Don Quichotte de la Manche (El ingenioso hidalgo Don Quixote de la Mancha) est un roman de Miguel de Cervantes publié en deux parties, en 1605 et 1615. Considéré comme le premier roman moderne, il met en scène un hidalgo espagnol qui, l’esprit dérangé par la lecture de romans de chevalerie, se lance sur les routes accompagné de son écuyer Sancho Panza.
L’œuvre a irrigué la littérature mondiale pendant plus de quatre siècles — du bovarysme flaubertien aux métafictions borgésiennes — et n’a jamais cessé d’engendrer des descendances. Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions du même acabit.
1. Nouvelles exemplaires (Miguel de Cervantes, 1613)

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Publié entre les deux parties du Quichotte, ce recueil de douze récits brefs est l’autre chef-d’œuvre de Cervantes. On y retrouve le même regard ironique sur l’Espagne du Siècle d’Or, mais dans un format condensé où chaque nouvelle ouvre un terrain différent. Des bas-fonds de Séville dans Rinconete et Cortadillo aux dialogues nocturnes entre deux chiens dans Le Colloque des chiens, Cervantes oscille entre veine idéaliste et veine réaliste.
À la différence de la novella italienne, aucun cadre narratif ne vient souder l’ensemble ; c’est au lecteur·ice de tracer ses propres liens entre les textes. Les questions d’honneur, de mariage, de libre arbitre et de tromperie reviennent d’une nouvelle à l’autre, mais sans moralité explicite : Cervantes refuse de dicter la leçon. Cette même liberté interprétative, déjà au cœur du Quichotte, fait de ces nouvelles un recueil étonnamment actuel.
2. Quichotte (Salman Rushdie, 2019)

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Rushdie réinvente le schéma cervantin dans l’Amérique contemporaine. Son protagoniste, Ismaïl Smile, est un ancien représentant en produits pharmaceutiques, d’origine indienne, dont l’esprit a été saturé par des années de télévision. Sous le nom de « Quichotte », il entreprend de traverser les États-Unis au volant de sa Chevrolet Cruze pour conquérir le cœur d’une présentatrice vedette, accompagné de Sancho, un fils purement imaginaire.
Ce récit picaresque est lui-même la création d’un romancier raté, Sam DuChamp, dont la propre vie finit par se confondre avec celle de sa créature. Finaliste du Booker Prize 2019, le roman tient à la fois de la satire — culture de masse, crise des opioïdes, racisme ordinaire — et du vertige métafictionnel hérité de Cervantes : qui, de l’auteur ou du personnage, gouverne l’autre ?
3. Madame Bovary (Gustave Flaubert, 1857)

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Flaubert considérait Don Quichotte comme son livre fondateur : il affirmait y retrouver toutes ses origines littéraires. La filiation est directe. De même que l’hidalgo perd la raison à force de romans de chevalerie, Emma Bovary construit sa vision du monde à partir des fictions romantiques de sa jeunesse. Cette inadéquation entre les attentes nourries par la lecture et la platitude du réel constitue le cœur du « bovarysme », terme forgé par le philosophe Jules de Gaultier en 1892.
Là où Don Quichotte part en croisade, Emma s’enlise. L’ennui provincial, les liaisons décevantes, l’endettement : Flaubert déroule la mécanique d’une désillusion avec une froideur chirurgicale que Cervantes, plus tendre envers son héros, ne se serait jamais autorisée. Le roman en fut d’ailleurs jugé immoral — le procès pour « outrage aux bonnes mœurs » de 1857 en témoigne.
4. L’Idiot (Fiodor Dostoïevski, 1869)

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Dostoïevski s’était fixé un objectif vertigineux : mettre en scène un homme « positivement beau » au milieu de la société pétersbourgeoise du XIXᵉ siècle. Le prince Mychkine, épileptique revenu d’un long séjour en Suisse, est une figure christique et quichottesque : sa candeur absolue, sa sincérité désarmante et son incapacité à percevoir les sous-entendus le font passer pour un idiot, alors qu’il se révèle d’une lucidité psychologique redoutable.
Comme Don Quichotte, Mychkine est un être dont la bonté se heurte à un monde qui ne sait qu’en faire. Les intrigues amoureuses autour de Nastassia Filippovna et d’Aglaïa, la rivalité meurtrière avec Rogojine, la galerie d’une quarantaine de personnages aux caractères extrêmes — tout converge vers une catastrophe que la bienveillance du prince, loin de prévenir, a précipitée. Le plus sombre des romans de Dostoïevski est aussi celui où l’innocence coûte le plus cher.
5. Fictions (Jorge Luis Borges, 1944)

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Ce recueil de nouvelles contient Pierre Ménard, auteur du Quichotte, l’un des textes les plus commentés du XXᵉ siècle. Borges y invente un écrivain français qui s’attelle à réécrire Don Quichotte — non pas à le copier, mais à le recréer mot pour mot à partir de sa propre expérience d’homme du XXᵉ siècle. Le résultat, identique en tout point à l’original, acquiert pourtant un sens radicalement différent, puisque le contexte de sa production a changé.
Ce tour de force logique, drôle et déroutant, n’est qu’une des facettes de Fictions, qui compte aussi La Bibliothèque de Babel, Les Ruines circulaires et Le Jardin aux sentiers qui bifurquent. D’un récit à l’autre, les notions d’auteur, de temps et d’identité vacillent. Borges avait d’ailleurs lu et relu Cervantes toute sa vie ; les deux écrivains partagent un même goût pour les pièges narratifs et les attributions frauduleuses.
6. Candide (Voltaire, 1759)

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Comme Don Quichotte, Candide est un naïf jeté sur les routes du monde avec une idée fixe. Son précepteur Pangloss lui a enseigné que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » ; la suite du récit se charge de pulvériser cette certitude. De la Westphalie au Surinam, de Lisbonne à Constantinople, le héros encaisse guerres, tremblements de terre, autodafés et naufrages sans que sa bonne foi initiale y survive.
La parenté avec le Quichotte tient au croisement du conte philosophique et du roman picaresque : dans les deux cas, un naïf armé d’une certitude absurde enchaîne les déconvenues jusqu’à ce que le réel ait raison de sa doctrine. Cervantes conserve une tendresse profonde pour son héros ; Voltaire, lui, ne fait pas de quartier : chaque chapitre porte un nouveau coup à l’optimisme leibnizien, et le récit ne concède aucun répit.
7. Monsignor Quichotte (Graham Greene, 1982)

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Dernier roman « catholique » de Greene, Monsignor Quichotte déplace le canevas cervantin dans l’Espagne post-franquiste. Le père Quixote, curé de paroisse à El Toboso — le village même d’où venait Dulcinée —, se dit descendant du chevalier de Cervantes. Promu monsigneur par le pape à la faveur d’un malentendu, il prend la route à bord de sa vieille Seat 600 baptisée « Rossinante », accompagné de l’ex-maire communiste de la ville, surnommé « Sancho ».
Le roman vaut pour les dialogues entre foi catholique et foi marxiste qui ponctuent le voyage. Greene y instille un humour tendre, parfois burlesque, sans jamais perdre de vue le sérieux des enjeux. La scène finale, où le monsigneur somnambule célèbre une messe les mains vides avant de s’effondrer dans les bras du communiste, condense toute l’ambiguïté d’une œuvre qui fait du doute la condition même de la foi.
8. Les Détectives sauvages (Roberto Bolaño, 1998)

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En 1975, le jeune Juan García Madero abandonne ses études de droit pour rejoindre les « réal-viscéralistes », un groupuscule poétique d’avant-garde dans le Mexico des années 1970. Ses deux chefs de file, Arturo Belano et Ulises Lima — doubles fictifs de Bolaño et de son ami Mario Santiago Papasquiaro —, partent avec lui à la recherche de Cesárea Tinajero, poétesse mythique dont la trace se perd dans le désert de Sonora.
La partie centrale du roman couvre vingt ans de témoignages recueillis auprès de dizaines de personnages, de Barcelone à Tel-Aviv, de Paris à la Californie. L’épopée poétique se mue en constat d’échec : Belano et Lima n’écrivent pas, García Madero disparaît. De cette défaite générationnelle, Bolaño tire pourtant un roman polyphonique d’une vitalité contagieuse — moins un récit sur la réussite littéraire que sur l’entêtement à chercher, quitte à ne rien trouver.