La Horde du Contrevent est un roman de science-fantasy d’Alain Damasio, publié aux éditions La Volte en 2004. Dans un monde balayé par des vents d’une violence inouïe, vingt-trois membres d’élite — la trente-quatrième Horde — remontent à pied, d’Aval en Amont, le continent tout entier pour atteindre la source mythique de tous les vents : l’Extrême-Amont. Porté par une narration polyphonique à vingt-trois voix, un vocabulaire forgé pour l’occasion et une pagination inversée (le roman commence à la page 700 pour s’achever à la page 0), le livre a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire 2006 et s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires — un chiffre rare pour un roman français de science-fantasy, qui dit assez la place qu’il occupe dans le paysage des littératures de l’imaginaire.
Si vous venez de refermer ce livre et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations.
1. Les Furtifs (Alain Damasio, 2019)

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En 2041, les grandes villes françaises ont été rachetées par des multinationales : Paris appartient à LVMH, Lyon est devenue Nestlyon, et la ville d’Orange porte désormais le nom du groupe télécom qui l’a acquise. Chaque citoyen·ne est « bagué·e », tracé·e, noté·e selon un système de forfaits — standard, premium ou privilège — qui conditionne l’accès aux quartiers et aux services. C’est dans ce monde verrouillé que Lorca Varèse, sociologue et père dévasté, part à la recherche de sa fille Tishka, disparue à l’âge de quatre ans. Persuadé qu’elle a été emmenée par des furtifs — des créatures d’une vivacité stupéfiante qui se logent dans les angles morts de la vision humaine et meurent, figées en céramique, dès qu’un regard les saisit —, il intègre le Récif, une unité militaire secrète dédiée à leur traque.
Le roman fonctionne d’abord comme une enquête, puis ouvre sur trois fronts : une critique de la surveillance de masse, un portrait des formes de résistance collective (les ZAG, Zones Auto-Gouvernées, sortes de ZAD fictionnelles) et une méditation sur le rapport au vivant. Les furtifs eux-mêmes, mi-animaux mi-phénomènes, ne communiquent que par le son et la musique, et incarnent tout ce que la société de contrôle s’efforce d’éradiquer : ce qui refuse d’être tracé.
Comme dans La Horde du Contrevent, la narration alterne entre six personnages, chacun identifié par un symbole typographique. C’est le roman le plus ouvertement politique de Damasio, et aussi le plus ancré dans notre réalité immédiate — ce qui le rend, selon les jours, galvanisant ou franchement inquiétant.
2. La Zone du Dehors (Alain Damasio, 1999)

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2084 — le clin d’œil à Orwell est assumé. Sur Cerclon, un satellite fictif de Saturne, sept millions d’êtres humains vivent sous un régime démocratique en apparence irréprochable. En pratique, la société toute entière repose sur le Clastre : tous les deux ans, chaque citoyen·ne est classé·e par ses pairs selon son comportement, son efficacité, sa conformité. De ce classement découle votre nom, votre statut, votre accès au logement et à l’emploi. Un système de notation généralisé — sauf qu’ici, personne n’a besoin de dictateur : la population s’auto-surveille avec enthousiasme.
Face à cette mécanique bien huilée, un groupe de dissident·es réuni·es sous le nom de la Volte tente de secouer l’apathie générale. Parmi eux : Capt, philosophe et stratège ; Kamio, artiste et pacifiste convaincu ; et Slift, électron libre d’une violence sèche, pour qui la subtilité est un luxe de conformiste. Le roman suit leurs actions de sabotage, leurs débats internes (parfois houleux) et l’escalade de leur mouvement, baptisé « volution » — ni révolution ni évolution, mais une volte, un pas de côté radical.
Premier roman de Damasio (remanié en 2007 pour les éditions La Volte), La Zone du Dehors est le plus philosophique de ses livres, nourri de Foucault, Deleuze et Nietzsche. Il pose une question qui n’a rien perdu de sa pertinence : comment se révolter dans une société où l’oppression a pris le visage du confort ? Le ton est plus frontal que dans La Horde, les débats d’idées plus explicites, mais certaines scènes d’action — l’assaut de l’antenne de diffusion, notamment — cognent fort.
3. Gagner la guerre (Jean-Philippe Jaworski, 2009)

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Don Benvenuto Gesufal est un assassin, un joueur, un menteur et un soudard. Il est aussi le meilleur homme de main du Podestat Léonide Ducatore, à la tête de la République de Ciudalia — cité-État dont l’architecture rappelle Venise et dont les intrigues politiques évoquent la Rome des guerres civiles. Alors que la guerre contre le royaume de Ressine touche à sa fin, Benvenuto est chargé d’une double mission : éliminer un allié devenu gênant et négocier secrètement avec l’ennemi. La victoire militaire acquise, il reste à gagner la paix — et dans les couloirs du pouvoir ciudalien, cette partie-là se joue au couteau. Au sens propre.
Le roman de Jaworski est un pavé de 700 pages qui tient du roman de cape et d’épée, du thriller politique et du récit picaresque. L’univers du Vieux Royaume relève de la fantasy, mais le surnaturel y reste discret : pas d’elfes à chaque coin de rue, peu de sorts spectaculaires, et une magie qui fonctionne davantage comme un poison lent que comme un feu d’artifice. Tout repose sur le narrateur : Benvenuto raconte ses propres mémoires avec un cynisme jubilatoire, une gouaille de canaille lettrée et une précision de scalpel dans la vacherie. On le déteste, on l’admire, on s’inquiète pour lui — parfois les trois en même temps.
C’est le premier roman de Jaworski, récompensé par le prix Imaginales 2009. Depuis, Gagner la guerre s’est écoulé à plus de 230 000 exemplaires et a fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée par Frédéric Genêt chez Le Lombard. Si vous avez aimé la densité de La Horde, Ciudalia vous occupera au moins aussi longtemps — et avec nettement moins de scrupules moraux.
4. Les Sentiers des astres – Tome 1 : Manesh (Stefan Platteau, 2014)

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Au cœur des forêts nordiques du Vyanthryr, deux gabarres remontent un fleuve sacré sous les ordres du capitaine Kalendûn Rana. La mission : atteindre les sources où réside le Roi-diseur, oracle légendaire dont le savoir pourrait inverser le cours d’une guerre civile. L’équipage est réduit, le territoire hostile, et personne n’a jamais navigué si loin en amont. Quand les hommes de Rana repêchent un naufragé à demi mort, accroché à une branche — un inconnu qui se fait appeler « le Bâtard » —, l’expédition bascule. Car le Bâtard porte en lui un récit qui pourrait valoir autant que l’oracle lui-même.
Le récit s’organise en deux fils narratifs entrelacés : celui du barde Fintan Calathynn, narrateur principal, qui relate la remontée du fleuve au présent ; et celui de Manesh, le Bâtard de Marmach, dont le passé se dévoile peu à peu, entre origines divines et épreuves terrifiantes — notamment la poursuite par le Pâtre Noir et sa Harde, dont on ne sort pas indemne.
Stefan Platteau, historien belge de formation, a construit un univers qui puise dans les mythologies celtiques, nordiques et hindoues sans jamais se réduire à un catalogue de références. Manesh a reçu le prix Imaginales 2015. C’est de la fantasy patiente, qui laisse chaque scène s’installer et chaque personnage gagner en épaisseur — mais quand la tension monte, elle ne prévient pas.
5. Le Déchronologue (Stéphane Beauverger, 2009)

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« Je suis le capitaine Henri Villon, et je mourrai bientôt. » Ainsi s’ouvre le récit de ce flibustier huguenot, survivant du siège de La Rochelle en 1628, reconverti en pirate dans la mer des Caraïbes. Son navire, le Déchronologue, dispose d’un armement peu conventionnel : des canons qui tirent du temps. Car dans cet univers, d’étranges perturbations temporelles — les « maravillas » — bouleversent les Caraïbes. Les époques s’entrechoquent : Villon peut croiser la flotte d’Alexandre le Grand un jour et affronter un porte-avions américain le lendemain.
L’idée la plus forte de Beauverger tient à la structure narrative : les chapitres ne suivent aucun ordre chronologique. Le lecteur ou la lectrice reconstitue la vie de Villon comme on assemblerait les pages éparses d’un journal de bord. Ce désordre fait écho aux dérèglements temporels qui frappent l’univers du roman et donne à chaque scène une ironie sourde — car la première phrase, on s’en souvient, annonce la fin.
Multi-primé (Grand Prix de l’Imaginaire 2010, prix Utopiales européen 2009, prix Bob-Morane 2010), Le Déchronologue est à la fois un roman d’aventures maritimes et une réflexion sur la liberté, la fatalité et l’entêtement à vivre. Villon partage avec Golgoth — le traceur de La Horde — cette manie de foncer droit devant quand tout commande de reculer.
6. Chien du heaume (Justine Niogret, 2009)

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On ne connaît pas son nom. On l’appelle Chien du heaume — parce qu’à chaque bataille, c’est elle qu’on siffle. Cette mercenaire erre dans un univers sombre, froid et boueux, calqué sur le bas Moyen Âge européen, avec pour seul bien une hache ornée de serpents et pour seule obsession : retrouver son véritable nom et ses origines. Sa quête la conduit au castel de Broe, fief du chevalier Sanglier, où elle croise le forgeron Regehir (à la gueule barrée d’une croix), le jeune guerrier Iynge, et la Salamandre — cauchemar des hommes de guerre.
En 216 pages (lexique compris), Justine Niogret dit tout ce qu’elle a à dire et referme la porte. C’est un roman bref, dépouillé, qui refuse les conventions habituelles de la fantasy : pas de quête cosmique, pas de magie omniprésente, pas de carte au début du livre. L’intrigue est volontairement mince ; ce qui compte ici, c’est l’atmosphère — un Moyen Âge sale, âpre et crépusculaire — et la construction progressive de l’identité de l’héroïne. Le motif du nom, introduit dès l’incipit, innerve l’ensemble du récit : sans nom, Chien n’est personne ; avec un nom, elle risque de devenir quelqu’un qu’elle ne reconnaîtra pas.
C’est avec ce court roman que Justine Niogret — elle-même forgeronne et passionnée d’armes blanches, ce qui ne s’invente pas — a fait son entrée en littérature. Chien du heaume a été couronné par le Grand Prix de l’Imaginaire et le prix Imaginales en 2010. Sa suite, Mordre le bouclier (2011), prolonge et conclut l’histoire. Un diptyque à la fois brutal et étrangement tendre — comme un coup de hache suivi d’une accolade.
7. Exodes (Jean-Marc Ligny, 2012)

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Le réchauffement climatique s’est emballé. La Terre est devenue une fournaise. L’eau manque, la végétation a muté, la faune a presque disparu, et la civilisation s’effondre morceau par morceau. Exodes suit six groupes de personnages disséminés à travers l’Europe, chacun représentatif d’une réponse possible face à la catastrophe : Olaf et sa femme fuient les îles Lofoten envahies par les réfugiés climatiques ; Paula, mère célibataire italienne, vend tout ce qu’elle peut pour soigner son enfant malade ; Mercedes, en Espagne, se réfugie dans la foi ; son fils Fernando rallie les Boutefeux, une horde nihiliste qui brûle tout sur son passage ; Mélanie, en France, consacre ses dernières forces à sauver les animaux ; et Pradeesh, scientifique, vit sous le dôme protégé de l’enclave de Genève — dernier îlot de confort dans un monde en cendres.
Ce qui frappe dans Exodes, c’est le réalisme méthodique de la projection. Jean-Marc Ligny s’appuie sur une documentation scientifique solide (ses sources figurent en fin de volume) pour décrire les mécanismes du dérèglement : montée des eaux, tempêtes de sable, prolifération des méduses, mutation de la flore. Le roman ne verse jamais dans le prêchi-prêcha écologique ; il montre, avec une froideur clinique, ce qui nous attend si notre trajectoire ne dévie pas d’un degré.
Prix Utopiales européen 2013, Exodes est un livre noir — très noir. Et c’est justement ce refus de consoler qui lui donne son poids. Si La Horde du Contrevent raconte la force du collectif face aux éléments déchaînés, Exodes pose la question inverse : que reste-t-il du collectif quand les éléments ont déjà gagné ?
8. Les Cantos d’Hypérion – Tome 1 : Hypérion (Dan Simmons, 1989)

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Au XXVIIIe siècle, l’humanité a colonisé des centaines de mondes reliés entre eux par les portes distrans et gouvernés par l’Hégémonie. Mais la planète Hypérion, à la périphérie de cet empire, concentre à elle seule assez de crises pour le faire voler en éclats : les Tombeaux du Temps — d’énigmatiques édifices qui remontent le cours du temps — s’apprêtent à s’ouvrir, et le Gritche, créature monstrueuse hérissée de lames d’acier, massacre tout ce qui s’en approche. Tandis qu’une flotte Extro fonce sur la planète, sept pèlerins sont envoyés vers les Tombeaux. Chacun d’eux entretient un lien personnel — et douloureux — avec Hypérion.
La structure du roman reprend celle des Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer : à tour de rôle, les pèlerins racontent leur histoire. Le père Lénar Hoyt relate sa rencontre avec les Bikuras et l’effroyable cruciforme ; le colonel Fedmahn Kassad revit ses campagnes militaires et son amour impossible ; le poète Martin Silenus retrace sa vie bicentenaire et son obsession pour les Cantos qu’il n’arrive pas à achever. Chaque récit fonctionne comme un roman dans le roman, avec son propre registre — thriller, récit de guerre, drame intime, enquête. Le tout s’assemble en un puzzle dont la logique ne se révèle que progressivement.
Hypérion a obtenu le prix Hugo 1990 et n’a pas pris une ride depuis. Le livre s’achève au seuil des Tombeaux du Temps — il faut lire La Chute d’Hypérion pour connaître le dénouement. Prévoyez donc les deux volumes. Et du temps. Et probablement du café.
9. Stalker : Pique-nique au bord du chemin (Arkadi et Boris Strougatski, 1972)

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Des Visiteurs sont venus sur Terre. Personne ne les a vus. Ils sont repartis aussi vite qu’ils étaient arrivés, sans jamais interagir avec les humains. Ils ont laissé derrière eux six Zones — des périmètres où les lois de la physique ne s’appliquent plus tout à fait, jonchés d’objets inclassables : « éclaboussures noires », batteries « etak », « creuses » et autres artefacts aux propriétés tantôt miraculeuses, tantôt mortelles. L’hypothèse la plus humiliante — formulée par le scientifique Valentin Pilman — est aussi la plus probable : ces Zones ne seraient que les déchets laissés après un pique-nique, et l’humanité, la colonie de fourmis qui vient fouiller les reliefs sans rien y comprendre.
À Harmont, l’une des six Zones, Redrick Shouhart, dit le Rouquin, gagne sa vie comme stalker — un contrebandier qui s’infiltre clandestinement dans la Zone pour en rapporter des objets revendus au marché noir. Le roman suit plusieurs épisodes de sa vie, entre 23 et 31 ans : ses incursions, ses déboires avec les autorités, sa famille (sa fille, née sous l’influence de la Zone, n’est pas un enfant ordinaire) et sa quête d’une légendaire Boule dorée qui exaucerait les vœux les plus profonds.
Écrit en pleine ère brejnévienne et censuré pendant huit ans avant d’être publié en version intégrale, Stalker a ensuite inspiré le film éponyme d’Andreï Tarkovski (1979) et la série de jeux vidéo S.T.A.L.K.E.R. Le mot « stalker » lui-même est entré dans l’usage courant : c’est le surnom donné aux liquidateurs de Tchernobyl en 1986. Le roman des frères Strougatski tient en à peine 260 pages, mais son idée centrale — l’insignifiance radicale de l’humanité face à l’inconnu — a la sale habitude de revenir vous trouver quand vous n’y pensez plus.