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Que lire après « Don Quichotte » de Miguel de Cervantes ?

Que lire après « Don Quichotte » de Cervantes ?

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L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche est un roman de Miguel de Cervantès publié en deux parties à Madrid, la première en 1605, la seconde en 1615. On y suit les tribulations d’Alonso Quichano, un gentilhomme de la Manche dont la cervelle a été dérangée par la lecture excessive de romans de chevalerie. Convaincu d’être un chevalier errant, il prend le nom de Don Quichotte, se choisit une dame — Dulcinée du Toboso, une paysanne qu’il ne rencontrera jamais — et part sur les routes d’Espagne en compagnie de son fidèle écuyer Sancho Panza. Les deux compères affrontent des moulins à vent pris pour des géants, des troupeaux de moutons confondus avec des armées, et une réalité qui refuse obstinément de se conformer aux idéaux chevaleresques. Considéré comme le premier roman moderne, Cervantès y a inventé, entre deux coups de lance dans le vide, à peu près tout ce que la fiction narrative allait développer après lui : la parodie, la mise en abyme, l’ironie du narrateur, le jeu avec le lecteur, le brouillage permanent entre fiction et réalité.

Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce monument, voici des livres qui partagent avec Don Quichotte un goût pour l’aventure picaresque, la satire sociale, l’humour féroce ou le plaisir de dynamiter le roman de l’intérieur.


1. Nouvelles exemplaires (Miguel de Cervantès, 1613)

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Avant de chercher ailleurs, autant rester chez Cervantès. Les Nouvelles exemplaires sont un recueil de douze nouvelles — les premières du genre en langue castillane, comme l’auteur s’en vantait volontiers — rédigées entre 1590 et 1612, et publiées en 1613, entre les deux parties du Quichotte. L’adjectif « exemplaires » est à prendre avec un grain de sel : si Cervantès promet l’édification morale, c’est souvent pour mieux la saboter. Le recueil oscille entre nouvelles idéalistes (L’Amant libéral, L’Espagnole anglaise) et nouvelles réalistes (Rinconete et Cortadillo, Le Licencié Vidriera, Le Colloque des chiens), ces dernières étant de loin les plus mémorables.

On y croise des gitans, des captifs des bagnes d’Alger, des voleurs professionnels de Séville, des étudiants de Salamanque et, dans la dernière nouvelle, deux chiens qui philosophent sur la condition humaine — ce qui, reconnaissons-le, n’arrive pas souvent en littérature. La satire de la société espagnole du Siècle d’or y est aussi acérée que dans le Quichotte, mais ramassée en quelques dizaines de pages par récit, ce qui lui donne un tranchant que le roman, par sa longueur, émoussait parfois.


2. Le Roman comique (Paul Scarron, 1651-1657)

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Paul Scarron, libertin parisien tordu par la maladie et futur mari de Françoise d’Aubigné (qui deviendra, ironie du destin, la très pieuse Madame de Maintenon), publie son Roman comique en deux parties, en 1651 et 1657. Le titre est un oxymore assumé : à l’époque, « roman » évoque l’héroïsme et le sublime, tandis que « comique » renvoie au bas, au trivial, au monde des tréteaux. C’est précisément de cela qu’il s’agit : les aventures d’une troupe de comédiens itinérants débarquée au Mans, avec ses querelles, ses histoires d’amour contrariées et ses bagarres d’auberge.

L’influence de Cervantès est assumée et omniprésente : récits enchâssés, nouvelles espagnoles adaptées, raillerie des provinciaux et parodie du roman héroïque alors en vogue chez Honoré d’Urfé ou Madeleine de Scudéry. Le personnage de Ragotin, nain vaniteux et colérique, sorte de miroir grotesque de Scarron lui-même, éclipse régulièrement les héros par ses mésaventures burlesques. Le narrateur s’immisce à tout bout de champ dans son récit, le commente avec malice, avoue ses ficelles au lecteur. L’ensemble est resté inachevé — Scarron est mort avant d’écrire la troisième partie — mais cette incomplétude sied à un livre où rien, de toute façon, ne devait se conclure proprement.


3. Jacques le Fataliste et son maître (Denis Diderot, 1796)

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Deux cavaliers voyagent vers une destination inconnue. Le valet, Jacques, entreprend de raconter l’histoire de ses amours à son maître. Mais ce récit sera sans cesse interrompu — par des accidents de route, des rencontres impromptues, des histoires secondaires, et surtout par un narrateur qui apostrophe le lecteur, refuse de lui donner les informations attendues et se moque ouvertement des conventions romanesques. Dès l’incipit célèbre — « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? » — le programme est posé : ce livre ne sera pas un roman comme les autres.

Rédigé entre 1765 et 1784, diffusé en feuilleton dans la Correspondance littéraire de Grimm et publié à titre posthume en 1796, Jacques le Fataliste est une machine à démonter l’illusion romanesque. La question philosophique du déterminisme (Jacques répète que « tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut ») sert de colonne vertébrale à un texte qui ne cesse de bifurquer. Le rapport maître-valet, où c’est le domestique qui domine par sa maîtrise du récit, annonce déjà le Figaro de Beaumarchais. Et l’épisode de Madame de La Pommeraye, histoire de vengeance féminine où chaque étape est calculée comme un coup aux échecs, a suffi à inspirer un film à Robert Bresson (Les Dames du bois de Boulogne, 1945). Diderot reconnaît d’ailleurs sa dette envers Laurence Sterne, dont on reparlera juste après.


4. La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, Gentleman (Laurence Sterne, 1759-1767)

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Voici sans doute le livre le plus ouvertement fou de cette liste. Publié en neuf volumes entre 1759 et 1767, Tristram Shandy se présente comme l’autobiographie de son narrateur. Sauf que la naissance dudit Tristram n’intervient qu’au tome III (les quatre premiers volumes sont consacrés à sa vie prénatale), que l’autobiographe parvient à n’apparaître que par bribes, et que le récit se compose quasi intégralement de digressions — sur les nez, les prénoms, la poliorcétique, les fenêtres à guillotine et l’art de nouer sa cravate.

Chaque personnage est dominé par son dada (son hobby horse) : le père Shandy, philosophe de salon, est persuadé que le prénom influence le destin ; l’oncle Toby, ancien militaire blessé à l’aine au siège de Namur, reconstitue des batailles en miniature dans son jardin avec l’aide de son fidèle ordonnance, le caporal l’Astiqué. Sterne pousse l’art de la digression à un point où Diderot, pourtant bon client en la matière, paraît presque discipliné. Le livre contient des pages noires, des pages blanches, des pages marbrées, des lignes sinueuses censées représenter le cours du récit, et une préface plantée au milieu du troisième volume. Voltaire a qualifié Sterne de « nouveau Rabelais anglais » — et pour une fois, la comparaison n’était pas exagérée. C’est la source directe de Jacques le Fataliste, et la preuve qu’on pouvait, deux siècles avant le Nouveau Roman, faire voler en éclats toutes les règles de la narration — et que le lecteur en redemanderait.


5. Histoire de Tom Jones, enfant trouvé (Henry Fielding, 1749)

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Tom Jones est un enfant trouvé dans le lit du respectable Squire Allworthy, qui décide de l’élever comme son propre fils. Devenu un jeune homme généreux, impulsif et incapable de résister à une jolie femme, Tom tombe amoureux de Sophie Western, fille d’un hobereau voisin. Mais les manigances de son rival, le perfide Master Blifil, le font chasser du domaine. S’ensuit un vaste périple à travers l’Angleterre du XVIIIe siècle, de la campagne aux bas-fonds de Londres, qui donne à Fielding l’occasion de passer en revue toutes les couches de la société avec un regard aussi amusé qu’impitoyable.

Fielding revendiquait l’invention d’une « épopée comique en prose » et s’inscrivait consciemment dans la lignée de Cervantès : même goût pour la parodie des genres nobles, même complicité narquoise avec le lecteur, même aisance à passer du burlesque à l’émotion sans crier gare. Le roman, bâti en dix-huit livres avec une symétrie d’architecte, est aussi l’un des premiers à proposer des chapitres introductifs où l’auteur disserte librement sur l’art du roman — anticipation directe des interventions de l’auteur-commentateur chez Sterne et Diderot. Somerset Maugham le plaçait parmi les dix plus grands romans de la littérature universelle — et, pour une fois, la liste n’a pas vieilli.


6. Les Papiers posthumes du Pickwick Club (Charles Dickens, 1836-1837)

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Premier roman de Charles Dickens, publié en feuilleton alors que l’auteur n’avait que vingt-quatre ans, Les Papiers posthumes du Pickwick Club raconte les pérégrinations de M. Pickwick, homme d’affaires bedonnant et chauve à la retraite, et de ses compagnons — Tupman, Snodgrass et Winkle — sur les routes de l’Angleterre. Dépourvus de tout sens pratique, d’une naïveté confondante, ces gentlemen se heurtent à un monde peuplé d’hypocrites, d’escrocs et de gens de loi retors. L’arrivée de Sam Weller, valet cockney au bon sens inébranlable, dans le quatrième numéro, a transformé le succès modeste du feuilleton en véritable phénomène éditorial : de 400 exemplaires au premier numéro, le tirage est passé à 40 000 au dernier.

Le duo Pickwick-Sam Weller est un hommage transparent à Don Quichotte et Sancho Panza transposés dans l’Angleterre victorienne : d’un côté l’idéaliste confronté au réel, de l’autre le serviteur lucide mais loyal jusqu’à l’os. Dickens réinvente le genre picaresque et célèbre avec nostalgie les coaching days — l’époque des diligences, des auberges et des relais de poste, alors en train de disparaître sous les coups de l’industrialisation et du chemin de fer. Le procès absurde de « Bardell contre Pickwick », où une logeuse s’est figurée que l’honorable gentleman l’avait demandée en mariage, annonce les réquisitoires judiciaires des grands romans de la maturité. Un livre peuplé de figures inoubliables, porté par une bonhomie contagieuse qui sait, quand il le faut, céder la place à une colère froide.


7. Les Voyages de Gulliver (Jonathan Swift, 1726)

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Lemuel Gulliver, médecin devenu capitaine de navire, entreprend quatre voyages qui le conduisent dans des contrées parfaitement imaginaires mais décrites avec un aplomb de cartographe. À Lilliput, il est un géant parmi des hommes de quinze centimètres qui se font la guerre pour savoir par quel bout casser les œufs à la coque (Gros-boutistes contre Petits-boutistes). À Brobdingnag, il devient un jouet miniature aux mains de géants de vingt mètres, et le roi, après avoir écouté la description des institutions anglaises, conclut que les Anglais sont une race de petits parasites odieux. À Laputa, île volante peuplée de savants distraits, la science est devenue pure absurdité. Et chez les Houyhnhnms, ce sont des chevaux raisonnables qui gouvernent, tandis que les humains — appelés Yahoos — vivent à l’état de bêtes dégénérées.

Derrière le récit d’aventures qui a fait la joie de générations d’enfants (dans des versions copieusement expurgées) se cache l’une des satires les plus mordantes jamais écrites contre la nature humaine, la politique et les institutions. Swift y règle ses comptes avec la cour de George Ier, les querelles entre Tories et Whigs, et la vanité des prétentions scientifiques de la Royal Society. Publié anonymement en 1726, le livre a connu un succès immédiat et n’a jamais cessé d’être lu — preuve que la misanthropie, quand elle est servie avec autant d’esprit, ne se démode pas.


8. La Vie de Lazarillo de Tormes (Anonyme, 1554)

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Petit livre d’à peine une cinquantaine de pages, publié anonymement en 1554, La Vie de Lazarillo de Tormes est le texte fondateur du roman picaresque — et, par ricochet, l’un des ancêtres directs de Don Quichotte. Lázaro, un gamin issu d’un milieu misérable de Salamanque, est confié par sa mère à un mendiant aveugle dont il devient le serviteur. Commence alors une succession de maîtres — un prêtre avare, un écuyer famélique mais obsédé par l’honneur, un moine, un vendeur d’indulgences — dont chacun offre un portrait sans pitié d’une catégorie sociale de l’Espagne du XVIe siècle.

Le génie du Lazarillo tient dans son invention narrative : pour la première fois, un personnage de basse extraction prend la parole à la première personne pour raconter sa propre vie. Le muet parle, le va-nu-pieds dit « je ». L’humour, souvent cruel (la scène où Lazarillo fait se fracasser le crâne de l’aveugle contre un pilier est d’une violence comique mémorable), n’empêche pas une satire cinglante du clergé qui vaudra au livre les foudres de l’Inquisition. Mis à l’Index dès 1559, le texte a néanmoins circulé dans toute l’Europe et engendré toute une lignée : le Guzmán de Alfarache, El Buscón, Gil Blas, et jusqu’au Tom Jones de Fielding.


9. Histoire de Gil Blas de Santillane (Alain-René Lesage, 1715-1735)

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Gil Blas, fils d’un écuyer et d’une femme de chambre, quitte Oviedo à dix-sept ans pour aller étudier à l’université de Salamanque. Il n’y arrivera pas — du moins pas tout de suite. En chemin, il est dépouillé par un muletier, capturé par des brigands, emprisonné à tort, et se retrouve contraint de devenir valet. À partir de là, il traverse toutes les strates de la société espagnole : domestique, compagnon de médecin charlatan, comédien, secrétaire d’archevêque, favori de ministre — dans un mouvement perpétuel d’ascensions et de chutes qui finit par le mener — chose rare pour un pícaro — à une retraite confortable et à un mariage heureux.

Publié en trois parties entre 1715 et 1735, Gil Blas est le dernier grand roman picaresque classique et le premier grand roman réaliste français. Lesage a placé l’action en Espagne, ce qui lui permettait de critiquer la France sans risquer le cachot — stratagème limpide dont personne n’était dupe. Des médecins aux archevêques, des acteurs aux courtisans, aucun corps de métier n’échappe à son ironie. Si Voltaire l’a accusé de plagiat (reproche infondé mais tenace), Goethe voyait dans Gil Blas un roman capable d’« exprimer la variété de l’univers ». Là où Lesage innove, c’est qu’il greffe sur le modèle picaresque espagnol la logique du roman d’apprentissage à la française : son héros, au lieu de stagner dans la misère, finit par apprendre quelque chose de la vie — ce qui est, convenons-en, plutôt optimiste.


10. El Buscón. La Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie (Francisco de Quevedo, 1626)

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Retour à la source espagnole, et pas à la plus aimable. Francisco de Quevedo, contemporain de Cervantès, diplomate, espion et polémiste redouté, livre avec El Buscón — « le gueux » ou « le vaurien » — un roman picaresque d’une noirceur jubilatoire. Don Pablos, fils d’un barbier voleur et d’une mère sorcière et prostituée, a honte de ses origines et rêve de passer pour un gentilhomme. Il n’y parviendra jamais. Après avoir fréquenté l’école en compagnie du jeune gentilhomme Don Diego Coronel, il passe par la pension du licencié Cabra — où l’avarice du maître est telle que les élèves meurent littéralement de faim —, puis enchaîne les rôles de valet, d’étudiant, de voleur, de mendiant, de chasseur d’héritage et d’homme de théâtre.

À la différence du Lazarillo ou de Gil Blas, ici aucune rédemption n’attend le héros. Pablos a beau changer de ville, de déguisement et de profession, il retombe toujours plus bas. La dernière phrase du roman promet une suite aux Indes, où les choses, prévient-il, ont été « encore pires ». Quevedo ne l’a jamais écrite. Le ton du livre est d’une ironie venimeuse, parfois jusqu’à l’écœurement : les scènes de misère et de violence sont décrites avec un détachement glaçant, et l’univers social dépeint — celui de l’Espagne des faux hidalgos, des escrocs et des confréries de voleurs — ne laisse aucune place à l’illusion. C’est un livre sans consolation, mais dont le vitriol n’a rien perdu de sa brûlure quatre siècles plus tard.