Publié en août 2019 chez Albin Michel, Le Bal des folles est le premier roman de Victoria Mas. L’action se déroule en 1885, à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, où des femmes sont internées — souvent à tort — sous l’autorité du neurologue Jean-Martin Charcot, alors au sommet de sa renommée. On y suit trois femmes : Eugénie, jeune bourgeoise enfermée par son propre père parce qu’elle prétend communiquer avec les morts ; Louise, adolescente abusée devenue cobaye des séances d’hypnose ; et Geneviève, infirmière en chef. Leur point de convergence : le bal costumé annuel de la mi-carême, où le Tout-Paris vient s’encanailler au spectacle de ces « folles » déguisées en colombines et en mousquetaires. Récompensé par le prix Renaudot des lycéens 2019 et adapté au cinéma par Mélanie Laurent en 2021, le roman s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Si vous êtes à la recherche de lectures similaires, voici quelques pistes.
1. Blanche et Marie (Per Olov Enquist, 2004)

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Le romancier suédois Per Olov Enquist part de deux femmes réelles pour bâtir un récit où la frontière entre documents d’archives et pure invention reste volontairement indiscernable. La première, Blanche Wittman, fut internée à la Salpêtrière à l’âge de seize ans et devint la patiente la plus célèbre du professeur Charcot — celle que l’on voit, sur le fameux tableau d’André Brouillet, renversée dans les bras d’un assistant sous les yeux de Freud et de Strindberg. La seconde, c’est Marie Curie, double lauréate du prix Nobel, dont la liaison avec le physicien Paul Langevin provoqua un scandale national.
Enquist imagine que Blanche, après la mort de Charcot, devient l’assistante de Marie Curie à l’Institut du radium, où la manipulation de la pechblende la condamne à de successives amputations — jusqu’à finir réduite à l’état de « femme-tronc », promenée dans une brouette comme aux temps de la Salpêtrière. C’est à travers les carnets fictifs de Blanche, intitulés le Livre des questions, que le récit se déploie : un roman sur l’amour et sur l’obstination à vouloir en trouver la formule — chimique chez Marie, clinique chez Charcot, littéraire chez Blanche elle-même. Si vous avez été frappé·e par la figure de Charcot et le sort de ses patientes dans Le Bal des folles, ce roman vous emmènera du même point de départ vers des eaux bien plus troubles — celles de la science quand elle consume celles qui la servent.
2. 10 jours dans un asile (Nellie Bly, 1887)

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En 1887, la journaliste américaine Nellie Bly — de son vrai nom Elizabeth Jane Cochrane — a vingt-trois ans et un culot monstre. Mandatée par Joseph Pulitzer, patron du New York World, elle se fait passer pour folle afin d’infiltrer le Blackwell’s Island Hospital, un asile pour femmes situé sur une île au large de Manhattan. Elle y passe dix jours et en ressort avec un reportage incendiaire, d’abord publié en feuilleton, qui provoquera un tollé national.
Ce qu’elle décrit n’a rien d’un récit romancé : nourriture immonde, bains glacés administrés en série, infirmières brutales, médecins si imbus de leur savoir qu’ils ne remettent jamais en cause un diagnostic — y compris face à des femmes parfaitement saines d’esprit, dont le seul tort est d’être immigrantes et de ne pas maîtriser l’anglais. Le texte, bref (une centaine de pages) et sans une once de gras, a contribué à débloquer un million de dollars supplémentaires pour la prise en charge des malades mentaux à New York. Pionnière du journalisme d’infiltration, Nellie Bly offre ici le pendant documentaire et américain de ce que Victoria Mas a mis en fiction côté français — avec cette différence que la journaliste, elle, a vécu l’asile dans sa propre chair.
3. La salle de bal (Anna Hope, 2016)

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Hiver 1911, Yorkshire. Ella Fay, ouvrière dans une filature, est internée à l’asile de Sharston pour avoir brisé une vitre — pas exactement le genre de délit qui justifie un enfermement à durée indéterminée. Mais dans l’Angleterre du début du XXe siècle, être pauvre et un peu rebelle suffit amplement. À Sharston, hommes et femmes vivent séparés : les premiers cultivent la terre, les secondes s’épuisent à la blanchisserie. Seul moment de rencontre : le bal du vendredi soir, dans une somptueuse salle ornée de vitraux, où les pensionnaires jugés « sages » ont le droit de danser ensemble.
C’est là qu’Ella croise John Mulligan, un Irlandais rongé par le deuil, et que le Dr Charles Fuller, violoniste convaincu des vertus thérapeutiques de la musique, les observe avec un œil qui n’est pas seulement médical. Mais Fuller est aussi fasciné par les théories eugénistes alors en vogue — y compris chez un certain Winston Churchill, alors ministre de l’Intérieur. Anna Hope, qui s’est inspirée du véritable High Royds Hospital de Menston (fermé en 2003, où son arrière-arrière-grand-père fut interné), construit un roman à trois voix — la patiente, l’amoureux, le médecin —, où l’amour naît au cœur de l’enfermement et où celui qui est censé guérir s’avère le plus dangereux de tous. La parenté avec Le Bal des folles est évidente — les deux titres partagent jusqu’à l’image du bal comme soupape de la réclusion.
4. La Louisiane (Julia Malye, 2024)

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Paris, 1720. La Supérieure de la Salpêtrière — oui, encore elle — reçoit l’ordre de sélectionner une centaine de femmes parmi ses pensionnaires pour les envoyer de l’autre côté de l’Atlantique. Leur mission : épouser les colons français installés en Louisiane et leur donner une descendance. Parmi ces « volontaires » (les guillemets s’imposent) : Charlotte, orpheline de douze ans à la répartie acérée ; Pétronille, jeune aristocrate désargentée au visage barré d’une tache de naissance ; et Geneviève, condamnée pour avortement.
Julia Malye retrace leur traversée à bord de La Baleine, puis leurs vies dans une colonie hostile, entre ouragans, maladies, guerres et mariages imposés à des hommes qu’elles n’ont pas choisis. Le roman couvre plusieurs décennies et suit les trajectoires divergentes de ces trois amies que la traversée a soudées, dans un territoire où les peuples autochtones assistent, incrédules, aux mœurs des colons. L’ancrage dans la Salpêtrière, le sort des femmes traitées comme du bétail reproducteur et l’amitié forgée entre ces trois rescapées placent La Louisiane dans le prolongement direct de Le Bal des folles — avec un continent entier en plus et un épisode historique que la mémoire collective a commodément oublié.
5. Ce qu’elle a laissé derrière elle (Ellen Marie Wiseman, 2013)

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Le roman repose sur une alternance entre deux époques et deux femmes qu’un même asile finira par relier. En 1929, Clara Cartwright, dix-huit ans, fille de bonne famille new-yorkaise, commet l’impardonnable : tomber amoureuse d’un jeune immigrant italien plutôt que d’accepter le mariage arrangé par son père. Celui-ci, furieux, la fait interner dans un établissement pour « malades nerveuses ». Clara y subira des années d’humiliations et de traitements barbares, avant d’être transférée à l’asile public de Willard après le krach boursier.
En 1995, Izzy, dix-sept ans, hantée par le geste de sa mère qui a tué son mari dans son sommeil, est envoyée par sa famille d’accueil cataloguer les objets trouvés dans les ruines de ce même asile, désormais abandonné. Au milieu des malles poussiéreuses, elle tombe sur un journal intime et des lettres jamais ouvertes — ceux de Clara. Deux vies que soixante-six ans séparent, mais que ces mêmes murs finissent par réunir. Le roman expose des pratiques glaçantes — notamment les stérilisations forcées — et rappelle que l’enfermement arbitraire des femmes n’est pas qu’une affaire de XIXe siècle français.
6. L’étrange disparition d’Esme Lennox (Maggie O’Farrell, 2006)

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Soixante ans. C’est le temps qu’Esme Lennox a passé dans un hôpital psychiatrique écossais, oubliée de sa propre famille. Quand l’établissement ferme ses portes, sa petite-nièce Iris — qui ignorait jusqu’à son existence — reçoit un coup de téléphone. Débute alors une reconstitution à trois voix : celle d’Iris, trentenaire qui tient une boutique de vêtements à Édimbourg et jongle entre deux amants ; celle d’Esme, qui revit par bribes son enfance dans les Indes britanniques puis son adolescence à Édimbourg dans les années 1930 ; et celle de Kitty, la sœur aînée, désormais atteinte d’Alzheimer, dont les monologues décousus recèlent les clés d’un secret familial inavouable.
Maggie O’Farrell dévoile peu à peu les raisons de l’internement d’Esme : une jeune fille fantasque, trop intelligente, trop libre, qui ne rentrait pas dans le moule de la bienséance bourgeoise édimbourgeoise. Le viol qu’elle a subi et ses conséquences ont fait le reste. Ce roman — qui ne livre ses clés qu’à la dernière page — est un récit féroce sur la manière dont les familles ont pu se débarrasser de celles qui les « dérangeaient », avec la complicité d’une médecine arrangeante. La Salpêtrière de Victoria Mas a son pendant écossais : il s’appelle Cauldstone, et on y reste soixante ans.
7. Les secrets de Ciempozuelos (Almudena Grandes, 2020)

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1954, Espagne franquiste. Le jeune psychiatre Germán Velázquez revient dans son pays après quinze ans d’exil en Suisse pour travailler à l’asile pour femmes de Ciempozuelos, en banlieue de Madrid. Il y retrouve une patiente qui l’avait fasciné enfant : Aurora Rodríguez Carballeira, paranoïaque notoire qui a assassiné sa propre fille prodige, Hildegart, quand celle-ci a tenté de s’émanciper de son emprise. Germán fait aussi la connaissance de María Castejón, aide-soignante à qui doña Aurora a jadis appris à lire et à écrire — et dont le passé, lié à la guerre civile, est loin d’être limpide.
Cinquième volet de la fresque Épisodes d’une guerre interminable (mais parfaitement lisible de façon autonome), ce roman choral d’Almudena Grandes — le dernier qu’elle ait achevé avant sa disparition en novembre 2021 — dresse le portrait d’une Espagne verrouillée par la dictature, où les péchés deviennent des délits et où la religion sert de paravent aux pires abus. L’asile y fonctionne comme un miroir déformé de l’Espagne tout entière — mêmes silences, mêmes terreurs, même chape de plomb. Pedro Almodóvar l’a résumé mieux que quiconque : un « roman-fleuve jouissif » et le meilleur antidote à l’inquiétude ambiante.
8. La part des flammes (Gaëlle Nohant, 2015)

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4 mai 1897, Paris. Le Bazar de la Charité, la plus mondaine des ventes de bienfaisance, prend feu. En quelques minutes, l’incendie fait plus de 120 victimes, en grande majorité des femmes de l’aristocratie. Gaëlle Nohant s’empare de cette catastrophe méconnue pour croiser les destins de trois femmes que tout oppose : Sophie d’Alençon, princesse de Bavière et sœur de l’impératrice Sissi, qui préfère les hôpitaux pour tuberculeux aux salons dorés ; Violaine de Raezal, jeune veuve à la réputation sulfureuse que la bonne société tient à distance ; et Constance d’Estingel, jeune femme fervente qui vient de rompre ses fiançailles — et qui découvrira que l’indépendance conquise peut vite se transformer en réclusion.
Si le roman s’éloigne du cadre de l’asile, il partage avec Le Bal des folles un même terreau : le Paris du XIXe siècle, ses codes étouffants, et le sort réservé aux femmes qui refusent de jouer le rôle qu’on leur assigne. L’une des protagonistes finira d’ailleurs internée pour avoir osé reprendre sa liberté. Le drame du Bazar — et ses suites, entre identification des corps défigurés et ragots mondains — sert de révélateur impitoyable d’une société où la valeur d’une femme se mesure à son apparence et à sa docilité. Le tout dans la grande tradition du roman-feuilleton du XIXe, avec ses rebondissements, ses duels et ses retournements — mais vu, cette fois, depuis le côté des femmes.
9. Un miracle (Victoria Mas, 2022)

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Après les couloirs de la Salpêtrière, Victoria Mas met le cap sur la Bretagne, sur l’île de Batz au large de Roscoff. Sœur Anne, religieuse chez les Filles de la Charité, arrive sur cette terre de granit avec une prophétie en poche : la Vierge doit lui apparaître ici. Au même moment, un adolescent solitaire nommé Isaac, orphelin de mère, affirme avoir des visions sur un promontoire face à la mer. Il ne dit que deux mots : « Je vois. » Mais la population, elle, en conclut que la Vierge Marie lui apparaît.
Autour de cette étincelle gravitent Hugo, seize ans, fils d’un père autoritaire et catholique rigoriste, passionné d’astronomie et perpétuellement relégué au second plan entre un frère aîné militaire et une petite sœur malade ; et Julia, justement, asthmatique, dont le souffle court inquiète tout le monde. L’annonce d’un possible miracle — puis d’une guérison inexplicable — va tout faire basculer : les certitudes, les jalousies, les violences longtemps contenues. Victoria Mas retrouve ici les thèmes qui irriguaient Le Bal des folles — la frontière entre croyance et folie, la force de l’invisible, la brutalité de ceux qui refusent ce qu’ils ne comprennent pas — mais les transplante dans un décor balayé par le sel et les tempêtes. Le spiritisme cède la place aux apparitions mariales ; la Salpêtrière, aux calvaires bretons. Le fil, pourtant, reste le même : que fait-on de ceux qui voient ce que les autres ne voient pas ?