Le Mage du Kremlin est un roman de Giuliano da Empoli paru en 2022 aux éditions Gallimard, couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française. À travers les confessions fictives de Vadim Baranov — personnage librement inspiré de Vladislav Sourkov, l’éminence grise de Vladimir Poutine —, le livre retrace l’ascension du « Tsar » et dissèque les ressorts du pouvoir dans la Russie contemporaine.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions — essais, romans, témoignages — qui prolongent cette obsession du pouvoir et de ceux qui le façonnent.
1. Les Ingénieurs du chaos (Giuliano da Empoli, 2019)

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Avant de se tourner vers la fiction avec Le Mage du Kremlin, Giuliano da Empoli avait consacré cet essai aux spin doctors du populisme mondial. De Gianroberto Casaleggio, cerveau du Mouvement Cinq Étoiles en Italie, à Steve Bannon, artisan de la victoire de Donald Trump, sans oublier Dominic Cummings, stratège du Brexit, et Arthur Finkelstein, conseiller de Viktor Orbán, l’ouvrage dresse le portrait de ces hommes de l’ombre qui ont transformé la conquête du pouvoir en opération technique.
Da Empoli montre comment ces ingénieurs ont su canaliser la colère populaire grâce aux algorithmes et au Big Data, jusqu’à transformer la politique en spectacle permanent. L’essai a le mérite de prendre ces figures au sérieux, de les traiter non pas comme des bouffons mais comme des stratèges redoutables — et c’est exactement le regard que da Empoli portera ensuite sur Vadim Baranov dans son roman.
2. L’Heure des prédateurs (Giuliano da Empoli, 2024)

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Dans ce court essai, Giuliano da Empoli élargit le cadre. Il ne s’agit plus seulement de spin doctors, mais d’un basculement d’époque : le retour de figures qu’il qualifie de « borgiennes », en référence à César Borgia, le modèle du Prince de Machiavel. De MBS en Arabie saoudite à Nayib Bukele au Salvador, de Javier Milei en Argentine à Donald Trump, ces nouveaux prédateurs partagent le culte de l’action brutale, le mépris des règles et l’art de la sidération.
L’auteur y ajoute un second front : celui des seigneurs de la tech — Elon Musk, Sam Altman —, dont la puissance échappe désormais à tout contrôle démocratique. Le livre procède par scènes vécues, de New York à Riyad — da Empoli a côtoyé plusieurs des figures qu’il décrit, et cela se sent.
3. Limonov (Emmanuel Carrère, 2011)

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Édouard Limonov n’est pas un personnage de fiction : voyou à Kharkiv, poète underground à Moscou sous Brejnev, clochard puis domestique d’un milliardaire à New York, écrivain à la mode à Paris, soldat aux côtés des forces serbes dans les Balkans, puis fondateur du Parti national-bolchevique en Russie. Emmanuel Carrère retrace cette trajectoire invraisemblable dans un récit aussi documenté qu’un livre d’histoire, aussi enlevé qu’un roman d’aventures.
Le prix Renaudot 2011 est aussi un autoportrait en creux de Carrère, qui mesure sans cesse la distance entre son existence de bourgeois parisien et les frasques de son sujet. À travers Limonov, c’est un demi-siècle de Russie qui défile — de la stagnation brejnévienne au chaos des années Eltsine, jusqu’à l’arrivée de Poutine.
4. Rien n’est vrai, tout est possible (Peter Pomerantsev, 2015)

Peter Pomerantsev, journaliste et réalisateur britannique d’origine russe, a passé neuf ans à Moscou au cœur de la machine médiatique du Kremlin. Son témoignage dévoile une Russie transformée en vaste télé-réalité, où la frontière entre le réel et la mise en scène a été abolie. On y croise des oligarques, des aspirantes mannequins du Donbass, des gangsters sibériens qui produisent leurs propres séries — et, en coulisses, Vladislav Sourkov, l’architecte de cette confusion organisée.
Le livre montre comment le pouvoir poutinien a fait de l’information une arme, non pas pour imposer une vérité unique, mais pour rendre toutes les vérités équivalentes et donc inopérantes. Quiconque a lu Le Mage du Kremlin reconnaîtra ici le terreau réel dont le personnage de Vadim Baranov est issu — Sourkov en est le modèle direct.
5. Les Bienveillantes (Jonathan Littell, 2006)

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Prix Goncourt et Grand prix du roman de l’Académie française en 2006, ce roman-fleuve de près de neuf cents pages se présente comme les mémoires fictifs de Maximilien Aue, officier SS lettré et cultivé, impliqué dans les massacres de masse nazis. Du front de l’Est à Stalingrad, d’Auschwitz au Führerbunker, Littell reconstitue la logistique de l’extermination vue de l’intérieur de l’appareil bureaucratique — organigrammes, ordres de mission, querelles de compétence entre services.
L’ambition rejoint celle du Mage du Kremlin : confier le récit à un exécutant du système pour en exposer la mécanique. Comme Baranov, Aue est un homme intelligent, conscient de ce qu’il accomplit — et c’est cette lucidité froide, bien plus que la violence elle-même, qui dérange. Frédéric Beigbeder avait d’ailleurs salué le roman de da Empoli comme le meilleur premier roman depuis Les Bienveillantes.
6. La Fin de l’homme rouge (Svetlana Alexievitch, 2013)

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Prix Médicis essai en 2013, deux ans avant le Nobel de littérature décerné à son autrice pour l’ensemble de son œuvre, ce livre recueille les voix de dizaines de citoyens soviétiques confrontés à l’effondrement de leur monde. Anciens soldats, mères de famille, militants communistes désenchantés, survivants du goulag : tous témoignent de ce que signifiait être un « Homo sovieticus » — et de ce qu’il reste de cette identité après l’implosion de l’URSS.
Svetlana Alexievitch a inventé pour cela une forme littéraire à part, polyphonique, où sa propre voix s’efface derrière celle des témoins. Le Mage du Kremlin observe la Russie depuis les antichambres du pouvoir ; La Fin de l’homme rouge la saisit depuis les cuisines et les appartements communautaires — là où l’on mesure ce qu’une idéologie fait aux corps et aux esprits.
7. Patriote (Alexeï Navalny, 2024)

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Mémoires posthumes du principal opposant à Vladimir Poutine, Patriote retrace la vie d’Alexeï Navalny depuis son enfance en URSS jusqu’à sa mort en détention en février 2024, à l’âge de 47 ans. Commencé après son empoisonnement au Novitchok en 2020, le livre inclut un journal de prison inédit, écrit sur des carnets destinés à la correspondance avec ses avocats.
Navalny y raconte ses enquêtes anticorruption, ses arrestations, le harcèlement subi par ses proches, et sa décision de rentrer en Russie malgré la certitude d’être emprisonné. Le ton surprend : vif, souvent drôle, parfois mordant, même dans les pages les plus sombres. Da Empoli décortique le pouvoir du côté de ceux qui le fabriquent ; Navalny donne à entendre la voix de ceux qui lui résistent — jusqu’au sacrifice.
8. Un gentleman à Moscou (Amor Towles, 2016)

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En 1922, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate jugé par un tribunal bolchevique, est condamné à la résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou. Pendant trois décennies, il observe depuis ce huis clos les bouleversements de la Russie soviétique : les purges staliniennes, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide.
Le roman a le charme d’une cage dorée : l’histoire politique n’y apparaît qu’à travers les échos qui parviennent jusqu’au palace — un client qui disparaît, un menu qui s’appauvrit, un portrait de Lénine qu’on accroche dans le hall. Le comte, figure d’un monde englouti, observe le pouvoir avec le même détachement désabusé que les personnages de da Empoli. Mais là où Le Mage du Kremlin plonge dans les arcanes de la politique, Un gentleman à Moscou choisit la marge et le retrait comme poste d’observation.
9. Le Maître et Marguerite (Mikhaïl Boulgakov, 1967)

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Chef-d’œuvre de la littérature russe du XXe siècle, ce roman achevé en 1940 mais publié à titre posthume en 1967 met en scène l’irruption du Diable — sous les traits du professeur Woland — dans le Moscou soviétique des années 1930. Autour de cette apparition gravitent un écrivain brisé par la censure (le Maître), sa compagne Marguerite, et le poète Ivan Biezdomny, interné dans un asile.
Boulgakov y tourne le régime stalinien en dérision avec un humour noir que la censure soviétique n’a pas toléré — le texte intégral ne paraîtra que vingt-sept ans après la mort de l’auteur. Le roman pose une question qui traverse aussi Le Mage du Kremlin : quel pacte un artiste peut-il conclure avec le pouvoir sans y perdre son âme ? Et la figure de Woland, maître du mensonge et de l’illusion, préfigure étonnamment bien les manipulateurs modernes du Kremlin.
10. Nous autres (Evgueni Zamiatine, 1924)

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Écrit en 1920 et publié pour la première fois en traduction anglaise en 1924, Nous autres est le roman fondateur de la dystopie moderne — celui qui a ouvert la voie à 1984 de George Orwell et au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Dans l’État Unique, cité de verre où chaque individu porte un numéro et où la vie est réglée à la minute, l’ingénieur D-503 commence à tenir un journal. Sa rencontre avec I-330, une dissidente, fait vaciller ses certitudes.
Zamiatine, lui-même bolchevik de la première heure devenu critique du régime, a identifié dès 1920 les piliers du totalitarisme : la surveillance permanente, l’abolition de la vie privée, la soumission volontaire. Un siècle plus tard, à l’ère des algorithmes et de la désinformation, le diagnostic n’a pas pris une ride — il s’est simplement déplacé du verre au silicium.
11. Vie et destin (Vassili Grossman, 1980)

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Souvent comparé à Guerre et Paix de Tolstoï, Vie et destin est une somme de plus de huit cents pages dont le manuscrit fut confisqué par le KGB en 1961 — il ne paraîtra en Occident qu’en 1980. Le récit embrasse le destin de plusieurs familles soviétiques pendant la bataille de Stalingrad. Du front aux laboratoires de physique, des camps nazis aux camps du goulag, Grossman met en regard les deux totalitarismes du XXe siècle avec une rigueur implacable.
Correspondant de guerre pour l’Armée rouge, l’un des premiers journalistes à entrer dans Treblinka, Grossman ne décrit pas la violence par ouï-dire : il l’a vue. Comme Le Mage du Kremlin, Vie et destin refuse les simplifications et cherche à comprendre comment des hommes ordinaires deviennent les instruments du pouvoir absolu.