Vous venez de refermer La Maison des feuilles et cherchez quoi lire ensuite ? La sélection ci-dessous réunit des bouquins qui ont en commun de dynamiter le confort d’une lecture bien cadrée. Ici, la forme compte autant que l’histoire, les voix se contredisent, les documents s’empilent, et l’on avance souvent avec cette impression tenace que le texte semble se refermer sur nous.
1. S. (Doug Dorst & J. J. Abrams, 2014)

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Si un livre peut répondre frontalement au besoin de superposer les niveaux de lecture, c’est bien celui-ci. Le volume se présente comme un roman fictif, Le Bateau de Thésée, couvert d’annotations manuscrites ; entre les pages, des lettres, cartes et coupures viennent compliquer l’ensemble.
On peut lire l’histoire imprimée seule, ou suivre la discussion marginale de deux lecteurs qui se défient, se séduisent et recollent patiemment une énigme. Le plaisir vient autant des indices matériels que des blancs, des contradictions, des retours en arrière.
La page devient un espace de confrontation : ce que raconte le roman et ce que fabriquent les annotateurs ne coïncident pas toujours, et cette tension alimente l’inquiétude comme la curiosité.
2. Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde (Steven Hall, 2021)

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Ici, l’idée centrale est celle d’un texte qui laisse des traces et qui oblige à lire activement. Eric Sanderson se réveille amnésique, entouré de lettres qu’il s’est écrites pour se guider ; il comprend vite qu’une menace abstraite le traque, comme si la pensée avait ses prédateurs.
La narration adopte cette instabilité : chapitres disloqués, messages codés, typographie qui se met parfois à figurer ce que le récit ne peut pas dire autrement. Le roman aime les fausses pistes et les boucles, tout en restant étonnamment émouvant dans son fil intime.
L’angoisse naît de la perte d’appuis : mémoire, langage, identité, tout peut se dérober d’une page à l’autre, et le lecteur doit accepter de recomposer le sens au fur et à mesure.
3. Piranèse (Susanna Clarke, 2021)

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Dans ce livre bref, la « maison » est un monde clos, immense, ordonné en salles, statues et escaliers, soumis à des marées régulières. Le récit prend la forme d’un journal : la voix est simple, presque candide, et c’est ce contraste qui rend l’atmosphère si troublante.
Le narrateur consigne ses rituels, ses relevés, ses rares rencontres, jusqu’à ce qu’une fissure apparaisse dans sa vision du lieu. Tout se joue dans la montée d’un soupçon : l’on passe d’une routine paisible à une inquiétude sourde, puis à une révélation qui reconfigure chaque note.
Le livre excelle dans l’art du décalage : on croit comprendre, puis l’écriture elle-même se met à signaler que quelque chose cloche, sans effets faciles ni violence démonstrative.
4. La Maison dans laquelle (Mariam Petrosyan, 2016)

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On change d’échelle : plus de mille pages pour un internat où vivent des adolescents, mais l’endroit fonctionne comme une microsociété fermée. La Maison impose ses règles, ses clans, ses surnoms, ses rites ; le temps y paraît parfois capricieux, et l’extérieur ressemble à un mythe.
La narration alterne points de vue, scènes collectives, passages de journal, fragments qui se répondent sans s’aligner parfaitement. Cette polyphonie crée un labyrinthe social autant que spatial, où l’on s’oriente par habitudes et par légendes internes.
L’étrangeté vient de la normalité : ce qui choque au départ devient routine, et l’on finit par douter de ce qui, exactement, est « réel » dans la Maison. C’est un roman long, mais sa puissance vient de sa capacité à faire sentir l’enfermement comme une forme de protection.
5. La Bibliothèque de Mount Char (Scott Hawkins, 2017)

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Une fratrie adoptée grandit sous l’autorité d’un mentor quasi divin, au sein d’une bibliothèque dont chaque rayon contient un savoir extrême. Langues impossibles, dressage, guerre, mort : chaque discipline a ses règles, ses interdits, ses châtiments.
Le récit avance comme un thriller, avec une ironie sèche et des ruptures brutales de ton ; l’humour noir côtoie la cruauté. Le lien avec Danielewski tient moins à la typographie qu’au goût pour les systèmes : un monde régi par des contraintes, où comprendre les règles n’offre aucune sécurité.
La tension vient du non-dit : la bibliothèque n’est jamais totalement décrite, mais on en devine l’ampleur par ses conséquences sur les personnages. Si l’on apprécie les fictions où le savoir devient une arme, ce livre frappe fort, sans chercher à rassurer.
6. La Cité des Saints et des Fous (Jeff VanderMeer, 2023)

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VanderMeer choisit l’angle de l’archive : chroniques, biographies, récits internes, fragments pseudo-historiques composent un portrait d’Ambergris, ville imaginaire instable. On lit comme on examinerait un dossier : chaque pièce ajoute une version, contredit la précédente, ouvre un nouveau soupçon.
Le plaisir est celui d’une lecture « en biais », attentive aux voix et aux intérêts cachés derrière la neutralité apparente des documents. Sans reposer sur un gimmick graphique, le livre cultive la sensation que la fiction se fabrique par accumulation plutôt que par narration linéaire.
La ville devient un personnage : ses cultes, ses légendes et ses zones d’ombre contaminent tout, jusqu’au langage. Idéal si l’on aime les romans qui ne livrent jamais une seule vérité, mais un faisceau de versions à démêler.
7. Francis Rissin (Martin Mongin, 2019)

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Le point de départ tient en une image : des affiches bleues surgissent dans les villes, portant un seul nom en lettres blanches. À partir de là, le récit se transforme en mécanique d’énigme et en réflexion sur la fabrication d’un mythe contemporain.
On suit des enquêtes, des témoignages, des reprises médiatiques, des dérives collectives ; le livre change de registre, multiplie les récits secondaires et entretient un léger parfum de complot, sans jamais s’y enfermer.
Le roman cultive la piste qui se dérobe : chaque réponse ouvre une autre question, et l’on se surprend à scruter la moindre coïncidence comme un indice.
8. Illuminae : Dossier Alexander (Amie Kaufman & Jay Kristoff, 2016)

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Le dispositif est affiché d’emblée : tout est présenté comme un dossier d’archives (mails, transcriptions, rapports, schémas, logs). La narration avance par montage, ce qui crée une vitesse particulière : on saute d’un document à l’autre, on recolle les faits, on anticipe les trous.
Certaines pages utilisent la typographie pour mimer la panique ou le silence ; d’autres jouent sur la disposition pour faire sentir une poursuite, un compte à rebours, une absence. Le cadre est la science-fiction, mais l’effet de lecture rejoint celui des fictions à strates : vous n’avez pas « un » narrateur, vous avez un ensemble de pièces.
Le livre récompense l’attention : indices, contradictions et effets de montage donnent l’impression d’assister à l’élaboration d’un récit par preuves, ce qui peut séduire après Danielewski, même si le ton est plus pop et plus frontal.
9. La Horde du Contrevent (Alain Damasio, 2004)

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Ce roman propose une contrainte lisible : chaque voix est annoncée par un signe typographique au début des paragraphes. Très vite, l’œil apprend à reconnaître les narrateurs, et l’on mesure combien une même scène change selon la sensibilité de chacun.
Le monde est structuré par le vent et par l’effort collectif ; la troupe avance, trébuche, se soude, se fissure, et la quête devient une question morale autant qu’un objectif.
La forme sert la polyphonie sans la rendre obscure : on lit plus vite, mais on comprend aussi mieux ce qui se heurte entre les voix. Une option solide si l’on veut retrouver un roman où la fabrication du texte compte autant que l’histoire.