milan des années 1980. Casaubon, Belbo et Diotallevi, trois amis qui travaillent pour une maison d’édition spécialisée dans les manuscrits ésotériques, décident — d’abord par pur jeu intellectuel — de fabriquer un Plan : une théorie du complot universelle qui relie les Templiers, la kabbale, les Rose-Croix, les francs-maçons et à peu près tout ce qui porte une cape depuis le XIIe siècle. Ils alimentent leur machine à l’aide d’un ordinateur, baptisé Abulafia, et d’une quantité déraisonnable de lectures occultistes.
Le problème, c’est que d’autres y croient. Le Plan fictif attire des illuminés bien réels, et la plaisanterie vire au cauchemar — jusqu’à une nuit fatale au Conservatoire des Arts et Métiers de Paris, sous le célèbre pendule de Foucault. Là où Dan Brown prendra plus tard ces théories au premier degré avec Le Da Vinci Code, Eco s’en moque avec délectation, mais pose une question redoutable : que se passe-t-il quand une fiction finit par dévorer la réalité ? Plus exigeant que Le Nom de la rose, le roman demande un certain goût pour les digressions encyclopédiques — mais il récompense cette patience par un humour féroce et une montée en tension implacable.
2. Baudolino (Umberto Eco, 2000)

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Eco revient ici au Moyen Âge, mais par la porte du roman picaresque. En 1204, alors que Constantinople brûle sous le sac des croisés, un certain Baudolino — sexagénaire bavard et menteur invétéré — sauve l’historien byzantin Nicétas Choniatès et entreprend de lui raconter sa vie. Et quelle vie : né paysan dans le Piémont au milieu du XIIe siècle, adopté par l’empereur Frédéric Barberousse, envoyé étudier à Paris, Baudolino est un fabulateur de génie dont les inventions ont la fâcheuse habitude de se transformer en faits historiques.
C’est lui qui rédige la fameuse lettre du Prêtre Jean, ce souverain chrétien mythique censé régner sur un Orient fabuleux — lettre qui a réellement circulé au Moyen Âge et enflammé l’imagination des voyageurs, Marco Polo en tête. Le roman embarque ensuite vers ces terres rêvées, peuplées de créatures tout droit sorties des bestiaires médiévaux : sciapodes, blemmyes, satyres et licornes. Eco y fait du mensonge une force créatrice — et du menteur, un double à peine déguisé du romancier. Moins labyrinthique que Le Pendule de Foucault, plus espiègle que Le Nom de la rose, Baudolino est sans doute le plus accessible de ses romans — et le plus franchement drôle.
3. Fictions (Jorge Luis Borges, 1944)

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Si Umberto Eco a un saint patron littéraire, c’est bien Borges — et ce n’est pas un hasard si le vieux moine aveugle gardien de la bibliothèque dans Le Nom de la rose se nomme Jorge de Burgos. Fictions est le recueil qui a tout déclenché : dix-sept nouvelles publiées entre 1941 et 1956, qui ont redéfini ce que la fiction courte pouvait faire.
On y trouve La Bibliothèque de Babel, univers infini composé de galeries hexagonales où sont entreposés tous les livres possibles ; Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, récit d’un monde fictif inventé par une société secrète d’érudits, qui finit par contaminer la réalité ; Pierre Ménard, auteur du Quichotte, fausse critique littéraire d’un écrivain qui entreprend de réécrire mot pour mot le Don Quichotte de Cervantès — non pas le copier, le réécrire. Borges bâtit des labyrinthes conceptuels où les notions de temps, d’identité et de réalité vacillent — en trois ou quatre pages, sans un mot de trop. Les nouvelles se lisent vite ; elles hantent longtemps.
4. Si par une nuit d’hiver un voyageur (Italo Calvino, 1979)

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Autre influence majeure d’Eco — et son contemporain italien —, Calvino signe ici un roman dont le héros est… vous. Ou plus précisément le Lecteur, interpellé dès la première phrase : « Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino. » Ce Lecteur achète un livre, se plonge dans l’histoire, mais découvre que son exemplaire est défectueux : les pages se répètent, puis laissent place à un tout autre roman. Retour à la librairie, où il croise la Lectrice, Ludmilla. Ensemble, ils se lancent dans une quête — trouver la suite — qui les fait rebondir de faux manuscrits en traductions apocryphes, d’éditeurs véreux en dictatures lointaines.
Le roman est construit comme une série de dix incipits (débuts de romans), chacun dans un genre et un registre différents, tous interrompus au moment le plus haletant. C’est à la fois un hommage gourmand à la lecture et un piège narratif d’une ingéniosité rare : chaque interruption frustre et relance le désir du lecteur·ice, exactement comme Calvino l’avait calculé.
5. Le Club Dumas (Arturo Pérez-Reverte, 1993)

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Lucas Corso est un chasseur de livres rares : mercenaire érudit, cynique et débraillé, il travaille pour le compte de collectionneurs fortunés. On lui confie une double mission : authentifier un chapitre manuscrit des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas et comparer les trois exemplaires survivants d’un traité de démonologie du XVIIe siècle, Les Neuf Portes du royaume des ombres, dont l’auteur a fini sur le bûcher.
Ses recherches mènent Corso de Tolède à Sintra, puis chez les bouquinistes du Quartier latin, dans une Europe de bibliophiles obsessionnels et de reliures en vélin. Le roman se double d’un jeu de miroirs permanent avec l’univers de Dumas : Corso croise sur sa route des sosies inquiétants de Milady et de Rochefort, comme si la fiction s’infiltrait dans le réel. Roman Polanski en a tiré La Neuvième Porte (1999), en éliminant toute la dimension dumasienne — ce qui, paradoxalement, rend le livre d’autant plus indispensable. Un thriller littéraire au sens propre du terme : le livre y est à la fois l’objet du crime et l’arme du crime.
6. L’Ombre du vent (Carlos Ruiz Zafón, 2001)

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Barcelone, 1945. La ville panse encore les plaies de la guerre civile. Un matin brumeux, le libraire Sempere conduit son fils Daniel, dix ans, dans un lieu tenu secret : le Cimetière des Livres Oubliés, vaste bibliothèque dissimulée dans les entrailles du quartier gothique. Selon la tradition familiale, l’enfant doit y adopter un livre. Il choisit L’Ombre du vent, roman d’un certain Julián Carax — un auteur barcelonais dont les ouvrages sont systématiquement traqués et brûlés par un personnage sinistre.
La quête de Daniel pour retrouver la trace de Carax s’étale sur plus d’une décennie et révèle, couche après couche, les drames que le franquisme a enfouis dans la mémoire de la ville. Le roman vaut autant pour son intrigue — où chaque révélation en déclenche une autre — que pour ses personnages secondaires mémorables, à commencer par l’irrésistible Fermín Romero de Torres, ancien détenu politique reconverti en philosophe de comptoir. Premier volume du cycle Le Cimetière des livres oubliés, le livre est aussi — et peut-être surtout — un roman sur ce que les livres font aux gens qui les aiment trop.
7. Le Cercle de la croix (Iain Pears, 1997)

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Oxford, 1663. Le professeur Grove est retrouvé mort dans son cabinet, empoisonné à l’arsenic. Sa servante, Sarah Blundy, est accusée, jugée et exécutée. Affaire classée ? Pas du tout. Car quatre témoins prennent successivement la parole pour livrer leur version des faits : Marco da Cola, médecin vénitien de passage ; Jack Prestcott, fils d’un royaliste accusé de trahison ; le docteur John Wallis, mathématicien et espion au service de la Couronne ; et l’historien John Wood.
Chaque récit contredit le précédent. Chaque narrateur est convaincu de détenir la vérité — et chacun ment, se trompe ou dissimule, parfois sans le savoir. Iain Pears, historien d’art et docteur en philosophie, reconstitue avec une minutie remarquable l’Angleterre post-Cromwell, société fracturée où la science naissante côtoie encore l’alchimie et où les luttes religieuses empoisonnent chaque relation humaine. La construction en est le tour de force principal : un Rashōmon érudit où le lecteur·ice ne découvre la vérité — stupéfiante — qu’en recoupant les quatre voix.
8. Dissolution (C.J. Sansom, 2003)

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Angleterre, 1537. Henri VIII a rompu avec Rome et ordonné la dissolution des monastères catholiques. Thomas Cromwell, son bras droit, envoie un commissaire au monastère de Scarnsea pour en superviser la fermeture. Mais le commissaire est retrouvé décapité. Cromwell dépêche alors Matthew Shardlake, avocat londonien, humaniste, disciple d’Érasme — et bossu.
Dans ce monastère battu par le vent de la côte sud, Shardlake se heurte au mutisme obstiné des moines, dont chacun semble avoir quelque chose à cacher. Le contexte politique complique chaque pas : la Réforme ne fait pas l’unanimité, les loyautés sont incertaines, et Shardlake lui-même commence à douter de la cause qu’il sert. Premier volume d’une série de sept romans, Dissolution a souvent été rapproché du Nom de la rose pour son cadre monastique et son atmosphère étouffante — mais l’Angleterre des Tudors y remplace l’Italie du XIVe siècle, et l’enquêteur n’est pas un moine mais un juriste tiraillé entre sa foi dans la réforme et ce qu’il découvre sur le terrain. Un polar historique rigoureux, porté par un protagoniste dont la difformité physique aiguise le regard sur les faux-semblants de son temps — et sur les siens propres.
9. Le Dictionnaire khazar (Milorad Pavić, 1984)

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Terminons par le plus déroutant de la liste. Le Dictionnaire khazar se présente sous la forme d’un roman-lexique en 100 000 mots, divisé en trois livres : le Livre Rouge (sources chrétiennes), le Livre Vert (sources musulmanes) et le Livre Jaune (sources juives). Il n’a ni début ni fin au sens classique et peut se lire dans n’importe quel ordre — comme un dictionnaire, justement.
Le sujet ? La polémique khazare : au VIIe siècle, le khagan (souverain) du peuple khazar, fixé entre la mer Noire et la mer Caspienne, aurait convoqué un rabbin, un derviche et un prêtre chrétien pour interpréter l’un de ses rêves, puis aurait embrassé la religion du plus convaincant. Nul ne s’est jamais accordé sur l’issue du débat — mais le peuple khazar a bel et bien disparu. Autour de cet événement semi-légendaire, Pavić déploie un foisonnement d’entrées encyclopédiques fictives : biographies de chasseurs de rêves, récits de traducteurs assassinés, notices sur des démons nommés et des alphabets perdus. Détail savoureux : le livre a été publié en deux « exemplaires » — masculin et féminin — qui ne diffèrent que par quelques pages. Souvent qualifié de « Borges slave », Pavić a produit ici un livre qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même : conte oriental, grimoire ésotérique et casse-tête narratif à la fois, qui récompense chaque relecture par de nouvelles ramifications.