Deuxième roman de Gaël Faye, Jacaranda est paru en août 2024 aux éditions Grasset, huit ans après le phénomène Petit pays. On y suit Milan, un jeune métis franco-rwandais qui a grandi à Versailles dans les années 1990 et qui, confronté au silence obstiné de sa mère tutsi, décide de se rendre au Rwanda pour remonter le fil d’une histoire familiale hantée par le génocide de 1994. Sur quatre générations — de l’arrière-grand-mère Rosalie à la jeune Stella, perchée dans les branches de son jacaranda aux fleurs violettes —, le roman couvre près d’un siècle d’histoire rwandaise, des débuts de la colonisation belge jusqu’à l’épidémie de Covid. Couronné par le prix Renaudot 2024 et traduit en vingt-huit langues, Jacaranda a été l’un des livres les plus lus de la rentrée, avec plus de 340 000 exemplaires vendus.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations dans la même veine : des romans et des récits qui reviennent, chacun à sa manière, sur le génocide des Tutsi, ses racines coloniales, ses survivant·es et la reconstruction — toujours inachevée — qui a suivi.
1. Petit pays (Gaël Faye, 2016)

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Le point de départ logique. Gabriel a dix ans et vit une enfance insouciante à Bujumbura, au Burundi, avec sa petite sœur Ana, son père français expatrié et sa mère rwandaise tutsi. Entre parties de mangues volées et virées avec sa bande de copains — Gino, Armand, les jumeaux —, le bonheur a l’air de pouvoir durer toujours. Puis les parents se séparent, les élections tournent mal, et la guerre civile burundaise s’installe à demeure. En arrière-plan, de l’autre côté de la frontière, le Rwanda bascule dans le génocide d’avril 1994.
Tout repose sur le point de vue : celui d’un enfant qui voit le monde s’effondrer sans tout à fait le comprendre. Gabriel ne théorise pas la haine ethnique ; il la perçoit à travers les disputes de ses copains, les silences de sa mère, les barrages sur la route. C’est à la fois très drôle et déchirant — souvent dans la même phrase. Récompensé par le prix Goncourt des lycéens, vendu à plus d’un million d’exemplaires en France et adapté au cinéma en 2020 par Éric Barbier, ce premier roman a révélé Gaël Faye au grand public. Lire Petit pays avant ou après Jacaranda, c’est assembler deux pièces d’un même puzzle : la première vue depuis le Burundi, la seconde depuis le Rwanda.
2. Tous tes enfants dispersés (Beata Umubyeyi Mairesse, 2019)

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Peut-on rassembler ceux que l’histoire a dispersés ? C’est la question qui irrigue ce premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse, elle-même rescapée du génocide, arrivée en France à quinze ans. Couronné par le prix des cinq continents de la Francophonie en 2020, le livre donne tour à tour la parole à trois générations d’une même famille : Immaculata, la mère restée au Rwanda ; Blanche, sa fille métisse réfugiée à Bordeaux après 1994 ; et Stokely, le fils de Blanche, né en France, tiraillé entre deux pays et deux identités qu’il peine à réconcilier.
Le roman n’est pas un énième retour sur les massacres — le génocide y reste en lisière, presque hors champ. Ce qui occupe le centre du récit, ce sont les retrouvailles impossibles : le fossé entre celle qui est partie et celle qui est restée, les reproches muets, les non-dits qui ont fini par remplacer toute conversation. Le kinyarwanda affleure dans le texte français, et cette double langue — celle de l’exil et celle des origines — donne au roman une couleur que le français seul n’aurait pas. Tous tes enfants dispersés partage avec Jacaranda une même question lancinante : comment transmettre une histoire que personne ne veut raconter ?
3. Consolée (Beata Umubyeyi Mairesse, 2022)

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Changement d’époque et de focale pour ce deuxième roman. En 1954, au Rwanda sous tutelle belge, une petite fille prénommée Consolée, née d’un père blanc et d’une mère rwandaise, est arrachée à sa famille noire et placée dans une institution pour « enfants mulâtres ». Soixante-cinq ans plus tard, dans un Ehpad du sud-ouest de la France, Ramata, quinquagénaire d’origine sénégalaise venue y effectuer un stage d’art-thérapie, fait la connaissance de madame Astrida : une vieille dame métisse qui perd l’usage du français et s’exprime dans une langue que personne ne comprend.
Le roman se construit comme un montage à trois voix — Consolée enfant en 1954, Astrida en 2019, Ramata en 2019 — dont les liens n’apparaissent que progressivement. Quand elle tente de percer le mystère d’Astrida, Ramata se heurte à sa propre histoire : celle d’une femme noire en France, fille d’immigrés sénégalais, qui connaît elle aussi le poids d’une appartenance jamais tout à fait reconnue. Couronné par le prix Kourouma 2023, Consolée met en lumière un pan peu connu de la colonisation belge au Ruanda-Urundi. Et la question que le livre soulève n’a rien d’historique : que reste-t-il quand on vous a volé votre langue, votre nom et votre famille ?
4. Notre-Dame du Nil (Scholastique Mukasonga, 2012)

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Rwanda, début des années 1970. Perché à 2 500 mètres d’altitude sur la crête Congo-Nil, le lycée Notre-Dame du Nil accueille l’élite féminine du pays : filles de ministres, de militaires, de notables — presque toutes hutues. Un quota ethnique limite à 10 % le nombre d’élèves tutsi. Parmi elles, Virginia et Veronica, qui doivent affronter l’hostilité de Gloriosa, fille de ministre à l’ambition féroce, bien décidée à faire régner la loi du nombre.
La force du roman tient au huis clos. Dans l’enceinte du lycée, entre cours de bienséance, messes dominicales et rivalités adolescentes, la haine ethnique couve sous le vernis de la bonne éducation catholique. Les religieuses belges détournent le regard, les professeurs français font mine de ne rien voir, et un anthropologue excentrique peint les lycéennes tutsi en déesses égyptiennes — fantasme colonial aussi grotesque que dangereux.
Scholastique Mukasonga, qui a elle-même été élève dans un établissement similaire avant d’être contrainte à l’exil en 1973, concentre dans ce lycée tout ce qui ronge le Rwanda d’alors : les quotas ethniques, la complaisance des Églises, l’ombre portée de la colonisation. Prix Renaudot 2012, Notre-Dame du Nil a aussi été adapté au cinéma par Atiq Rahimi en 2019. Une fois le livre reposé, on comprend que le génocide de 1994 n’a pas surgi de nulle part : vingt ans plus tôt, tout était déjà en place.
5. La femme aux pieds nus (Scholastique Mukasonga, 2008)

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Ce livre est un tombeau — au sens littéraire du terme. Scholastique Mukasonga l’a écrit pour sa mère, Stefania, assassinée avec la quasi-totalité des Tutsi de Nyamata en avril 1994. Récompensé par le prix Seligmann 2008 contre le racisme et l’intolérance, le récit est né d’un regret : la fille vivait en France depuis peu ; elle n’a pas pu recouvrir le corps de sa mère, comme Stefania le réclamait à ses enfants : « Quand je mourrai, recouvrez mon corps avec mon pagne. Personne ne doit voir le corps d’une mère. » Les restes de Stefania ont disparu dans les fosses communes. Ce livre est le linceul de papier que Mukasonga a cousu pour elle.
Mais La femme aux pieds nus n’est pas un récit de lamentation. Chapitre après chapitre, l’autrice fait revivre le quotidien de Stefania : la préparation du sorgho, les séances d’épouillage du dimanche, les recettes de beauté, les stratégies de survie élaborées pour ses enfants — les cachettes repérées en brousse, les provisions préparées pour la fuite vers le Burundi. La terreur est là, permanente — mais le portrait de Stefania est aussi lumineux, parfois drôle : celui d’une femme que rien n’a pu faire plier, ni la déportation, ni la faim, ni la peur. Ce qui devait être le tombeau d’une seule femme est devenu, sans l’avoir cherché, celui de toutes celles qui n’en ont pas eu.
6. Murambi, le livre des ossements (Boubacar Boris Diop, 2000)

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Boubacar Boris Diop est sénégalais. En 1998, il participe à la résidence d’écriture « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », organisée par l’association Fest’Africa, et passe deux mois sur place à recueillir des témoignages. Murambi est né de ce séjour — et de la nécessité, pour un écrivain d’Afrique de l’Ouest, de regarder en face ce qui s’est passé sur le même continent.
Le roman suit Cornelius Uvimana, de retour au Rwanda après des années d’exil, pour comprendre. Autour de lui gravitent d’autres voix : Jessica, la rescapée devenue résistante ; Faustin Gasana, milicien du Hutu Power ; le colonel Perrin, officier de l’armée française ; et surtout le docteur Karekezi, dont la révélation finale pulvérise tout ce que Cornelius croyait savoir de sa propre famille.
Construit comme une enquête à voix multiples — victimes, bourreaux, complices étrangers —, le roman ne laisse personne à l’abri : ni le lecteur, ni les personnages, ni la France. Le titre renvoie à Murambi, ancienne école technique devenue site de mémorial, où des milliers de Tutsi furent massacrés et où la terre argileuse a conservé les corps momifiés. Toni Morrison a qualifié ce livre de « miracle ». C’est un mot qui convient.
7. L’aîné des orphelins (Tierno Monénembo, 2000)

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Autre fruit de la résidence Fest’Africa, ce roman de l’écrivain guinéen Tierno Monénembo prend le parti inverse de la plupart des récits sur le génocide : il ne le décrit presque pas. Faustin Nsenghimana a quinze ans et croupit dans la prison centrale de Kigali, condamné à mort. Fils d’un père hutu et d’une mère tutsi, il a vu ses parents massacrés à l’âge de treize ans, puis a erré seul à travers le pays dévasté avant d’échouer dans les rues de la capitale.
Le récit alterne entre le présent — la cellule, l’attente du procès — et le passé, reconstitué par bribes, dans le désordre d’une mémoire traumatisée qui refuse de se souvenir de l’essentiel. Faustin ne prononce jamais le mot « génocide » ; il parle des « avènements ». Cette esquive n’est pas un euphémisme littéraire, c’est le signe d’un esprit brisé. Autour de lui, dans le Kigali d’après, défilent les orphelins devenus enfants des rues, les ONG condescendantes, les journalistes occidentaux en quête de bons témoignages, les prostituées qui nourrissent leurs enfants à n’importe quel prix. Court, sec, sans pathos — et d’autant plus dévastateur.
8. Un dimanche à la piscine à Kigali (Gil Courtemanche, 2000)

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Le journaliste québécois Gil Courtemanche s’est rendu au Rwanda à la fin des années 1980 pour tourner un documentaire sur le sida. Il y est retourné après le génocide et a constaté que la plupart de ses amis rwandais avaient été tués. Ce roman — son premier — est l’hommage qu’il leur a rendu.
Bernard Valcourt, journaliste canadien revenu de tout (la famine en Éthiopie, la guerre au Liban), débarque à Kigali au début des années 1990 pour mettre sur pied un service de télévision. Au bord de la piscine de l’hôtel des Mille-Collines, il observe la faune habituelle — coopérants internationaux, bourgeois rwandais, expatriés fatigués et prostituées — et tombe amoureux de Gentille, serveuse hutue aux traits de Tutsi. Tandis que la catastrophe approche, que les morts s’accumulent nuit après nuit, le couple s’accroche à un bonheur devenu insensé.
Courtemanche n’a pas inventé grand-chose : la plupart des personnages portent leur vrai nom et leurs histoires sont réelles. Le roman a reçu le Prix des libraires du Québec, a été traduit en vingt-trois langues et adapté au cinéma en 2006. C’est un livre où l’on voit le génocide arriver au ralenti — et où diplomates, Casques bleus et coopérants regardent ailleurs avec une application qui confine à la prouesse.
9. Une saison de machettes (Jean Hatzfeld, 2003)

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Celui-ci n’est pas un roman : c’est un livre de témoignages, et sans doute l’un des plus glaçants qu’on puisse lire sur le sujet. Le journaliste Jean Hatzfeld, grand reporter à Libération, avait déjà recueilli la parole des rescapés dans Dans le nu de la vie (2000). Avec Une saison de machettes, il se tourne vers les tueurs.
Dans le pénitencier de Rilima, près de Nyamata, il a rencontré un groupe d’amis hutus — Adalbert, Pancrace, Alphonse, Jean-Baptiste, Élie et les autres —, tous condamnés pour leur participation au génocide. Ils étaient cultivateurs, enseignants, anciens militaires. Chaque matin, ils se retrouvaient sur le terrain de football, puis descendaient dans les marais pour « couper » — c’est le verbe qu’ils emploient — les Tutsi qui s’y cachaient. Le soir, ils rentraient piller les biens des victimes et boire de la Primus. Aucun d’entre eux, ou presque, n’exprime de remords. Ils parlent de « boulot », de « journée de travail », de « terrain » — un vocabulaire agricole appliqué à l’extermination avec une banalité qui donne le vertige.
Jean Hatzfeld ne juge pas, ne commente pas (ou si peu) : il laisse ces voix parler — et c’est leur absence totale de trouble qui dit tout. Prix Femina essai 2003, le livre pose la question la plus inconfortable qui soit : comment des voisins ordinaires deviennent-ils des assassins de masse ?