Le Horla est une nouvelle fantastique de Guy de Maupassant, publiée en 1887 dans un recueil homonyme chez l’éditeur Paul Ollendorff. Le texte prend la forme d’un journal intime tenu du 8 mai au 10 septembre par un narrateur anonyme, bourgeois normand qui vit seul au bord de la Seine, près de Rouen. Celui-ci y consigne les manifestations d’une présence invisible — une carafe d’eau retrouvée vide au matin, des pages qui se tournent seules, une rose cueillie par une main qu’il ne peut voir — avant de donner un nom à l’entité qui le hante : le Horla. Le récit s’achève sur des points de suspension : le narrateur, qui a mis le feu à sa propre maison sans réussir à détruire la créature, envisage le suicide comme ultime recours.
Il existe une version antérieure, plus courte, parue en 1886 dans le quotidien Gil Blas sous forme de récit-cadre ; c’est toutefois la version de 1887, plus longue et plus aboutie, qui a imposé Le Horla comme l’un des textes fondateurs du fantastique moderne. La rédaction de cette nouvelle coïncide avec les premiers ravages de la syphilis chez Maupassant, alors en proie à des hallucinations et à des troubles de la personnalité — la frontière entre la fiction et le document clinique n’a jamais été aussi mince.
Si vous êtes à la recherche de lectures similaires, voici quelques pistes.
1. Le Tour d’écrou (Henry James, 1898)

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Une jeune gouvernante sans nom est envoyée au manoir de Bly, dans la campagne de l’Essex, pour veiller sur deux orphelins, Miles et Flora. Leur tuteur, un gentleman londonien aussi séduisant que distant, a posé une seule condition : ne jamais le déranger. Les enfants sont adorables — trop, peut-être. Très vite, la gouvernante aperçoit des silhouettes : celles de Peter Quint, un ancien valet, et de Miss Jessel, sa prédécesseure, tous deux décédés. Elle se convainc que ces spectres cherchent à corrompre les enfants, et entreprend de les protéger coûte que coûte. Mais Mrs. Grose, l’intendante au solide bon sens, ne voit rien. Les enfants nient tout. Et le récit, encadré par une veillée au coin du feu la nuit de Noël, ne livre aucune certitude.
Le Tour d’écrou repose sur une ambiguïté irréductible : s’agit-il d’une véritable histoire de revenants, ou du délire d’une jeune femme isolée, surmenée, hantée par des projections que la critique freudienne s’est empressée d’analyser ? Henry James multiplie les pistes et les fausses pistes, et chaque chapitre se referme sur un cran de tension supplémentaire — un tour d’écrou, justement. Salué dès sa parution par Oscar Wilde et, plus tard, par Jorge Luis Borges, ce court roman n’a jamais cessé de diviser ses lecteur·ices. Comme Le Horla, il refuse de trancher entre la folie et le surnaturel, et vous abandonne avec le doute pour seule compagnie.
2. Le Papier peint jaune (Charlotte Perkins Gilman, 1892)

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La narratrice vient d’accoucher et souffre de ce que l’on qualifierait aujourd’hui de dépression périnatale. Son mari John, médecin, loue une vieille demeure pour l’été et l’installe dans une chambre à l’étage, avec interdiction formelle de travailler, de lire ou de s’adonner à quelque activité intellectuelle que ce soit. Le traitement est simple : repos, grand air, phosphates. Il ne lui reste que son journal clandestin et les murs de sa chambre. Elle se met à observer le papier peint jaune qui les tapisse — ses motifs grotesques, ses arabesques convulsées — jusqu’à y percevoir une forme. Une femme, prisonnière derrière le dessin, qui rampe et secoue les barreaux.
Rédigée en deux jours en 1890, cette nouvelle de Charlotte Perkins Gilman est en grande partie autobiographique : l’autrice avait elle-même subi la fameuse « cure de repos » du Dr Silas Weir Mitchell, qui avait failli la détruire. D’un côté, c’est un récit fantastique redoutable, où l’on assiste à la dissolution d’un esprit dans un huis clos toujours plus étouffant. De l’autre, c’est une charge féministe d’une violence rare contre le patriarcat médical du XIXe siècle, où l’on soignait les femmes en leur ôtant précisément ce dont elles avaient besoin : la parole, la pensée, l’autonomie. La dernière scène ne tranche pas — libération ou effondrement définitif ? — et pose la même question que Le Horla : quand le remède devient la maladie, que reste-t-il de la raison ?
3. L’Homme au sable (E.T.A. Hoffmann, 1817)

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L’étudiant Nathanaël, dans une lettre à son ami Lothaire, raconte le traumatisme qui empoisonne sa vie depuis l’enfance : la figure de l’Homme au sable, ce croquemitaine qui, selon la vieille servante, arrache les yeux des enfants désobéissants pour nourrir ses petits. Le jeune garçon avait identifié ce monstre à Coppelius, un avocat sinistre, ami de son père, impliqué dans de mystérieuses expériences nocturnes qui se sont soldées par la mort du père. Des années plus tard, un opticien ambulant italien du nom de Coppola se présente à sa porte — et Nathanaël, terrifié, croit reconnaître Coppelius. Grâce à une longue-vue achetée à Coppola, il découvre et épie Olimpia, la fille de son professeur Spalanzani, dont il tombe éperdument amoureux. Le problème, c’est qu’Olimpia est un automate.
Publié dans le recueil des Contes nocturnes, ce récit est à l’origine du concept d’inquiétante étrangeté (Unheimliche), théorisé par Ernst Jentsch puis repris par Freud dans son célèbre essai de 1919. Hoffmann y pose des questions qui n’ont pas vieilli : comment savoir si ce que l’on regarde est vivant ou mécanique, réel ou fabriqué ? Le motif des yeux — volés, arrachés, artificiels — traverse toute la nouvelle comme un signal d’alarme : Nathanaël ne voit jamais le monde tel qu’il est, mais toujours à travers un filtre (la terreur enfantine, la longue-vue, la passion amoureuse). Sa fiancée Clara, dont le nom dit tout, incarne la lucidité ; Olimpia, l’illusion absolue. Que Nathanaël préfère la seconde — l’automate plutôt que la femme qui pense — n’est pas seulement tragique : c’est le signe que son esprit a déjà basculé.
4. Le Double (Fiodor Dostoïevski, 1846)

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Iakov Pétrovitch Goliadkine est conseiller titulaire à Saint-Pétersbourg, autrement dit un fonctionnaire de neuvième rang, aussi insignifiant que son nom le suggère (en russe, goliadka évoque la nudité, la pauvreté). Un soir, après s’être ridiculisé lors d’une soirée mondaine chez le père de la femme qu’il aime, Clara Olsoufievna, il croise dans la nuit glaciale un homme qui lui ressemble trait pour trait. Ce Goliadkine-cadet, comme le narrateur le surnomme, s’installe dans sa vie, prend son poste au bureau, séduit ses supérieurs, le tourne en ridicule devant ses collègues. Et personne — pas même Pétrouchka, son propre valet — ne semble s’étonner qu’il y ait désormais deux Goliadkine.
Deuxième roman de Dostoïevski, Le Double a reçu à sa parution un accueil glacial qui a profondément meurtri son auteur : il était convaincu d’avoir écrit un texte majeur. L’histoire lui a donné partiellement raison : Vladimir Nabokov, qui détestait pourtant Dostoïevski, considérait Le Double comme le meilleur livre qu’il ait produit. Le roman décortique avec une précision quasi clinique la mécanique de la paranoïa et de l’effondrement identitaire. Goliadkine parle sans cesse, se justifie, se contredit, s’embourbe dans un flux verbal de plus en plus incohérent — et c’est ce torrent de mots, plus que le double lui-même, qui trahit la catastrophe en cours. La parenté avec Le Horla est limpide : la menace n’a peut-être pas d’existence propre — elle n’est que le symptôme d’une conscience qui se fissure.
5. Le Chat noir (Edgar Allan Poe, 1843)

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Condamné à mort, le narrateur rédige sa confession. Il raconte avoir été autrefois un homme doux, marié, entouré d’animaux — dont un chat noir nommé Pluton, en référence au dieu romain des Enfers, ce qui n’augure rien de bon. L’alcoolisme s’est installé, puis la violence. Un soir d’ivresse, il a crevé un œil du chat avec son canif. Plus tard, il l’a pendu à un arbre. La nuit même, sa maison a brûlé ; sur le seul mur resté debout est apparue l’empreinte d’un chat avec une corde autour du cou. Un deuxième chat, borgne lui aussi, avec une tache blanche en forme de gibet sur le poitrail, a fini par entrer dans sa vie. La suite est un enchaînement de fureur, de hache et de briques — jusqu’à la scène finale, d’une ironie macabre.
Traduite en français par Charles Baudelaire dans les Nouvelles Histoires extraordinaires, cette nouvelle est l’un des textes les plus noirs de Poe — et c’est dire quelque chose. L’auteur y étudie ce qu’il appelle le « démon de la perversité » : cette pulsion qui pousse à accomplir un acte précisément parce qu’il est abominable, parce qu’on sait qu’il ne faut pas le commettre. Le chat est à la fois victime, témoin, double et instrument de châtiment ; il est la conscience que le narrateur a voulu supprimer et qui revient, intacte, du fond du mur. On retrouve ici le nerf du Horla : l’effroi ne vient pas d’un monstre extérieur mais de ce qui se passe entre les deux oreilles du narrateur — même si la dernière page laisse planer un doute surnaturel tenace.
6. Le Journal d’un fou (Nicolas Gogol, 1835)

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Aksenty Ivanovitch Poprichtchine taille des plumes dans un ministère de Saint-Pétersbourg. C’est à peu près tout ce qu’il fait de ses journées — hormis soupirer en secret pour Sophie, la fille du directeur, dont la voix lui évoque un canari. Un jour, dans la rue, il surprend une conversation entre deux chiens — Medji, le petit chien de Sophie, et Fidèle, celui d’une voisine. Il se persuade que ces chiens s’écrivent des lettres, réussit à mettre la main sur la correspondance, et la lit avec le plus grand sérieux. Puis les dates de son journal se désagrègent (« Année 2000, 43 avril »), il se déclare Ferdinand VIII, roi d’Espagne, et finit à l’asile — qu’il prend pour un château, avec un geôlier qu’il traite en chancelier.
Seul texte de Gogol écrit à la première personne et sous forme de journal, cette nouvelle est d’une drôlerie féroce — ce qui la rend d’autant plus dévastatrice quand le ton bascule. Car le rire ne dure pas. Derrière les chiens épistoliers et le roi autoproclamé se dessine le portrait d’un homme écrasé par la hiérarchie du tchin (la table des rangs russe), humilié par son chef de bureau, invisible aux yeux de la femme qu’il convoite, réduit à un rôle si dérisoire que la folie devient la seule promotion accessible. Les dernières pages, où Poprichtchine subit des sévices qu’il interprète comme un cérémonial royal, éteignent d’un coup le rire des premières. Gogol a ouvert ici la voie que Dostoïevski, avec Le Double, empruntera onze ans plus tard.
7. La Couleur tombée du ciel (H. P. Lovecraft, 1927)

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Un géomètre de Boston se rend à Arkham, en Nouvelle-Angleterre, pour étudier l’emplacement d’un futur réservoir. Près du site, il découvre un terrain désolé que les habitants appellent la Lande Foudroyée : une étendue grise, stérile, où rien ne pousse et que tout le monde évite. Ammi Pierce, un vieux fermier, lui raconte ce qui s’est passé dans les années 1880. Une météorite est tombée sur les terres de la famille Gardner. Les scientifiques de l’université de Miskatonic l’ont étudiée sans rien comprendre : la roche contenait une couleur inconnue du spectre visible, qui a résisté à toute analyse avant de se dissoudre. Puis les cultures des Gardner se sont mises à pourrir. Les fruits avaient un goût immonde. Les animaux ont dégénéré. Et les membres de la famille, un par un, ont sombré dans la folie et la décomposition.
Lovecraft considérait cette nouvelle comme la meilleure qu’il ait écrite, et à la relecture, on a du mal à le contredire. La Couleur tombée du ciel est le texte qui définit le mieux ce que l’on appelle l’horreur cosmique : la terreur qui naît non pas d’un monstre à tentacules, mais d’un phénomène absolument étranger à l’entendement humain. Ici, pas de créature identifiable, pas de rituel occulte — juste une couleur qui n’a pas de nom dans notre langue et qui contamine tout ce qu’elle touche. La menace est invisible, lente, irréversible, et les scientifiques comme les paysans sont également impuissants. C’est là ce qui rapproche ce texte du Horla : dans les deux cas, l’ennemi échappe à toute catégorie connue, et la raison n’a plus rien à quoi se raccrocher.