Raskolnikov ne vous quitte plus ? Sa théorie du « droit au crime », ses justifications, sa chute — et peut-être sa rédemption — continuent de vous interroger ? C’est le propre des grands romans que de nous faire cogiter. Pour prolonger le plaisir, voici huit livres qui abordent des thématiques similaires : la culpabilité, le sens de la justice, les contradictions de la conscience.
1. Les Carnets du sous-sol (Fiodor Dostoïevski, 1864)

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Avant même de concevoir Raskolnikov, Dostoïevski avait façonné son prototype dans ce court roman dérangeant. Le narrateur anonyme, un ancien fonctionnaire retranché dans sa cave pétersbourgeoise, livre un monologue fiévreux où se mêlent ressentiment, orgueil blessé et lucidité cruelle. Ce texte constitue le laboratoire des grands thèmes dostoïevskiens : la conscience exacerbée comme source de paralysie, le refus des certitudes rationnelles, la jouissance paradoxale de l’humiliation.
La traduction d’André Markowicz restitue la violence imprécatoire de ce discours, loin des versions édulcorées du passé. Si vous avez été remué·e par les tourments intérieurs de Raskolnikov, vous trouverez ici leur matrice originelle, condensée en moins de deux cents pages d’une intensité rare. De quoi saisir la genèse philosophique de Crime et Châtiment.
2. Les Frères Karamazov (Fiodor Dostoïevski, 1880)

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Dernier roman de Dostoïevski, Les Frères Karamazov représente l’aboutissement de toutes ses obsessions. Autour d’un parricide, l’auteur déploie une fresque où s’affrontent trois frères aux tempéraments antagonistes : Dmitri l’impulsif, Ivan l’intellectuel nihiliste et Aliocha le mystique. La question du mal, de l’existence de Dieu et de la liberté humaine atteint ici une ampleur vertigineuse.
Le célèbre chapitre du Grand Inquisiteur constitue l’un des sommets de la pensée occidentale sur la foi et la révolte. Les éditions récentes — notamment la traduction de Markowicz chez Actes Sud ou celle d’Emma Lavigne chez Gallmeister (2023) — offrent un accès renouvelé à ce monument.
Après la culpabilité individuelle de Raskolnikov, vous serez confronté·e à la culpabilité collective, à la transmission du mal de génération en génération, à la possibilité même du pardon.
3. L’Étranger (Albert Camus, 1942)

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Meursault tue un Arabe sur une plage d’Alger, sans raison apparente. Ce geste absurde ouvre une méditation sur l’indifférence au monde et le refus des conventions sociales qui fit scandale à sa parution. Là où Raskolnikov se torturait de justifications théoriques, Meursault demeure opaque à lui-même comme aux autres.
Camus refuse toute explication psychologique : son personnage ne joue pas le jeu du repentir, ce qui le condamne autant que son crime. La prose dépouillée, aux phrases courtes et sèches, crée un effet de distanciation troublante. Ce roman ouvre le cycle de l’absurde camusien et dialogue directement avec l’héritage dostoïevskien que Camus admirait profondément.
L’adaptation cinématographique de François Ozon (2025) a remis ce texte au cœur de l’actualité. Une lecture brève mais décisive pour qui s’interroge sur le sens de la justice et la place de la morale dans un monde déserté par Dieu.
4. Le Portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde, 1890)

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Le jeune Dorian Gray formule un vœu insensé : que son portrait vieillisse à sa place tandis qu’il conservera éternellement sa beauté. Ce pacte faustien le précipite dans une vie de débauche et de corruption morale.
Comme Raskolnikov, Dorian se croit au-dessus des lois communes ; comme lui, il découvrira que nul n’échappe aux conséquences de ses actes. Mais là où le héros russe s’enfonce dans la culpabilité, le dandy londonien s’endurcit dans le cynisme. Wilde interroge les rapports entre l’art et la morale, entre la beauté et le vice, avec un esprit acéré et des aphorismes mémorables.
Les éditions Grasset proposent depuis 2016 la version non censurée, plus explicite sur les thèmes homosexuels. Ce roman gothique et philosophique offre un contrepoint occidental aux tourments slaves, avec une élégance vénéneuse qui lui est propre.
5. La Métamorphose (Franz Kafka, 1915)

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Gregor Samsa se réveille un matin transformé en insecte monstrueux. Cette situation absurde, Kafka la traite avec un réalisme impassible qui renforce le malaise du lecteur ou de la lectrice. Le récit devient une allégorie de l’aliénation : aliénation du travailleur, du fils, de l’individu face à une famille et une société qui ne le reconnaissent plus dès qu’il cesse d’être utile.
La parenté avec Dostoïevski tient à cette capacité de sonder les profondeurs de la conscience sans jamais offrir de réponse rassurante. La nouvelle traduction de Jean-Pierre Lefebvre pour la Pléiade (2020) restitue la précision glaciale de la prose kafkaïenne.
Ce texte bref — moins de cent pages — concentre une puissance métaphorique inépuisable. Après les errements de Raskolnikov, la métamorphose de Gregor vous montrera une autre forme de déchéance, plus silencieuse mais tout aussi implacable.
6. Le Maître et Marguerite (Mikhaïl Boulgakov, 1940)

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Le Diable débarque à Moscou sous les traits du professeur Woland et sème le chaos parmi les apparatchiks soviétiques. Parallèlement, un écrivain — le Maître — a rédigé un roman sur Ponce Pilate et sa rencontre avec Jésus, avant de sombrer dans la folie. Ces deux récits s’entrelacent dans une satire éblouissante du totalitarisme, portée par un humour féroce et une imagination débridée.
Boulgakov est l’héritier direct de Dostoïevski et de Gogol : il interroge le mal avec une liberté que la censure stalinienne lui interdit de publier de son vivant. La traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (Inculte, 2020) rend enfin justice à la vivacité de cette langue.
Ce roman-testament, achevé sur le lit de mort de son auteur, affirme que « les manuscrits ne brûlent pas ». Une lecture indispensable pour qui veut comprendre la postérité de la littérature russe au XXe siècle.
7. Résurrection (Léon Tolstoï, 1899)

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Le prince Nekhlioudov reconnaît, parmi les accusées d’un procès pour meurtre, la jeune servante qu’il avait séduite et abandonnée dix ans plus tôt. Cette femme, devenue prostituée, est condamnée au bagne sibérien. Bouleversé, le prince entreprend de la suivre et de racheter sa faute.
Tolstoï livre ici son testament romanesque, une critique acerbe du système judiciaire, de l’Église et de l’aristocratie dont il est issu. Les thèmes de la culpabilité et de la rédemption font écho directement à Crime et Châtiment, mais sous un angle plus social et politique.
La préface de Georges Nivat dans l’édition Folio éclaire les intentions philosophiques de l’auteur. Ce roman moins connu que Guerre et Paix ou Anna Karénine mérite pourtant toute votre attention : il révèle un Tolstoï engagé, prophétique, à la recherche d’une vérité évangélique débarrassée des hypocrisies institutionnelles.
8. La Mort d’Ivan Ilitch (Léon Tolstoï, 1886)

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Ivan Ilitch, magistrat respectable, a mené une existence conforme aux attentes de sa classe. Mais la maladie le frappe et le confronte à l’imminence de sa mort. Dans ses derniers jours, il comprend que sa vie entière n’a été que mensonge et faux-semblant.
Cette nouvelle d’une centaine de pages condense avec une force terrible l’essentiel de la pensée tolstoïenne sur le sens de l’existence. La mort y apparaît comme le seul révélateur de vérité. Si Raskolnikov trouvait dans le crime une épreuve de lucidité, Ivan Ilitch la trouve dans l’agonie.
L’édition Folio classique regroupe ce texte avec Trois morts et Maître et Serviteur, trois récits qui forment un triptyque sur la finitude. Une lecture idéale pour conclure ce parcours : brève, intense, définitive.