La Vague est un roman de Todd Strasser paru en 1981, librement inspiré de l’expérience menée en 1967 par le professeur d’histoire Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto, en Californie. Un enseignant y crée dans sa classe un mouvement fondé sur la discipline, l’esprit de corps et l’obéissance pour faire saisir à ses élèves les mécanismes du nazisme — un mouvement qui lui échappe en quelques jours à peine.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. Matin brun (Franck Pavloff, 1998)

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Onze pages suffisent. Dans cette nouvelle, un « État brun » interdit progressivement tout ce qui n’est pas brun : d’abord les chats, puis les chiens, puis les journaux, puis les livres. Deux amis, Charlie et le narrateur, acceptent chaque mesure l’une après l’autre, persuadés que ces concessions mineures leur épargneront des ennuis.
Franck Pavloff a rédigé ce texte en réaction aux alliances entre la droite et le Front national lors des élections régionales de 1998. Le récit a connu un retentissement considérable en 2002, lors de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, et s’est depuis vendu à plus de deux millions d’exemplaires.
C’est un apologue sur la lâcheté ordinaire : chaque renoncement, aussi anodin qu’il paraisse, rend le suivant plus facile. La chute, implacable, rappelle le célèbre texte du pasteur Martin Niemöller — « Quand ils sont venus chercher… ».
2. Sa Majesté des mouches (William Golding, 1954)

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Après le crash de leur avion sur une île déserte du Pacifique, une quinzaine de collégiens britanniques se retrouvent seuls, sans aucun adulte. Ralph, élu chef par le groupe, instaure des règles et un signal de détresse. Mais Jack, un garçon autoritaire, fonde un clan rival de chasseurs et entraîne peu à peu la majorité dans la violence et le rituel sacrificiel.
Le titre renvoie à Belzébuth, figure biblique du diable. William Golding, qui a servi dans la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, en a tiré une fable sur la fragilité de l’ordre civilisé : privés de cadre, les enfants réinventent d’eux-mêmes la rivalité territoriale, le culte du chef et le meurtre collectif — tout ce que le monde adulte pratique à plus grande échelle.
Golding a reçu le prix Nobel de littérature en 1983. Ce roman, souvent rangé — à tort — en littérature jeunesse, reste d’une brutalité intacte.
3. La Ferme des animaux (George Orwell, 1945)

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Les animaux de la Ferme du Manoir se soulèvent contre leur propriétaire humain et fondent une société égalitaire, gouvernée par sept commandements. Très vite, les cochons, menés par l’ambitieux Napoléon, s’arrogent tous les privilèges, réécrivent les règles et instaurent un régime aussi oppressif que celui qu’ils ont renversé.
George Orwell a conçu cette fable comme une satire directe de la révolution russe et de la dérive stalinienne. Les correspondances sont transparentes : Napoléon incarne Staline, Boule de Neige évoque Trotski, le cheval Malabar représente le prolétariat corvéable et sacrifié. Mais la portée du texte excède largement le cas soviétique : le mécanisme qu’il décrit — un idéal égalitaire confisqué par une élite qui réécrit l’histoire à son profit — se retrouve sous tous les régimes autoritaires.
Le mot d’ordre final — certains sont « plus égaux que d’autres » — est entré dans le langage commun. Peu de romans se résument aussi bien en une seule phrase.
4. 1984 (George Orwell, 1949)

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Dans l’Océania, un super-État en guerre permanente, le Parti et son chef omniprésent, Big Brother, exercent un contrôle absolu sur la population. Winston Smith, modeste employé du ministère de la Vérité, est chargé de falsifier les archives pour les rendre conformes à la ligne officielle. Quand il tente de résister, le régime se referme sur lui avec une brutalité méthodique.
Orwell a imaginé un monde où la surveillance est totale, où la « novlangue » réduit le périmètre de la pensée et où le « doublepenser » contraint chaque citoyen à tenir pour vraies deux affirmations contradictoires. Le roman est nourri par l’observation des totalitarismes nazi et soviétique, mais aussi par l’expérience de l’auteur au sein de la propagande britannique — il a travaillé pour la BBC pendant la guerre.
Publié en 1949, 1984 n’a cessé de voir ses ventes remonter à chaque crise politique. Preuve que le livre continue de toucher juste.
5. Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932)

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Dans l’État mondial, la stabilité est assurée non par la terreur, mais par le conditionnement biologique et le plaisir. Les êtres humains sont fabriqués en laboratoire, répartis en castes génétiquement prédéterminées, et maintenus dans un état de satisfaction permanente grâce au soma, une drogue sans effets secondaires. Bernard Marx, mal à l’aise dans ce système, provoque une faille lorsqu’il ramène un « Sauvage » au cœur de cette civilisation.
Là où Orwell montre un pouvoir qui écrase, Huxley décrit un pouvoir qui endort. La liberté n’est pas arrachée par la force : elle est abandonnée volontairement en échange de la sécurité et du plaisir. Avec le recul, les sociétés de consommation occidentales ressemblent davantage au Meilleur des mondes qu’à 1984. Paru en 1932, dix-sept ans avant le roman d’Orwell, le livre propose une dystopie qui ne craint pas de sembler séduisante — et c’est précisément ce qui en fait la puissance.
6. Fahrenheit 451 (Ray Bradbury, 1953)

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Dans une société future, les pompiers n’éteignent plus les incendies : ils les allument. Leur mission est de brûler les livres, jugés dangereux pour la tranquillité publique. Guy Montag, pompier zélé, commence à douter le jour où il cache un livre chez lui et rencontre Clarisse, une jeune voisine dont les questions le laissent sans voix.
Le titre fait référence à la température d’auto-inflammation du papier (environ 233 °C). Bradbury a écrit ce récit en plein maccarthysme, alors que la censure sévissait aux États-Unis. Mais le plus troublant, dans le roman, est que personne n’a imposé l’autodafé par la force : ce sont les citoyens eux-mêmes qui, par paresse intellectuelle et goût de la conformité, ont réclamé la disparition des livres. Le pouvoir n’a fait qu’entériner leur choix.
7. Nous autres (Eugène Zamiatine, 1920)

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Sous la forme d’un journal intime, l’ingénieur D-503 consigne sa vie dans l’État Unique, une cité où chaque instant est régi par la « Table des Heures ». Les individus n’ont plus de nom, seulement des numéros, et vivent dans des habitations aux parois de verre — la vie privée n’existe plus. Quand D-503 rencontre I-330, une femme liée à un mouvement clandestin, quelque chose en lui se dérègle.
Écrit en 1920, soit trois ans après la révolution d’Octobre, ce roman est l’une des toutes premières dystopies modernes. Zamiatine, ingénieur naval et ancien bolchevique, y décrit le régime soviétique tel qu’il le voyait venir. Le texte, interdit de publication en URSS, ne sera accessible au lectorat russe qu’en 1988.
Nous autres a directement inspiré Le Meilleur des mondes de Huxley et 1984 d’Orwell. C’est la matrice du genre.
8. La mort est mon métier (Robert Merle, 1952)

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Robert Merle reconstitue la vie de Rudolf Lang — transposition romanesque de Rudolf Höss, commandant du camp d’Auschwitz. De l’enfance sous l’autorité d’un père rigide et bigot à l’adhésion au parti nazi, puis à l’organisation industrielle de l’extermination, le récit retrace la trajectoire d’un homme qui n’a jamais remis en cause un ordre.
L’ouvrage s’appuie sur les entretiens que le psychologue américain Gustave Gilbert a menés avec Höss dans sa cellule lors du procès de Nuremberg, ainsi que sur les documents du procès lui-même. Le choix de confier la narration au bourreau, à la première personne, a fait scandale en 1952 : à l’époque, seul le témoignage des victimes semblait légitime.
Robert Merle ne cherche ni à excuser ni à diaboliser. Il montre, avec une froideur clinique, comment l’obéissance absolue, la déresponsabilisation et la bureaucratie peuvent transformer un père de famille ordinaire en gestionnaire d’une usine de mort — et comment cet homme ne voit pas la moindre contradiction entre les deux.
9. Le Rapport de Brodeck (Philippe Claudel, 2007)

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Dans un village de montagne isolé, quelque temps après une guerre qui n’est jamais nommée, un étranger surnommé « l’Anderer » (« l’Autre ») est assassiné par les habitants. Brodeck, le seul lettré du village — lui-même rescapé d’un camp —, est sommé de rédiger un rapport sur les circonstances du meurtre. Les villageois veulent un texte qui les excuse ; Brodeck va écrire tout autre chose.
Philippe Claudel brouille volontairement les repères : pas de pays identifié, pas de conflit nommé, pas de dates. Ce qui se passe dans ce village pourrait se passer n’importe où, à n’importe quelle époque — et c’est ce qui rend le roman, prix Goncourt des lycéens 2007, si dérangeant.
À travers l’écriture du rapport, Brodeck exhume la lâcheté collective, la collaboration passée, la haine de l’étranger et le refus obstiné de se souvenir. Tout le livre tient dans une seule question : que fait une communauté de sa propre culpabilité ?
10. Soumission à l’autorité (Stanley Milgram, 1974)

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Au début des années 1960, le psychologue Stanley Milgram conçoit à l’université Yale un protocole devenu célèbre : sous couvert d’une étude sur l’apprentissage, des volontaires ordinaires reçoivent l’ordre d’administrer des chocs électriques — fictifs, mais ils l’ignorent — à une personne qui se trompe. Résultat : près de 65 % des sujets obéissent jusqu’au voltage maximal, malgré les cris de douleur simulés de la victime.
Milgram a mené dix-huit variantes de cette expérience pour isoler les facteurs de la soumission : proximité de la victime, légitimité de l’autorité, pression du groupe, degré de responsabilité perçue. Les résultats sont d’autant plus glaçants qu’ils ont été reproduits dans plusieurs pays, à plusieurs décennies d’intervalle, avec des conclusions similaires.
Cet ouvrage, publié en 1974, est l’un des textes fondamentaux de la psychologie sociale. Milgram y voyait une clé pour comprendre aussi bien l’obéissance des fonctionnaires nazis que le conformisme ordinaire dans toute société hiérarchisée. Et il pose une question à laquelle personne ne peut répondre avec certitude : aurions-nous, nous aussi, obéi ?
11. L’Effet Lucifer (Philip Zimbardo, 2007)

En 1971, le psychologue Philip Zimbardo transforme le sous-sol de l’université Stanford en prison fictive et y place 24 étudiants, répartis par tirage au sort entre gardiens et prisonniers. En six jours — au lieu des quatorze prévus —, l’expérience dérape : les gardiens imposent des humiliations croissantes, et les prisonniers sombrent dans la docilité. Zimbardo lui-même, dans le rôle de directeur, tarde à mettre fin à l’expérience.
Dans L’Effet Lucifer, publié en 2007, Zimbardo revient sur ce fiasco et le met en parallèle avec les sévices commis par des soldats américains à la prison d’Abou Ghraib en 2004. Sa thèse : ce ne sont pas les individus qui sont mauvais, mais les situations qui les corrompent. Conformité au groupe, anonymat, déshumanisation de l’autre et dilution de la responsabilité suffisent à transformer des gens ordinaires en bourreaux.
L’ouvrage a été sérieusement contesté sur le plan méthodologique par le chercheur Thibault Le Texier en 2018, qui a montré que Zimbardo avait orienté le comportement des gardiens. La démonstration est donc fragile. Mais le phénomène qu’elle prétend illustrer — la capacité d’un contexte à défaire les garde-fous moraux d’un individu — n’a, lui, jamais été réfuté.