Trouvez facilement votre prochaine lecture
Junji Ito : quels sont ses mangas d'horreur cultes ?

Junji Ito : quels sont ses mangas d’horreur cultes ?

Cette page contient des liens affiliés vers Amazon et la Fnac. Si vous achetez un livre en passant par l’un de ces liens, nous touchons une petite commission — sans aucun surcoût pour vous. Une façon simple de nous soutenir. En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Né le 31 juillet 1963 dans la préfecture de Gifu, au Japon, Junji Ito a d’abord exercé le métier de prothésiste dentaire — un choix de carrière qui, rétrospectivement, éclaire peut-être son obsession pour les chairs et les sourires difformes. En 1987, alors qu’il façonne encore des prothèses en journée, il envoie une histoire au magazine Monthly Halloween, un mensuel de shōjo spécialisé dans l’horreur. Le concours est présidé par Kazuo Umezu, considéré comme le père du manga d’épouvante, et l’une de ses plus grandes influences. Ce premier récit, Tomie, lui vaut une mention spéciale et lui ouvre les portes de la publication. Il quitte définitivement le cabinet dentaire au début des années 1990 pour se consacrer à la bande dessinée.

Depuis, Junji Ito a imposé une vision de l’horreur qui ne ressemble à aucune autre dans le manga. Ses récits, souvent brefs, partent de situations familières — une ville paisible, un couple en vacances — pour les tordre jusqu’à l’absurde et l’effroi. Il cite parmi ses influences Kazuo Umezu, mais aussi H.P. Lovecraft, dont il retient moins le mythe de Cthulhu que la manière d’approcher l’indicible. Son travail a été salué par de nombreux prix : le prix Eisner de la meilleure adaptation en 2019 pour Frankenstein, celui du meilleur auteur complet en 2021 pour Rémina, et le Fauve d’honneur au Festival d’Angoulême en 2023, où une exposition lui a été consacrée. Plusieurs de ses mangas ont été adaptés au cinéma et en animation, notamment par Netflix en 2023 avec Maniac par Junji Itō : Anthologie Macabre.

En France, ses titres, longtemps édités chez Tonkam entre 2002 et 2014, étaient devenus introuvables — certains volumes d’occasion atteignaient des tarifs délirants. Depuis 2021, les éditions Mangetsu ont entrepris de republier et de traduire l’essentiel de sa bibliographie dans une collection dédiée (grand format relié, préfaces, analyses signées Morolian, spécialiste francophone de l’auteur). Voici seize de ses mangas d’horreur les plus notables.


1. Tomie (1987)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Tout commence ici. Tomie est le premier manga publié par Junji Ito, celui qui lui a permis de remporter la mention spéciale au prix Kazuo Umezu et de lancer sa carrière. La série, publiée de 1987 à 2000 sur vingt épisodes dans les magazines Monthly Halloween puis Nemuki, suit le personnage de Tomie Kawakami, une adolescente d’une beauté surnaturelle, reconnaissable à ses longs cheveux noirs et à son grain de beauté sous l’œil gauche. Tomie rend fous tous les hommes qui croisent son regard — d’une folie qui les pousse inévitablement à la tuer. Mais la mort n’est pour elle qu’un inconvénient passager : elle se régénère, se multiplie, et revient toujours.

Le premier chapitre met en scène le meurtre collectif de Tomie par ses propres camarades de classe et un professeur. Son corps est découpé et dispersé aux quatre coins du Japon. Le lendemain, elle réapparaît en cours comme si de rien n’était. Cette structure — séduction, folie meurtrière, renaissance — se décline au fil des chapitres avec des variations chaque fois plus retorses. Junji Ito a confié que le personnage était né de ses souvenirs d’adolescence, imprégnés de frustration et de curiosité morbide. Le réalisateur Alexandre Aja (Haute Tension, La Colline a des yeux), qui signe la préface de l’édition Mangetsu, voit en Tomie avant tout une victime de la toxicité masculine. Avec neuf adaptations cinématographiques au Japon, c’est le personnage d’Ito le plus souvent porté à l’écran.


2. Spirale (1998)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Spirale (Uzumaki) est souvent considéré comme le sommet de la carrière de Junji Ito. Prépublié dans le magazine Big Comic Spirits entre 1998 et 1999, ce seinen en trois volumes raconte la décomposition progressive de Kurouzu, une petite ville côtière enclavée entre montagnes et océan. Kirie Goshima, lycéenne et narratrice, observe les habitants succomber un à un à une obsession irrationnelle pour la forme de la spirale. Le père de son petit ami Shuichi Saito est le premier touché : il passe ses journées à collecter des objets en forme de spirale, jusqu’à y perdre la raison. Sa femme, terrifiée, en vient à se percer les tympans pour ne plus percevoir la forme maudite.

L’idée de départ est née d’un hasard. Junji Ito a raconté qu’il cherchait à dessiner une maison traditionnelle japonaise très longue, et que la forme d’une spirale anti-moustiques lui a fourni le déclic. Il a aussi noté que, dans la culture japonaise, la spirale est d’ordinaire un motif chaleureux et comique (pensez aux joues rosées en tourbillon dans les mangas). Son pari : inverser cette connotation et en faire un symbole de terreur. Chaque chapitre introduit une nouvelle manifestation de la malédiction — escargots humains, tornades meurtrières, corps torsadés — dans une escalade méthodique vers le pire. L’adaptation en anime, coproduite par Production I.G et Adult Swim, a finalement vu le jour en 2024 après des années de retard, intégralement réalisée en noir et blanc.


3. Gyo (2001)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Le pitch de Gyo ressemble à un synopsis de nanar des années 1950 : des poissons munis de pattes mécaniques sortent de l’océan et envahissent le Japon. Junji Ito parvient pourtant à tirer de cette prémisse loufoque un récit âcre et nauséabond. Tadashi et Kaori passent des vacances à Okinawa lorsqu’ils tombent sur un petit poisson doté de pattes d’insecte, qui dégage une odeur de putréfaction insoutenable. Très vite, ce sont des requins, des baleines et des hordes de créatures marines sur pattes qui déferlent sur la terre ferme.

Le récit bascule dans le body horror le plus franc lorsque le parasite à l’origine du phénomène — un gaz toxique lié à des expériences militaires japonaises de la Seconde Guerre mondiale — commence à infecter les humains. Junji Ito a cité Les Dents de la mer de Steven Spielberg comme source d’inspiration. Mais là où Spielberg cache son requin, Ito surexpose ses monstres dans toute leur horreur grotesque. L’intégrale comprend deux nouvelles bonus, dont la célébrissime L’Énigme de la faille d’Amigara, où des silhouettes humaines creusées dans une falaise attirent irrésistiblement les passants qui leur correspondent — une courte histoire de quelques pages devenue culte sur Internet.


4. Rémina (2005)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Quand le professeur Oguro, astrophysicien de renom, découvre une planète inconnue apparue par un trou de ver dans la constellation de l’Hydre, il la baptise du prénom de sa fille unique : Rémina. La jeune femme devient du jour au lendemain une idole adulée par le public. Mais la ferveur s’inverse lorsqu’il apparaît que la planète Rémina fonce droit vers la Terre et dévore chaque astre sur son passage — y compris Mars — à l’aide d’un immense appendice semblable à une langue. La foule, terrorisée, retourne sa rage contre les Oguro, convaincue qu’ils ont attiré le fléau.

Rémina est le titre le plus ouvertement lovecraftien de Junji Ito. L’horreur ne vient pas tant de la planète elle-même (dont un œil géant est découvert à la surface par une sonde lunaire — oui, un œil) que de la folie collective qui s’empare de l’humanité. Le manga est une satire féroce de la célébrité, du fanatisme et de la désignation de boucs émissaires. On y trouve aussi une nouvelle bonus, Des millions de solitaires, où un tueur en série coud ses victimes les unes aux autres — bonne chance pour dormir après ça. L’édition américaine a valu à Ito le prix Eisner du meilleur auteur complet et de la meilleure bande dessinée asiatique traduite en 2021.


5. Sensor (2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Sensor est le plus mystique des mangas de Junji Ito, et sans doute le plus déroutant. L’histoire s’ouvre sur Kyôko Byakuya, une femme solitaire qui se promène au pied du mont Sengoku lorsqu’un inconnu l’invite dans le village de Kiyokami. Les lieux sont recouverts de filaments volcaniques aux reflets dorés — les « cheveux de Pélé », un phénomène géologique réel que Junji Ito a détourné avec malice. Les habitants vénèrent une entité nommée Amagami, liée au souvenir d’un missionnaire chrétien, Miguele, persécuté sous l’ère Edo. Lorsqu’une éruption volcanique rase le village, Kyôko survit miraculeusement, protégée par un cocon doré. Elle en ressort amnésique, dotée d’une chevelure blonde surnaturelle, projetée soixante ans dans le futur.

Le récit glisse ensuite entre secte, horreur cosmique, insectes géants et visions de l’autre monde (au sens littéral). L’influence de La Couleur tombée du ciel de Lovecraft est perceptible, mais Ito y greffe une dimension spirituelle rare dans son répertoire, avec des références au christianisme clandestin au Japon. La préface de l’édition Mangetsu est signée Hideo Kojima, créateur de la série Metal Gear — un détail à retenir, puisque Kojima et Ito devaient collaborer sur le défunt projet Silent Hills aux côtés de Guillermo del Toro. Dans sa postface, Ito a confié que ses personnages lui avaient totalement échappé au fil de l’écriture, ce qui explique peut-être le caractère labyrinthique de l’ensemble.


6. L’Amour et la Mort (1997)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Dix récits, un fil rouge : l’amour tue, la mort séduit. L’histoire-titre, la plus longue du volume, se déroule dans la ville de Nazumi, perpétuellement noyée sous un brouillard épais. Les adolescents y pratiquent un rituel de voyance appelé « l’oracle des carrefours » : cachés à un croisement, ils demandent à un passant inconnu de prédire leur avenir amoureux. Mais un mystérieux jeune homme d’une beauté spectrale hante ces intersections et pousse les lycéennes au suicide par ses prédictions funestes. Ryûsuke, de retour dans sa ville natale, tente de percer le secret de cette figure, liée à un traumatisme de son enfance.

Le volume comprend aussi deux nouvelles consacrées à la sinistre fratrie Hikizuri, sorte de famille Addams version japonaise, où chaque membre rivalise de cruauté, de manipulation et de vice gratuit. D’autres récits plus courts abordent la chirurgie esthétique extrême (une jeune femme se fait retirer les côtes pour affiner sa silhouette, avec des conséquences prévisiblement atroces) ou les douleurs fantômes d’une maison entière. L’ensemble constitue l’un des volumes les plus éclectiques du catalogue, aussi bien capable de glacer le sang que d’arracher un rire nerveux.


7. Soïchi (1998)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Si Tomie incarne le versant séducteur et mortel de l’univers d’Ito, Soïchi en est le pendant comique et vicieux. Ce garçon au teint blafard, au sourire hérissé de clous (qu’il suçote en permanence pour compenser son anémie ferriprive), est l’un des personnages les plus récurrents de la bibliographie d’Ito. Féru de sorcellerie vaudou, armé de ses poupées maudites, Soïchi passe son temps à tourmenter sa famille, ses camarades de classe et ses professeurs. Il sabote chaque moment de bonheur à sa portée avec une constance digne d’un meilleur usage.

L’intégrale Mangetsu, qui regroupe pour la première fois en France l’ensemble de ses aventures sur plus de 530 pages, couvre trois cycles narratifs échelonnés de 1991 à 2011. Fait notable : Ito n’avait pas prévu de lui consacrer autant de récits. C’est son directeur éditorial qui l’a incité à approfondir le personnage. Il faut dire que l’humour fonctionne : Soïchi échoue souvent de manière lamentable dans ses machinations, et ses propres farces se retournent contre lui. Il tente un jour de photographier une fille pour la faire chanter et tombe sur une femme terrifiante qui le prend en chasse. L’analyse en postface de Morolian suggère que Soïchi serait un reflet déformé d’Ito lui-même — un adolescent asocial, effrayé par les belles femmes, qui sublimait ses angoisses par le dessin. La couverture de l’édition française a d’ailleurs été créée spécialement par Junji Ito.


8. Frankenstein (1999)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Sérialisée entre 1994 et 1998, puis compilée en un volume en 1999, cette adaptation du roman de Mary Shelley frappe par sa fidélité au texte original. Ito conserve la construction en récits enchâssés : le capitaine Robert Walton, en expédition vers le pôle Nord, recueille un Victor Frankenstein épuisé qui lui raconte son histoire — celle d’un savant suisse qui a réussi à insuffler la vie à une créature assemblée à partir de morceaux de cadavres. La créature telle que la dessine Ito n’a rien du monstre boulonné des films Universal. Elle est naïve et terrifiante, pathétique et cruelle — un être que l’on plaint autant qu’on redoute.

L’édition Mangetsu contient également dix nouvelles originales, dont six centrées sur le personnage d’Oshikiri, un lycéen taciturne qui vit seul dans une immense demeure hantée. Parmi celles-ci, Les Cous hallucinés, où les habitants d’un quartier voient leur cou s’allonger de manière monstrueuse. Le volume a reçu le prix Eisner de la meilleure adaptation en 2019 pour son édition américaine.


9. Fragments d’horreur (2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Fragments d’horreur (Ma no Kakera) compile huit nouvelles parues au Japon en 2014, à une période où Ito renouait avec le genre après des années de projets moins sanglants. On y croise un homme incapable de quitter son futon car il y perçoit des présences horrifiques, une maison classée au patrimoine national dont la charpente semble habitée par un esprit lascif, ou encore Miss Scalpel, une femme obsédée par les éviscérations depuis l’enfance.

Parmi les récits les plus mémorables, Tomio et le col sanglant provoque un malaise physique avec un concept aussi simple qu’un col roulé et une tête qui menace de se détacher. L’Oiseau noir propose un retournement final d’une précision redoutable. La couverture de l’édition Mangetsu rend hommage au Cri d’Edvard Munch, revisité à la sauce Ito — tout un programme pour un recueil où le quotidien le plus anodin se fissure et laisse passer l’horreur.


10. Les Chefs-d’œuvre de Junji Ito (2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Pour qui hésite à se lancer dans Junji Ito, ces deux volumes constituent la meilleure porte d’entrée. Publiés au Japon en 2015, Les Chefs-d’œuvre de Junji Ito (Itō Junji Jisen Kessakushū) rassemblent dix-huit nouvelles sélectionnées et commentées par l’auteur lui-même, avec croquis préparatoires et pages de recherches. C’est Ito qui a choisi, parmi ses centaines de récits courts, ceux qu’il considère comme ses plus aboutis.

Le premier tome comprend des titres devenus iconiques : Les Ballons pendus, où des têtes géantes de célébrités flottent dans le ciel attachées à des cordes mortelles ; Le Castelet, sur une famille de marionnettistes aux pantins étrangement réalistes ; ou Lipidémie, une nouvelle sur l’excès de graisse poussé dans ses retranchements les plus écœurants. Le second tome rivalise avec La Femme-limace, Tuyaux hurlants (des canalisations d’où s’échappent des râles d’agonie) ou Doux Adieux, un récit inhabituellement poétique pour Ito. Le format « best of » autorisé par l’auteur donne un panorama idéal de ses thèmes et de ses obsessions — du body horror à l’angoisse existentielle, en passant par l’humour le plus noir.


11. Carnage (2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Recueil d’histoires courtes issu de l’anthologie Yami no Koe (Voix des Ténèbres), Carnage regroupe certains des récits les plus variés de Junji Ito, publiés à l’origine dans le magazine Nemuki. Au sommaire : des hordes de chauves-souris assoiffées de sang, une bibliothèque hantée par les personnages des livres qu’elle contient, un village fantôme tapissé d’éclats de miroirs brisés, une jeune femme au visage perpétuellement ensanglanté dont personne ne peut expliquer l’état, ou encore une chanson capable de rendre fou quiconque l’entend.

L’atout majeur de ce volume est Stratophobie, une nouvelle inédite en français avant cette édition, dans laquelle la fille d’un archéologue se retrouve victime d’une malédiction ancienne. Mieux vaut n’en rien savoir avant d’y entrer. D’un récit à l’autre, Ito aborde ses thèmes de prédilection — les troubles de l’adolescence, l’adultère, la vengeance, les petites obsessions de tous les jours — avec une concision qui rend chaque nouvelle percutante.


12. Zone Fantôme (2022)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Série en deux tomes, Zone Fantôme rassemble des nouvelles écrites durant la période d’isolement liée au Covid-19 — un contexte de claustration qui imprègne chaque récit. Le premier volume contient quatre histoires d’une quarantaine à une soixantaine de pages. Le Coteau aux pleureuses suit un jeune couple, Yuzuru et Mako, dont la vie se disloque après une rencontre avec une pleureuse professionnelle lors de funérailles. Maudite Madone, La Rivière spectrale d’Aokigahara et Léthargie complètent ce premier recueil avec des récits où le fantastique s’insinue dans la vie courante sans prévenir.

Le second tome change de registre : un père obsédé par la poussière vit avec son enfant et deux femmes de ménage chargées de repousser ce qu’il nomme le « démon noir », un étudiant retourne dans son village natal pour y découvrir des maisons abandonnées remplies de machines mystérieuses, et la fratrie Hikizuri (déjà croisée dans L’Amour et la Mort) fait son retour pour de nouvelles nuisances. Le ton est ici plus fantastique qu’horrifique, mais la mécanique reste la même : un détail ordinaire se détraque, et plus rien ne tient.


13. Black Paradox (2009)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Quatre personnes aux tendances suicidaires se rencontrent via un site Internet : www.black-paradox.com. Il y a Marceau, une infirmière terrifiée par ses propres prémonitions ; Taburo, un homme hanté par son double ; Peter, un étudiant en ingénierie qui a créé un robot à son image et se sent désormais inférieur à sa propre création ; et Barati, une femme que son reflet dans le miroir pousse à en finir. Ils décident de partir ensemble pour un suicide collectif — mais sur la route, ils croisent leurs propres doubles dans une voiture identique. C’est le début d’une plongée hallucinée dans une autre dimension, d’où émergent de mystérieuses pierres précieuses — les « paradoxites » — qui semblent surgir de l’intérieur même de leurs corps.

Ce qui devait être un récit sur la mort se transforme en thriller de science-fiction où la cupidité, la manipulation et la quête de savoir se télescopent. Un médecin peu scrupuleux nommé Dr Suga entre en scène et entreprend de cultiver les portails dimensionnels pour exploiter les paradoxites comme source d’énergie — une course au profit qui, naturellement, s’achève dans le sang et la ruine. Black Paradox est l’un des mangas les plus ambitieux d’Ito sur le plan narratif, et l’un des rares où il laisse entrevoir, au milieu du chaos, quelque chose qui ressemble à de l’espoir.


14. Les Cauchemars de Mimi (2003)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Adapté du recueil Shin Mimibukuro, une compilation de légendes urbaines japonaises collectées par Hirokatsu Kihara et Ichiro Nakayama, Les Cauchemars de Mimi occupe une place à part dans le catalogue d’Ito. Pas de body horror outré ni de métamorphoses spectaculaires ici. Mimi, une jeune fille ordinaire, sert de fil conducteur à une douzaine de récits où le surnaturel s’immisce dans des scènes d’une banalité désarmante : aller demander à sa voisine de baisser le volume de sa musique, se promener en forêt avec son petit ami, observer le cimetière depuis la fenêtre de son appartement. Tout peut déraper à n’importe quel moment.

Le dosage de la terreur est plus subtil qu’à l’accoutumée : pas de massacre, mais des tombes dont les pierres se déplacent la nuit, des panneaux de signalisation qui projettent des ombres impossibles, et des revenants qui s’agrippent à votre cou pour vous entraîner dans les flots. Junji Ito a pris quelques libertés par rapport aux légendes originales, mais le résultat est un recueil idéal pour aborder son travail sans être immédiatement confronté·e à ses excès les plus radicaux. L’édition Mangetsu, augmentée de nouvelles supplémentaires inédites en France, est préfacée par Miyako Slocombe, qui y évoque sa rencontre avec l’auteur au Festival d’Angoulême.


15. Tombes (2024)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Onze récits, un goût prononcé pour les lieux abandonnés, les architectures maudites et les sols dont on ferait mieux de ne pas remuer la terre : voilà le programme de Tombes. La préface est signée Keiichiro Toyama, le créateur de Silent Hill — un choix cohérent tant l’univers d’Ito et celui du célèbre jeu vidéo d’horreur partagent un ADN commun. Tunnels maudits, fonderies sinistres, villages reculés où la nuit tombe un peu trop vite : chaque nouvelle enferme son personnage principal dans un lieu précis, dont il semble impossible de s’extraire.

Le format court convient parfaitement à ce type de récits, où tout se joue dans la rapidité de la bascule entre normalité et épouvante. Certaines intrigues sont relativement prévisibles pour un·e lecteur·ice aguerri·e du genre, mais les dessins d’Ito — ses créatures, ses visages décomposés par la terreur, ses décors oppressants — portent chaque histoire plus loin que son seul scénario.


16. L’École décomposée (2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Le jeune Yûma et sa petite sœur Chizumi sont deux orphelins dont chaque déménagement laisse derrière eux un sillage de catastrophes. Lui affiche un sourire obséquieux et se confond en excuses plates devant chaque interlocuteur ; elle, du haut de son jeune âge, terrorise passants et voisins avec un rire démoniaque. Il faut dire que le frère et la sœur partagent de sombres penchants qui répandent l’horreur au sens propre : autour d’eux, les gens commencent à se décomposer, à fondre, à se liquéfier. Yûma prétend que c’est le diable qui agit à travers lui — et le pire, c’est qu’il a peut-être raison.

L’École décomposée (Yōkai Kyōshitsu) tient en cinq chapitres suivis de deux histoires courtes. Le récit fonctionne comme une variation acide sur le thème de la fratrie infernale, avec un humour noir corrosif — au sens propre, cette fois. Là où d’autres mangas d’Ito misent sur la lenteur et l’accumulation du malaise, celui-ci opte pour la surenchère immédiate : dès les premières pages, des visages fondent comme de la cire. Un titre bref, violent et jubilatoire, qui prouve qu’Ito sait aussi frapper vite.