Publié en 1975 sous le pseudonyme d’Émile Ajar, La Vie devant soi est un roman de Romain Gary récompensé par le prix Goncourt — le second de l’auteur, un cas unique dans l’histoire du prix, puisque le règlement interdit de l’attribuer deux fois à la même personne. Le récit est celui de Momo, un jeune garçon d’origine algérienne élevé à Belleville par Madame Rosa, ancienne prostituée juive rescapée d’Auschwitz, qui tient une pension clandestine pour les enfants de ses ex collègues. Avec le regard naïf et pourtant redoutablement lucide de Momo, le roman parle de vieillesse, d’amour filial par-delà les liens du sang, d’immigration et de mort — sans jamais lâcher le fil d’un humour noir irrésistible.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations du même genre.
1. La Promesse de l’aube (Romain Gary, 1960)

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Impossible de quitter Romain Gary sans passer par La Promesse de l’aube, son roman le plus célèbre avec La Vie devant soi. L’auteur y raconte — avec les libertés que lui autorise la fiction — son enfance à Vilna (Pologne), puis à Nice, auprès de sa mère Mina, ancienne actrice russe qui ne connaît aucune demi-mesure. Mina nourrit pour son fils des ambitions démesurées : il sera ambassadeur de France, héros de guerre, écrivain illustre. Cet amour maternel — étouffant, excessif, magnifique — est le moteur du livre entier.
Le récit suit ensuite Romain dans ses études de droit, son engagement dans l’aviation pendant la Seconde Guerre mondiale et ses exploits au sein des Forces françaises libres. Chaque étape de cette vie est un pas supplémentaire vers l’accomplissement de la promesse tacite faite à sa mère. Jusqu’à la révélation finale, qui fait l’effet d’un coup de couteau : en rentrant à Nice après la guerre, il découvre que Mina est morte trois ans plus tôt, après avoir pris soin de lui faire parvenir des centaines de lettres rédigées à l’avance.
Si La Vie devant soi racontait l’amour d’un fils pour une mère de substitution, La Promesse de l’aube en est le miroir inversé : l’amour démesuré d’une mère pour un fils qui passera sa vie à tenter — en vain — de retrouver un amour d’une telle intensité.
2. Les Cerfs-volants (Romain Gary, 1980)

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Dernier roman publié du vivant de Romain Gary, quelques mois avant son suicide en décembre 1980, Les Cerfs-volants est une histoire d’amour sur fond de Seconde Guerre mondiale. Ludo Fleury, orphelin normand doté d’une mémoire prodigieuse, tombe éperdument amoureux de Lila Bronicki, jeune aristocrate polonaise rencontrée dans la forêt de son village de Cléry. Il a dix ans. Il ne l’oubliera jamais — littéralement, puisque sa mémoire ne lui permet pas d’oublier quoi que ce soit.
La guerre sépare les deux jeunes gens. Ludo entre dans la Résistance, tandis que Lila, de retour de Pologne, fréquente un officier allemand — de quoi alimenter les rumeurs les plus sinistres. L’oncle de Ludo, Ambroise Fleury, dit « le facteur timbré », pacifiste revenu de la Grande Guerre, fabrique des cerfs-volants qu’il fait voler dans le ciel normand — objets fragiles et obstinés, à son image. Arrêté pour avoir fait flotter une étoile jaune sur l’un d’eux en signe de protestation, il est déporté à Auschwitz — d’où il reviendra, fidèle à ses cerfs-volants et à ses idéaux.
Ce roman reprend tous les thèmes chers à Gary — la mémoire, l’imagination, la fidélité, la résistance à la résignation — et se lit comme un dernier mot, adressé autant à ses lecteur·ice·s qu’à lui-même.
3. Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (Éric-Emmanuel Schmitt, 2001)

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Difficile de ne pas penser à La Vie devant soi en ouvrant ce court récit d’Éric-Emmanuel Schmitt. Paris, années 1960, rue Bleue. Moïse, surnommé Momo — oui, encore un Momo —, a onze ans, un père dépressif qui ne l’aime guère, et une mère absente depuis des années. Pour tout horizon, il y a l’épicerie du coin tenue par Monsieur Ibrahim, que tout le quartier appelle « l’Arabe » bien qu’il soit en réalité un musulman soufi originaire du Croissant d’Or, en Turquie. Les premières interactions entre les deux consistent surtout en boîtes de conserve que Momo vole avec une discrétion toute relative, sous le regard amusé du vieil homme.
Puis, de conversation en conversation — une phrase par jour au début, il faut être patient —, un lien profond s’installe entre l’adolescent juif et l’épicier musulman. Monsieur Ibrahim transmet sa sagesse à petites doses : l’importance du sourire, la contemplation, l’art de ne pas confondre bonheur et argent. Après le suicide du père de Momo, Ibrahim l’adopte et l’emmène en voyage vers le Croissant d’Or, là où tout a commencé pour lui. Là où tout finira aussi. De retour, Momo reprend l’épicerie et découvre, entre les pages du Coran usé de son ami, ce qu’il contenait vraiment : des fleurs séchées.
Le récit fait partie du Cycle de l’invisible, une série de textes où Schmitt aborde les grandes religions sans dogmatisme ni condescendance. Le film de François Dupeyron (2003), avec Omar Sharif dans le rôle-titre, a valu à l’acteur un César du meilleur acteur en 2004.
4. Momo, petit prince des Bleuets (Yaël Hassan, 1998)

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Encore un Momo ? Oui, et ce n’est pas un hasard : ce roman jeunesse de Yaël Hassan revendique ouvertement sa filiation avec La Vie devant soi, qui figure parmi les livres découverts par le jeune héros au fil du récit. Mohammed, dit Momo, a dix ans et s’apprête à passer un été interminable dans la cité des Bleuets. Encouragé par sa directrice d’école, qui a repéré son intelligence, il s’inscrit à la bibliothèque et se jette sur Le Petit Prince, puis sur Vendredi ou la vie sauvage, puis sur tout ce qui lui tombe sous la main.
Sur le banc où il dévore ses lectures, Momo fait la connaissance de Monsieur Edouard, un instituteur à la retraite, fantasque et érudit, qui le baptise « Petit Prince des Bleuets ». Une amitié intergénérationnelle naît de ces échanges : ensemble, ils discutent littérature, refont le monde, et entreprennent même de réenchanter la cité à coups de pinceaux et de pots de peinture. Mais Momo découvre que Monsieur Edouard réside en maison de retraite et souffre de la maladie d’Alzheimer. Ses jours sont comptés. L’enfant l’accompagnera jusqu’au bout, et se fera une promesse : devenir, un jour, écrivain français.
Ce roman donne envie de lire — ce qui est peut-être le plus beau compliment qu’on puisse faire à un livre. D’autant que c’est Monsieur Edouard qui met entre les mains de Momo un certain roman de Gary signé Ajar — on vous laisse deviner lequel.
5. Petit pays (Gaël Faye, 2016)

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Premier roman de Gaël Faye, par ailleurs auteur-compositeur-interprète, Petit pays a reçu le prix Goncourt des lycéens 2016 et s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Le récit, en partie autobiographique, suit Gabriel, dit Gaby, un garçon d’une dizaine d’années qui vit à Bujumbura (Burundi) au début des années 1990. Son père est un expatrié français ; sa mère, Yvonne, est une Rwandaise tutsi réfugiée. Gabriel a une enfance en or : copains, mangues, cabanes secrètes au bord de la rivière Muha, les quatre cents coups avec sa bande.
Puis tout bascule. Les parents se séparent. Les tensions ethniques entre Hutus et Tutsis s’intensifient au Burundi, et le génocide éclate au Rwanda voisin en avril 1994. Yvonne, partie tenter de sauver sa famille, en revient brisée. Le quartier de Gabriel se transforme. Ses amis d’enfance ne parlent plus que d’armes et de vengeance. Lui trouve refuge dans les livres que lui prête Madame Economopoulos, sa voisine grecque, dont la bibliothèque devient son bunker imaginaire.
Le récit tient sa force du décalage entre l’insouciance du narrateur et la gravité de ce qu’il décrit — sans jamais verser dans la leçon d’histoire. Gabriel, comme Momo, ne comprend pas tout ce qui se passe autour de lui, mais il sent, et il enregistre. Et quand il écrit, vingt ans plus tard, c’est pour retrouver le Burundi de son enfance — celui d’avant.
6. Un sac de billes (Joseph Joffo, 1973)

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Best-seller international traduit en dix-huit langues, Un sac de billes est le récit autobiographique de Joseph Joffo, qui revient sur son enfance juive sous l’Occupation. En 1941, Joseph a dix ans et vit avec sa famille dans le quartier de la Porte de Clignancourt, à Paris. Son père tient un salon de coiffure avec ses deux fils aînés. Un jour, le port de l’étoile jaune devient obligatoire. À l’école, un copain propose à Joseph d’échanger son étoile contre un sac de billes — échange naïf qui donne son titre au livre.
Face à la menace, le père Joffo ordonne à Joseph et à son frère Maurice, douze ans, de quitter Paris seuls pour rejoindre la zone libre. Les deux garçons traversent la France occupée avec dix mille francs en poche et sans papiers. Les moments de danger extrême — interrogatoires de la Gestapo, arrestations — succèdent aux épisodes de débrouillardise enfantine. Ils survivent grâce à leur aplomb, à l’aide de quelques Justes, et à un mensonge répété avec une constance admirable : non, ils ne sont pas juifs. La guerre se termine, la famille se retrouve au salon de coiffure. Seul le père manque : il n’est pas revenu de la déportation.
Comme dans La Vie devant soi, c’est un enfant qui raconte, et c’est par son regard que l’absurdité de la violence devient la plus visible — même quand ce regard préfère s’attarder sur un bon repas ou un tour de passe-passe réussi.
7. Le Gone du Chaâba (Azouz Begag, 1986)

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Dans le parler lyonnais, un « gone », c’est un gosse. Le « Chaâba » désigne, en arabe dialectal, un lieu reculé — et en l’occurrence le bidonville de Villeurbanne où le jeune Azouz grandit dans les années 1960, au milieu de familles algériennes venues fuir la misère. Pas d’eau courante, pas d’électricité, des toilettes rudimentaires, des matelas à même le sol. Mais des éclats de rire, de la solidarité et des enfants qui ne se plaignent pas.
Azouz est un élève brillant, et c’est là que les ennuis commencent. Son père, Bouzid, analphabète et maçon, l’encourage à travailler dur à l’école pour ne pas finir comme lui. Mais ses camarades arabes le rejettent : un bon élève, ce n’est plus un vrai Arabe. Azouz se retrouve écartelé entre deux mondes — celui de la cité et celui de l’école, celui de la langue de ses parents et celui du français —, sans jamais tout à fait appartenir à l’un ou à l’autre. Lorsque la famille emménage enfin dans un appartement à Lyon, l’émerveillement devant l’eau courante et la télévision est à la mesure de la précarité d’avant.
Ce roman autobiographique, adapté au cinéma par Christophe Ruggia en 1997, pose une question que beaucoup d’enfants d’immigré·e·s connaissent : comment réussir à l’école sans avoir l’impression de trahir les siens ? Le fait qu’Azouz Begag soit devenu chercheur au CNRS, écrivain et ministre de la République donne une idée de la réponse — mais le livre, lui, ne triche pas sur la difficulté du chemin.
8. Kiffe kiffe demain (Faïza Guène, 2004)

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Faïza Guène avait dix-neuf ans quand elle a publié ce premier roman, devenu un phénomène éditorial (400 000 exemplaires vendus, vingt-six traductions). La narratrice, Doria, quinze ans, vit seule avec sa mère dans une cité HLM de Livry-Gargan, en banlieue parisienne, depuis que son père est reparti au Maroc épouser une femme plus jeune — et, surtout, susceptible de lui donner un fils. Doria a le sens de la vanne, une connaissance encyclopédique de la télévision, et un franc-parler dévastateur : pour elle, c’est le mektoub, le destin — et le destin est un scénariste sans talent.
Entre les séances chez sa psychologue Madame Burlaud, les passages de l’assistante sociale, les cours au lycée et son ami Hamoudi — ancien dealer reconverti et amateur secret de poésie —, Doria égrène les jours. Sa mère, Yasmina, femme de ménage illettrée dans un hôtel Formule 1, est son soleil. Puis Nabil, le voisin un peu nul censé lui donner des cours particuliers, lui récite du Rimbaud. Et quelque chose change. Le « kif-kif » (toujours pareil) laisse place au « kiffe » (aimer fort). Le titre, à lui seul, est un concentré du roman : un jeu de mots bilingue entre l’arabe et l’argot français, entre la résignation et l’espoir.
Le ton de Doria — drôle, acide, jamais larmoyant — rappelle celui de Momo, même si l’univers a changé. Et la parenté n’est pas que formelle : comme chez Gary, l’humour sert ici de bouclier contre une réalité qui ne fait pas de cadeaux.
9. Autobiographie d’une Courgette (Gilles Paris, 2002)

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Le titre est trompeur : il ne s’agit ni d’une autobiographie, ni de l’histoire d’un légume. Icare, neuf ans, surnommé « Courgette » par sa mère, vit seul avec cette dernière depuis que son père est parti « faire le tour du monde avec une poule ». Sa mère boit de la bière devant la télévision et distribue les raclées quand elle arrive à monter l’escalier — ce que sa jambe raide rend heureusement difficile. Un jour, Courgette découvre un revolver dans le grenier et tue accidentellement sa mère.
Placé dans un foyer pour enfants, la résidence Les Fontaines, Courgette découvre — paradoxalement — ce qu’il n’avait jamais connu : l’amitié, l’attention des adultes, et même l’amour, en la personne de Camille, petite fille mutine et courageuse. Il rencontre aussi Simon, qui sait tout sur tout le monde sauf sur lui-même ; Ahmed et son doudou ; Alice, que sa propre famille a détruite ; et Béatrice, qui attend une mère qui ne viendra pas. Chacun a ses fêlures — maltraitance, abandon, violence —, mais dans le regard de Courgette, rien n’est tout à fait désespéré.
Le roman a connu une seconde vie grâce au film d’animation de Claude Barras, Ma vie de Courgette (2016), nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation. La mort, la maltraitance, la solitude : les sujets sont rudes, mais Courgette les regarde avec des yeux si grands et si peu apitoyés sur eux-mêmes que le lecteur·ice finit par sourire — parfois la gorge un peu serrée, mais sourire quand même.