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Que lire après « L'Anomalie » de Hervé Le Tellier ?

Que lire après « L’Anomalie » de Hervé Le Tellier ?

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Publié en août 2020 aux éditions Gallimard, L’Anomalie est le huitième roman de Hervé Le Tellier, membre de l’Oulipo depuis 1992. Il reçoit le prix Goncourt la même année et dépasse le million d’exemplaires vendus en mai 2021 — un seuil rarement atteint pour un lauréat du prix. On y suit les passagers du vol AF006 Paris–New York — parmi lesquels Blake, tueur à gages sous couvert de respectabilité, Slimboy, pop star nigériane, ou Victor Miesel, écrivain confidentiel — dont l’existence bascule lorsque leur avion atterrit une seconde fois, trois mois après le premier vol, avec les mêmes personnes à bord. Chaque passager se retrouve alors face à son propre double, dans un récit choral qui jongle entre thriller, satire sociale et science-fiction spéculative. Traduit depuis en 45 langues, il a été nommé pour le prix Arthur C. Clarke en 2023.

Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce roman inclassable, voici quelques suggestions pour prolonger le trouble : des livres qui interrogent la réalité, le double, le temps ou l’identité — parfois les quatre à la fois.


1. Dark Matter (Blake Crouch, 2016)

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Un soir banal à Chicago, Jason Dessen, professeur de physique, se fait kidnapper par un inconnu masqué. À son réveil, Daniela n’est plus sa femme, leur fils Charlie n’est jamais né, et Jason est devenu un physicien de renom. Quelqu’un lui a volé sa vie — ou plutôt, quelqu’un a pris sa place. L’intrigue repose sur le concept du multivers et de la physique quantique : chaque choix engendre une réalité parallèle, et une invention permet de naviguer entre elles. D’où la question qui hante tout le roman : que seriez-vous prêt·e à sacrifier pour retrouver votre vie ?

Ce qui rapproche Dark Matter de L’Anomalie, c’est le face-à-face forcé d’un individu avec une autre version de lui-même. Mais là où Le Tellier multiplie les personnages et les registres littéraires, Crouch adopte la forme du thriller pur, au rythme tendu et aux phrases courtes. Traduit en français par Patrick Imbert et publié chez J’ai Lu en 2017, Dark Matter a été adapté en série par Apple TV+ en 2024, avec Crouch lui-même au scénario.


2. Récursion (Blake Crouch, 2019)

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Barry Sutton, inspecteur du NYPD, enquête sur une épidémie de suicides liée à un phénomène trouble : le Syndrome des Faux Souvenirs, une maladie dont les victimes se remémorent une vie qu’elles n’ont jamais vécue. En parallèle, Helena Smith, neurologue, travaille sur un dispositif capable d’enregistrer les souvenirs, officiellement pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. Mais son financeur, le milliardaire Marcus Slade, a compris que cette invention pouvait faire bien plus — et ses ambitions menacent la réalité elle-même.

Comme L’Anomalie, Récursion met en scène un effondrement de la réalité telle qu’on la connaît, et la panique collective qui s’ensuit lorsque les institutions tentent de gérer l’ingérable. Traduit par Antoine Monvoisin et publié chez J’ai Lu en 2021, le livre fonce sans temps mort, même si les lecteur·ice·s de science-fiction aguerri·e·s y reconnaîtront des échos de Un jour sans fin ou de L’Effet papillon — le plaisir tient ici à la rigueur avec laquelle Crouch pousse son postulat jusqu’à ses ultimes conséquences.


3. Replay (Ken Grimwood, 1986)

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Le 18 octobre 1988, Jeff Winston meurt d’une crise cardiaque à 43 ans. Un journaliste ordinaire, un mariage à la dérive, rien qui justifie un second tour. Sauf qu’il se réveille en 1963, dans sa chambre d’étudiant à l’université Emory d’Atlanta, avec l’intégralité de ses souvenirs intacte. Il revit sa vie, fait d’autres choix, s’enrichit grâce à des paris sportifs, tente d’empêcher l’assassinat de Kennedy. Puis il meurt à nouveau. Et recommence. Et recommence encore.

L’Anomalie demande : « que faire face à son double ? » Replay pose la question symétrique : « que faire face à soi-même, indéfiniment ? » Couronné par le prix World Fantasy 1988, le livre dépasse très vite le thriller temporel. Après un premier tiers consacré aux usages prévisibles (fortune, pouvoir, tentatives de modifier l’Histoire), Grimwood bifurque vers une introspection inattendue, portée par une histoire d’amour entre Jeff et Pamela, une autre « joueuse » de la boucle — et c’est là que le texte trouve sa vraie force. Ken Grimwood est mort en 2003 d’une crise cardiaque — comme son personnage. Traduit par Françoise et Guy Casaril, disponible aux Éditions Points.


4. Ubik (Philip K. Dick, 1969)

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En 1992 — futur proche tel que Dick l’imaginait en 1966 —, les pouvoirs psychiques sont monnaie courante et les morts peuvent être maintenus en semi-vie dans des moratoriums, d’où ils échangent encore quelques mots avec les vivants. Joe Chip, technicien désargenté, travaille pour Runciter & Associés, une agence de « prudence » qui emploie des inertiels — des individus capables de neutraliser télépathes et précogs — pour protéger la vie privée de ses clients. Après une mission piégée sur Luna, tout se dégrade : les objets régressent dans le temps, les collègues de Joe meurent les uns après les autres, et le visage de son patron Glen Runciter apparaît sur les billets de banque. Seul un mystérieux produit nommé Ubik, vanté par des publicités omniprésentes et absurdes, semble pouvoir ralentir cette entropie.

Ubik pose la question que L’Anomalie esquisse aussi, mais que Dick pousse jusqu’à l’os : qui est mort, qui est vivant, et la question a-t-elle seulement un sens ? Le Time a classé Ubik parmi les 100 meilleurs romans en anglais depuis 1923. Traduit par Alain Dorémieux, il reste l’un des sommets de la science-fiction — et l’un des plus drôles, une qualité que Dick partage avec Le Tellier.


5. Cartographie des nuages (David Mitchell, 2004)

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Six récits, six époques, un seul roman. Adam Ewing, homme de loi américain, navigue sur une goélette en 1849, près des îles Chatham. Robert Frobisher, jeune musicien vaniteux, s’installe à Bruges en 1931 pour composer un sextette intitulé — tiens donc — Cartographie des nuages. Luisa Rey mène une enquête journalistique dans la Californie des années 1970. Timothy Cavendish, éditeur de 65 ans, fuit des gangsters dans l’Angleterre contemporaine. Sonmi~451, un clone, est condamnée à mort dans un État totalitaire du futur. Zachry, berger, survit dans un monde post-apocalyptique. Chaque récit est interrompu en plein milieu, repris en ordre inverse dans la seconde moitié du livre — six poupées gigognes qu’il faut ouvrir deux fois.

La parenté avec L’Anomalie tient à la structure chorale et à l’idée que des vies séparées par le temps et l’espace participent d’un même destin. Chaque personnage fait écho à un autre, identifiable par une tache de naissance en forme de comète. Finaliste du Man Booker Prize, le livre a été porté à l’écran par les Wachowski et Tom Tykwer en 2012. La traduction française, signée Manuel Berri, est parue aux Éditions de l’Olivier puis en Points.


6. Expiration (Ted Chiang, 2019)

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Ted Chiang occupe une place singulière dans la science-fiction. En trente ans de carrière, il n’a publié qu’une vingtaine de nouvelles — et raflé quatre prix Hugo et quatre prix Nebula. Son premier recueil, La Tour de Babylone, contenait L’Histoire de ta vie, devenu le film Premier Contact de Denis Villeneuve. Expiration, son second recueil, rassemble neuf nouvelles autour d’un fil commun : le libre arbitre et ses limites.

On y trouve un marchand de Bagdad face à une porte qui permet de voyager dans le temps, un anatomiste qui dissèque son propre cerveau pour comprendre la nature de la conscience, ou encore des êtres humains qui communiquent avec leurs doubles dans un univers parallèle grâce à un « prisme ». Chaque nouvelle est un postulat poussé à sa conclusion logique — et la froideur apparente du raisonnement n’empêche pas certains textes de serrer la gorge, notamment Le Cycle de vie des objets logiciels, sur l’attachement à des créatures numériques. Si L’Anomalie vous a séduit·e par son goût pour les expériences de pensée accessibles, Expiration offre la même satisfaction sous une forme plus concentrée — neuf laboratoires narratifs au lieu d’un seul. Traduit par Théophile Sersiron et publié chez Denoël dans la collection « Lunes d’encre » en 2020.


7. Si par une nuit d’hiver un voyageur (Italo Calvino, 1979)

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Le roman s’ouvre ainsi : « Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. » Vous — oui, vous — êtes le personnage principal. Le Lecteur (avec majuscule) achète un livre, mais un défaut de brochage interrompt sa lecture. Il retourne chez le libraire, obtient un autre exemplaire, qui s’avère être un roman complètement différent. Puis un autre. Et encore un autre. Dix incipits de romans s’enchaînent, dix genres différents — thriller d’espionnage, roman psychologique, journal intime —, chacun interrompu au moment le plus crucial. Entre ces fragments, le Lecteur poursuit sa quête du livre complet, et rencontre la Lectrice, Ludmilla, dans une intrigue qui implique des traducteurs frauduleux, des organisations littéraires clandestines et un écrivain en panne d’inspiration.

L’Anomalie et Si par une nuit d’hiver un voyageur partagent le même goût pour la mise en abyme et la même jubilation à empiler les niveaux de fiction. Calvino a voulu écrire le roman du lecteur — un livre dont le véritable sujet est l’acte de lire, ses plaisirs et ses frustrations. Le Tellier, en bon oulipien, a reconnu l’influence de Calvino sur son travail ; les deux livres ont aussi en commun un humour constant, qui empêche le dispositif de tourner à vide.


8. La Vie mode d’emploi (Georges Perec, 1978)

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Un immeuble parisien, 11 rue Simon-Crubelier, dont on aurait retiré la façade. Un instant figé : le 23 juin 1975, aux environs de vingt heures. Quatre-vingt-dix-neuf chapitres, chacun consacré à une pièce de l’immeuble, dont l’ordre est déterminé par le parcours d’un cavalier sur un échiquier de 10 × 10. Sous-titré « romans » au pluriel, le livre contient une multitude de vies, d’anecdotes et de destins imbriqués. Au centre de cet édifice, Percival Bartlebooth, milliardaire excentrique dont le nom fusionne le Bartleby de Melville et le Barnabooth de Valéry Larbaud. Bartlebooth consacre cinquante ans de sa vie à un projet d’une absurdité méthodique : apprendre l’aquarelle, peindre 500 marines de ports à travers le monde, les faire découper en puzzles par l’artisan Gaspard Winckler, les reconstituer, puis les détruire pour ne laisser aucune trace.

La filiation avec L’Anomalie est ici directe : Hervé Le Tellier est président de l’Oulipo depuis 2019, le collectif co-fondé par Raymond Queneau dont Perec fut l’un des membres les plus illustres. L’Anomalie contient d’ailleurs un clin d’œil à Ulcérations de Perec dans ses dernières lignes. La Vie mode d’emploi a reçu le prix Médicis 1978 et n’a jamais cessé d’irriguer la littérature française — L’Anomalie en est la preuve la plus récente.


9. La Possibilité d’une île (Michel Houellebecq, 2005)

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Daniel1 est un humoriste français à succès, misanthrope par vocation et désespéré par tempérament, dont la vie sentimentale oscille entre Isabelle, qu’il finit par quitter, et Esther, jeune Espagnole dont il tombe amoureux — un amour condamné d’avance par le vieillissement de son propre corps. En parallèle, Daniel1 gravite dans l’orbite d’une secte, les Élohimites (librement inspirée des Raëliens), qui promet l’immortalité par le clonage. Des siècles plus tard, Daniel24 et Daniel25, ses lointains clones, relisent et commentent son récit de vie dans un monde post-apocalyptique, vidé de toute émotion et de tout contact physique. Daniel25 finira par quitter son enceinte protégée pour partir à la recherche de Marie23, une autre néo-humaine en fuite — à la recherche, peut-être, de ce que les humains appelaient l’amour.

Le point de contact avec L’Anomalie est la question du double et de ce qui persiste d’un individu dans sa copie : si un clone hérite de votre ADN et de votre récit de vie, est-il vous ? Là où Le Tellier traite le sujet avec l’ironie d’un oulipien, Houellebecq y injecte le pessimisme radical qui lui est propre — mais la question, au fond, est la même. Prix Interallié 2005, adapté au cinéma par Houellebecq lui-même en 2008.