La Petite Bonne est le premier roman de Bérénice Pichat, professeure des écoles au Havre, paru en août 2024 aux éditions Les Avrils. Le récit se situe dans la France des années 1930, encore hantée par les séquelles de la Première Guerre mondiale. Une jeune domestique — dont on ne connaîtra jamais le prénom — se retrouve seule le temps d’un week-end avec Blaise, ancien pianiste devenu gueule cassée après la bataille de la Somme, tandis que son épouse Alexandrine s’absente à la campagne. Ce qui devait n’être qu’une garde ordinaire se transforme en huis clos psychologique où deux êtres abîmés, que tout sépare — la classe, l’âge, le genre —, finissent par se découvrir avec une humanité inattendue. Finaliste du prix du roman Fnac, lauréat du prix Libraires en Seine Corinne Kim 2025, le roman frappe aussi par sa construction formelle : prose et vers libres alternent pour donner à chacun des trois protagonistes une voix propre.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations dans la même veine : des histoires de corps empêchés, de travail invisible, de parole reconquise.
1. La Chambre des officiers (Marc Dugain, 1998)

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En 1914, Adrien Fournier a vingt-quatre ans, un diplôme d’ingénieur et tout l’avenir devant lui. Il n’aura pas le temps de voir un seul ennemi : dès sa première mission de reconnaissance sur les bords de la Meuse, un éclat d’obus lui arrache une partie du visage. Évacué à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris, il est admis dans une salle réservée aux officiers — une pièce sans miroirs, où chacun devient le reflet de l’autre. Adrien y passera près de cinq ans, le temps que la médecine tente, opération après opération, de lui restituer un semblant de visage humain.
Marc Dugain a écrit ce premier roman en hommage à son grand-père maternel, lui-même gueule cassée de 14-18. Le récit ne s’attarde pas sur les tranchées : il s’installe dans l’après, dans la lenteur de la reconstruction — celle du corps et celle de l’identité. On y croise Weil, aviateur juif gravement brûlé, et Penanster, capitaine de cavalerie breton ; à eux trois, ils tiennent le coup par l’amitié et un humour de rescapés. La question centrale est celle-là même qui hante Blaise dans La Petite Bonne : comment continuer à vivre quand on n’est plus reconnaissable, y compris à ses propres yeux ? Récompensé par le prix des Libraires, le prix Roger-Nimier et le prix des Deux Magots, le roman a été adapté au cinéma par François Dupeyron en 2001.
2. Johnny s’en va-t-en guerre (Dalton Trumbo, 1939)

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Joe Bonham est un jeune Américain ordinaire. Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il est atteint par un obus lors d’une mission en France. Lorsqu’il reprend conscience — si l’on peut appeler cela ainsi —, il réalise qu’il a perdu ses quatre membres, la vue, l’ouïe, l’odorat et la parole. Les médecins, persuadés qu’il n’a plus de conscience, le maintiennent en vie comme un spécimen médical. Mais Joe pense. Joe se souvient. Joe cherche désespérément un moyen de signaler au monde extérieur qu’il existe encore.
Publié en septembre 1939 — le jour même où les panzers allemands entraient en Pologne —, ce roman est devenu l’un des textes antimilitaristes les plus féroces jamais écrits. Dalton Trumbo, scénariste de Spartacus et d’Exodus, était alors membre du Parti communiste américain ; il sera plus tard emprisonné et inscrit sur la liste noire d’Hollywood pendant le maccarthysme. Le livre a connu une seconde vie dans les années 1960-1970, lu à voix haute dans les meetings pacifistes contre la guerre du Viêt Nam. Trumbo l’a lui-même adapté au cinéma en 1971, et le film a reçu le Grand Prix du jury à Cannes. Si La Petite Bonne montre un homme prisonnier de son fauteuil, Johnny s’en va-t-en guerre pousse cette captivité à son point de non-retour : un esprit intact scellé dans un corps réduit à presque rien. Blaise et Joe se ressemblent — à ceci près que Joe, lui, n’a même pas de petite bonne pour lui parler.
3. Cris (Laurent Gaudé, 2001)

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Ils s’appellent Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni, M’Bossolo. Dans les tranchées de 14-18, ils tiennent, relèvent, meurent, parfois dans cet ordre. Loin devant eux, un soldat gazé agonise entre les lignes. Plus loin encore, une silhouette mi-humaine mi-animale — l’« Homme-cochon » — erre dans le no man’s land et lâche des hurlements qui glacent le sang. À l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie civile, mais les voix de ses camarades le poursuivent sans relâche.
Premier roman de Laurent Gaudé (qui obtiendra le prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta), Cris est un récit polyphonique : chaque chapitre donne la parole à un soldat différent, dans des monologues intérieurs brefs et hachés, plus proches du théâtre que du roman — Gaudé avait d’ailleurs d’abord écrit quatre pièces avant de se tourner vers la fiction. Le texte ne cherche pas la reconstitution historique ; il vise le nerf. Cris de peur, de folie, de charge, de douleur — et parfois de solidarité. Cris et La Petite Bonne partagent le même goût pour les voix alternées et la même conviction : c’est quand chaque personnage parle à la première personne que l’on rend le mieux ce que la guerre fait aux êtres humains.
4. Un long dimanche de fiançailles (Sébastien Japrisot, 1991)

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Janvier 1917, tranchées de la Somme. Cinq soldats français, condamnés à mort pour automutilation, sont jetés mains liées dans le no man’s land — une zone baptisée avec un humour macabre « Bingo Crépuscule » — pour y être tués par les balles ennemies. Parmi eux, Manech, dit le Bleuet, qui n’a pas encore vingt ans. Quelques mois plus tard, Mathilde, sa fiancée, apprend sa mort officielle. Elle refuse d’y croire. Depuis son fauteuil roulant — qu’elle appelle sa « trottinette » —, elle va mener une enquête acharnée, recueillir des lettres, des témoignages, des indices contradictoires, et démêler un écheveau de mensonges militaires pour retrouver la trace de l’homme qu’elle aime.
Sébastien Japrisot (anagramme de Jean-Baptiste Rossi), déjà connu pour L’Été meurtrier et La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, signe ici un roman qui tient à la fois du drame historique, du polar et de la déclaration d’amour. Le récit avance par fragments (lettres, retours en arrière, témoignages croisés) et chaque nouvelle pièce du puzzle modifie la perception de l’ensemble. Le film de Jean-Pierre Jeunet (2004), avec Audrey Tautou et Gaspard Ulliel, a fait connaître le livre à un large public, mais le roman, couronné par le prix Interallié en 1991, vaut surtout par la ténacité de Mathilde — une héroïne dont l’obstination fait écho à celle de la petite bonne face à Blaise : ne jamais céder, même seule contre l’évidence.
5. Charlotte (David Foenkinos, 2014)

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Charlotte Salomon est peintre. Elle est allemande, elle est juive, elle naît à Berlin en 1917. Son enfance est plombée par un secret familial terrible : les femmes de sa lignée se suicident les unes après les autres — sa tante, puis sa mère, dont on lui cache la vérité pendant des années. Malgré les lois nazies qui excluent les Juifs de la vie publique, Charlotte parvient à intégrer les Beaux-Arts de Berlin. Elle y rencontre Alfred, son grand amour. Puis il faut fuir. Réfugiée dans le sud de la France, elle entreprend la réalisation d’un ensemble de gouaches autobiographiques qu’elle intitulera Vie ? ou Théâtre ? — et qu’elle confie à son médecin avec ces mots : « C’est toute ma vie. » Déportée à Auschwitz en 1943, elle y est assassinée à vingt-six ans, enceinte.
David Foenkinos a porté ce projet pendant des années avant de trouver la forme adéquate. Incapable, dit-il, d’écrire deux phrases de suite tant le sujet l’étouffait, il a fini par structurer le roman en courtes lignes qui s’apparentent à des vers libres — chaque phrase occupe une seule ligne, comme un souffle retenu. Ce parti pris formel rapproche Charlotte de La Petite Bonne, dont les passages en vers libres donnent voix à la domestique. Le roman a reçu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens en 2014. Foenkinos ne se contente pas de raconter Charlotte : il s’insère lui-même dans le récit, relate ses pèlerinages à Berlin, dans le sud de la France, à Amsterdam, et fait de sa quête un fil narratif à part entière.
6. À la ligne : Feuillets d’usine (Joseph Ponthus, 2019)

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Joseph Ponthus a fait hypokhâgne et khâgne, il a travaillé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne. Puis il a suivi sa femme en Bretagne et n’a plus trouvé de poste dans son domaine. Faute de mieux, il s’est inscrit en intérim. L’agence l’a envoyé dans des conserveries de poissons et des abattoirs. Chaque soir, une fois chez lui, il notait ce qu’il avait vécu dans la journée. Ces notes sont devenues À la ligne.
Le livre est écrit sans ponctuation, en vers libres — le retour à la ligne remplace le point et la virgule, comme si le rythme du texte devait reproduire celui de la chaîne de production. Ce qui sauve le narrateur de l’aliénation, c’est son bagage littéraire : entre deux carcasses de bœuf, il convoque Apollinaire, Dumas, Trenet, Barbara, Marx, et transforme son quotidien en odyssée ouvrière où les tonnes de bulots deviennent autant de cyclopes à combattre. Ce qui relie ce livre à La Petite Bonne tient autant à la forme (vers libres, écriture de la fatigue et de la répétition) qu’au fond : la question du travail invisible, de celles et ceux que l’on ne regarde pas. Joseph Ponthus est décédé en février 2021, à quarante-deux ans, des suites d’un cancer. À la ligne, son unique roman, a reçu le grand prix RTL-Lire et le prix Eugène-Dabit du roman populiste.
7. Le Scaphandre et le Papillon (Jean-Dominique Bauby, 1997)

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Le 8 décembre 1995, Jean-Dominique Bauby, quarante-trois ans, rédacteur en chef du magazine Elle, père de deux enfants, est frappé par un accident vasculaire cérébral massif. Lorsqu’il sort du coma, il est atteint du locked-in syndrome : sa conscience et ses facultés intellectuelles sont intactes, mais son corps tout entier est paralysé. Seul son œil gauche fonctionne encore. C’est avec cet œil — un clignement pour « oui », deux pour « non » — qu’il va dicter, lettre par lettre, l’intégralité de ce livre à son orthophoniste. Chaque matin, il mémorisait mentalement les pages avant de les épeler, puis de les corriger.
Le titre résume tout : le scaphandre, c’est ce corps inerte qui l’emprisonne ; le papillon, c’est son esprit qui vagabonde librement — dans ses souvenirs, ses rêves, ses lectures, ses amours. En 136 pages, Bauby ne s’apitoie jamais ; il observe, ironise, se souvient. Il se reconnaît d’ailleurs en Noirtier de Villefort, le vieillard paralysé du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas — le premier « locked-in » de la littérature, note-t-il, journaliste et lecteur jusqu’au bout. Jean-Dominique Bauby est mort le 9 mars 1997, trois jours après la parution de son livre. Le film de Julian Schnabel (2007), avec Mathieu Amalric, a été présenté au Festival de Cannes. Le Scaphandre et le Papillon est le cousin germain de La Petite Bonne : même thème du corps-prison, même refus de se taire.
8. Vigile (Hyam Zaytoun, 2019)

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Un bruit étrange dans la nuit. Hyam Zaytoun croit que son compagnon la taquine — il se moque peut-être de ses ronflements. Puis le silence. Quand elle allume la lampe, elle découvre qu’Antoine est en arrêt cardiaque. Massage cardiaque pendant trente minutes, arrivée des secours, coma artificiel, pronostic désastreux des médecins. Commence alors une veille de plusieurs jours au chevet de l’homme qu’elle aime, père de leurs deux enfants de trois et six ans, tandis que les souvenirs refluent : la rencontre, les rires, les vacances, la vie d’avant.
Hyam Zaytoun est comédienne — elle a travaillé au théâtre, au cinéma et à la télévision — et c’est son premier texte publié, écrit cinq ans après les faits. Le récit tient en 128 pages et refuse tout épanchement. L’écriture va à l’économie, avec de fréquents retours à la ligne qui rapprochent le texte de la poésie ou du théâtre — l’autrice parle d’une structure en cinq actes. Le titre dit tout : « vigile », c’est celle qui veille, la gardienne obstinée qui refuse de lâcher prise. Comme la petite bonne au chevet de Blaise, Hyam Zaytoun incarne une vérité simple mais rarement écrite avec cette justesse : on ne mesure la force d’un lien qu’à l’épreuve de sa possible rupture.