Anna Karénine est un roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1875 et 1877 dans Le Messager russe, puis en volume en 1878. Le récit met en regard deux trajectoires : celle d’Anna, femme de la haute société pétersbourgeoise qui abandonne mari et fils pour sa passion avec le comte Vronski, et celle de Lévine, propriétaire terrien en quête de sens, dont le mariage avec Kitty incarne un idéal de bonheur domestique.
Fresque de la société russe au lendemain de l’abolition du servage, le roman traite de l’adultère, du poids des conventions, de la foi et de la condition féminine, avec une acuité psychologique qui en fait l’un des sommets du réalisme littéraire. Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce monument, voici quelques suggestions du même acabit.
1. Guerre et Paix (Léon Tolstoï, 1869)

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Avant Anna Karénine, Tolstoï avait composé cette immense fresque historique qui suit plusieurs familles de l’aristocratie russe — les Bolkonski, les Rostov, les Bézoukhov — entre 1805 et 1820, sur fond de guerres napoléoniennes. Le roman tisse les destins individuels à la trame de l’Histoire, et l’on y retrouve déjà la structure polyphonique qui fera la force d’Anna Karénine : des lignes narratives parallèles, des personnages aux prises avec le désir, le devoir et l’incertitude.
Là où Anna Karénine resserre le cadre sur la sphère privée, Guerre et Paix embrasse un continent entier. Mais la même obsession traverse les deux romans : comment vivre de façon juste ? Le parcours spirituel du prince André ou de Pierre Bézoukhov préfigure celui de Lévine, et les scènes de vie quotidienne y sont traitées avec la même minutie sensorielle. Pour qui a aimé la profondeur de Tolstoï, ce livre est le prolongement naturel.
2. Madame Bovary (Gustave Flaubert, 1857)

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Le rapprochement entre Emma Bovary et Anna Karénine s’impose depuis plus d’un siècle. Toutes deux sont des épouses insatisfaites, prises au piège d’un mariage sans éclat, qui cherchent dans l’adultère une échappatoire à l’ennui. Toutes deux paient cette transgression de leur vie. Mais là où Tolstoï accorde à son héroïne une stature tragique et une profondeur intérieure considérable, Flaubert dissèque Emma avec une ironie glaciale, sans jamais lui concéder la moindre grandeur.
Cette différence de regard est précisément ce qui rend la lecture complémentaire. Emma est une rêveuse nourrie de romans sentimentaux, enfermée dans la médiocrité normande ; Anna est une femme de l’élite, lucide sur sa propre chute. Le style de Flaubert, d’une précision chirurgicale, contraste avec la prose ample de Tolstoï. Lire Madame Bovary après Anna Karénine, c’est mesurer comment deux grands réalistes ont traité le même sujet avec des tempéraments opposés.
3. L’Idiot (Fiodor Dostoïevski, 1869)

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Publié la même décennie qu’Anna Karénine, ce roman met en scène le prince Mychkine, un homme d’une bonté presque christique, de retour en Russie après des années de soins en Suisse. Il se retrouve pris dans un triangle passionnel entre Nastassia Filippovna, femme tourmentée et objet de convoitise, et Aglaïa, jeune aristocrate orgueilleuse. Comme chez Tolstoï, la passion mène à la destruction, mais Dostoïevski en tire des conséquences plus extrêmes : le meurtre et la folie.
Là où Tolstoï construit ses personnages avec une cohérence psychologique limpide, Dostoïevski pousse les siens jusqu’à la contradiction et la démesure. Nastassia, comme Anna, est une femme que la société condamne et que la passion dévore. Mais c’est surtout le tableau de la société pétersbourgeoise — sa cupidité, son hypocrisie, ses jeux de pouvoir — qui fait écho à l’univers d’Anna Karénine. Deux visions complémentaires de la Russie du XIXe siècle, par ses deux plus grands romanciers.
4. Belle du Seigneur (Albert Cohen, 1968)

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Albert Cohen a consacré près de trente ans à ce roman-fleuve qui retrace la passion entre Solal, haut fonctionnaire de la Société des Nations, et Ariane, épouse d’un médiocre subalterne. Leur amour, éblouissant à ses débuts, se désagrège peu à peu sous le poids de l’isolement, de l’ennui et de l’idéalisation réciproque. Le dénouement — un double suicide — rappelle la fin d’Anna : la passion, privée de tout ancrage social, ne peut que se retourner contre elle-même.
Là où Tolstoï observe avec gravité, Cohen manie une ironie féroce et un lyrisme torrentiel. Son regard sur les mécanismes de la séduction et sur l’usure du couple est d’une lucidité impitoyable. La satire de la bourgeoisie genevoise et du monde diplomatique fait pendant à la peinture de l’aristocratie russe chez Tolstoï. Belle du Seigneur pose la même question centrale : l’amour-passion peut-il survivre à l’épreuve du quotidien ? La réponse, dans les deux cas, est sans appel.
5. Le Docteur Jivago (Boris Pasternak, 1957)

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Iouri Jivago, médecin et poète, traverse quarante ans d’histoire russe — de la chute du tsarisme à l’ère stalinienne — tiraillé entre Tonya, son épouse fidèle, et Lara, femme passionnée rencontrée sur le front. Ce triangle sentimental n’est pas sans rappeler la structure d’Anna Karénine, où l’amour illégitime se heurte aux obligations familiales. Mais chez Pasternak, c’est l’Histoire elle-même qui sépare les amants, là où chez Tolstoï, c’est la société mondaine.
La filiation entre les deux livres est explicite : critiques et traducteurs ont souvent souligné la « fibre tolstoïenne » qui parcourt Le Docteur Jivago. On y retrouve le même souffle épique, la même attention au rythme des saisons et des paysages russes, le même entrelacement du privé et du collectif. Pasternak, en poète, y ajoute une dimension lyrique absente chez Tolstoï. Pour qui veut prolonger la grande tradition du roman russe, ce livre constitue un jalon essentiel du XXe siècle.
6. Effi Briest (Theodor Fontane, 1896)

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Effi a dix-sept ans lorsqu’elle épouse le baron von Innstetten, un homme austère de vingt ans son aîné. Dans la morne Poméranie prussienne, elle noue une brève liaison avec le commandant Crampas. L’adultère, découvert des années plus tard par hasard, déclenche un engrenage implacable : duel, répudiation, séparation d’avec sa fille, puis déclin et mort. Comme Anna, Effi est sacrifiée sur l’autel des conventions ; mais là où Anna brûle d’une passion dévorante, Effi glisse dans l’infidélité presque par ennui et par solitude.
Thomas Mann considérait ce roman comme le plus accompli de la littérature allemande. Fontane y pratique un réalisme tout en retenue : la liaison elle-même est à peine évoquée, l’essentiel se dit dans les silences et les conversations mondaines. Cette sobriété narrative contraste avec l’ampleur de Tolstoï, mais les deux auteurs partagent la même critique acerbe d’une société qui broie les individus au nom de l’honneur et des apparences.
7. Middlemarch (George Eliot, 1871)

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Dans la ville fictive de Middlemarch, au cœur de l’Angleterre des années 1830, George Eliot entrelace plusieurs destins. Dorothea Brooke, idéaliste et avide de savoir, fait un mariage désastreux avec le pédant Casaubon. Le docteur Lydgate, ambitieux et réformateur, voit ses projets ruinés par la vanité de son épouse Rosamond. Comme dans Anna Karénine, le mariage est le prisme à travers lequel se révèlent les aspirations, les illusions et les impasses de toute une société.
Les parallèles entre les deux romans sont saisissants. Eliot et Tolstoï écrivent à la même époque, adoptent une structure polyphonique et accordent une attention scrupuleuse à la psychologie de leurs personnages. Dorothea partage avec Lévine cette quête d’une vie qui ait un sens ; Rosamond incarne, comme certaines figures tolstoïennes, la tyrannie du paraître. Middlemarch est une dissection méthodique de la vie provinciale, menée avec une intelligence et une finesse qui en font le pendant britannique d’Anna Karénine.
8. La Sonate à Kreutzer (Léon Tolstoï, 1889)

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Écrite douze ans après Anna Karénine, cette longue nouvelle en est le contrepoint radical. Dans un compartiment de train — cadre récurrent chez Tolstoï —, un homme nommé Pozdnychev confesse le meurtre de sa femme, qu’il soupçonnait d’adultère avec un violoniste. Le récit se mue en réquisitoire incandescent contre le mariage, la sensualité et les mensonges de la vie conjugale. La sonate de Beethoven, jouée par l’épouse et son partenaire, cristallise une jalousie qui bascule dans la folie meurtrière.
Si Anna Karénine posait la question du bonheur conjugal avec nuance et ambivalence, La Sonate à Kreutzer l’aborde avec une radicalité provocatrice. Le texte reflète la crise morale et spirituelle que traversait Tolstoï à la fin de sa vie, sa condamnation de la chair et son idéal ascétique. Censuré dès sa parution, ce court roman reste un complément indispensable pour saisir l’évolution de la pensée de Tolstoï sur l’amour, le désir et la vie en couple.