Publiée aux éditions Petit à Petit entre 2018 et 2023, RIP est une série de bande dessinée en six tomes scénarisée par Gaet’s et dessinée par Julien Monier.
Polar noir à la construction narrative éclatée, elle suit une équipe de nettoyeurs chargés de vider les logements de personnes décédées dans l’indifférence. Chaque tome adopte le point de vue d’un membre différent de cette brigade de bras cassés et révèle par fragments les ramifications d’une intrigue poisseuse.
Humour noir, dialogues crus et ambiance glauque à souhait : la série s’est imposée comme l’un des polars les plus singuliers de la bande dessinée francophone. Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions du même acabit.
1. Route End (Kaiji Nakagawa, 2018)

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Taji Haruno travaille pour une société de nettoyage spécialisée dans les cadavres en décomposition. Un métier qui fait écho à celui de Derrick et ses collègues dans RIP, à ceci près que le récit bascule dans le thriller pur quand un tueur en série surnommé « End » sème l’horreur dans le quartier. Le trauma fondateur de Taji — la découverte du corps de sa mère, suicidée — irrigue chaque chapitre d’une gravité sourde.
En huit tomes publiés chez Ki-Oon, Kaiji Nakagawa construit un polar psychologique dense, où le nettoyage des scènes de mort devient une catharsis pour des personnages abîmés. La parenté avec RIP est immédiate : même ancrage dans le quotidien macabre des invisibles qui s’occupent des morts, même atmosphère poisseuse, même sens du cliffhanger dévastateur. Les amateurs et amatrices de la série de Gaet’s y retrouveront un écho japonais troublant de leur polar préféré.
2. Saint-Elme (Serge Lehman & Frederik Peeters, 2021)

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Le détective Franck Sangaré débarque à Saint-Elme, petite ville alpine réputée pour son eau de source, afin de retrouver un homme disparu depuis trois mois. L’enquête paraît banale. Elle ne le restera pas. Derrière la quiétude de façade, le clan Sax règne sur la ville par la terreur, le trafic de stupéfiants et la corruption. Serge Lehman et Frederik Peeters signent ici un polar hallucinatoire à mi-chemin entre Jean-Patrick Manchette et Twin Peaks, porté par des couleurs fluorescentes qui confèrent au récit une dimension quasi psychédélique.
Comme RIP, Saint-Elme met en scène une galerie de personnages retors et ambigus, piégés dans un microcosme verrouillé où chacun dissimule ses intentions. La violence y est sèche, les dialogues ciselés, et le sentiment d’enfermement — géographique autant que moral — rappelle cette claustrophobie sociale qui fait la force du polar de Gaet’s et Monier.
3. Criminal : Les acharnés (Ed Brubaker & Sean Phillips, 2025)

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Trois destins convergent dans ce hors-série de la mythique série Criminal : Jacob, auteur de BD englouti par les mirages d’Hollywood ; Angie, enfant de l’Undertow assoiffée de vengeance ; et Tracy Lawless, vétéran des forces spéciales de retour dans une ville qui l’a façonné puis brisé. Ed Brubaker tisse un récit où l’ambition, la cupidité et les liens du sang forment un nœud inextricable.
Le parallèle avec RIP tient à cette même capacité à croiser des trajectoires de paumés magnifiques dans un décor de misère morale. Sean Phillips, accompagné de son fils Jacob aux couleurs, impose un grain charnu et poisseux qui colle aux doigts comme les planches de Julien Monier. Polar adulte, nerveux et profondément social, Les acharnés se lit sans connaissance préalable de la série Criminal — et se dévore d’une traite, porté par une mécanique narrative implacable.
4. Habemus Bastard (Sylvain Vallée & Jacky Schwartzmann, 2024)

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Lucien est un homme de main professionnel. Le jour où il commet l’erreur de trop, il enfile une soutane et se réfugie dans un petit village du Jura pour se faire passer pour le curé attendu par la paroisse. Ce diptyque publié chez Dargaud mêle polar noir et humour corrosif, dans la lignée des Tontons flingueurs revus par Quentin Tarantino. Jacky Schwartzmann, romancier au style incisif (Kasso, Shit !), signe des dialogues qui font mouche à chaque case.
Le dessin semi-réaliste de Sylvain Vallée (Il était une fois en France, Katanga) donne corps à cette galerie de gueules burlesques et dangereuses. Comme dans RIP, on rit jaune devant des situations sordides, et l’on s’attache malgré soi à un protagoniste dépourvu de morale. Le contraste entre la violence du milieu et le décor rural hivernal rappelle la tension permanente qui habite la série de Gaet’s et Monier.
5. Le Livre sans nom (Koe’ & Yello, 2025)

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Adaptation en bande dessinée du roman culte d’un auteur resté anonyme, ce premier volume publié chez Sonatine Comix transpose en noir et blanc l’univers délirant de Santa Mondega : ville oubliée du monde, repaire de tueurs, de flics véreux, de moines combattants et d’un certain Bourbon Kid, massacreur notoire. Koe’ au scénario et Yello au dessin s’emparent de cette saga à la croisée du polar, du fantastique et du western avec une énergie graphique héritée du manga.
Le ton irrévérencieux et la violence décomplexée ne sont pas sans rappeler l’humour macabre de RIP. Là où Gaet’s ancre son récit dans un réalisme social crasseux, Le Livre sans nom pousse les curseurs vers l’absurde et le gore jubilatoire. Les deux titres partagent néanmoins un même goût pour les personnages cabossés, les retournements brutaux et cette jubilation noire qui naît quand la mort cesse d’inspirer la solennité.
6. Le Serpent majuscule (Pierre Lemaitre & Dominique Monféry, 2025)

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Mathilde, septuagénaire à l’apparence inoffensive, est en réalité une tueuse à gages redoutable. Henri, son ancien compagnon de la Résistance, lui transmet les contrats. Mais ses accès de violence et sa discrétion déclinante inquiètent ses commanditaires, qui décident de l’éliminer. Adapté du premier roman de Pierre Lemaitre (écrit en 1985, publié en 2021), cet album de 128 pages signé Dominique Monféry déploie un polar amoral à l’humour pince-sans-rire, dans des tons sépia et aquarelle qui évoquent la France des années 1980.
Le lien avec RIP se noue autour de cette même fascination pour des anti-héros au quotidien trivial et à la morale inexistante. Les cadavres s’accumulent avec une désinvolture jubilatoire, et l’humanité des personnages affleure derrière la brutalité, comme chez les nettoyeurs de Gaet’s et Monier. Un polar graphique vif, mordant et délicieusement immoral, servi par un trait expressif qui confère à chaque scène de violence une grâce inattendue.
7. Les Brûlures (Zidrou & Laurent Bonneau, 2019)

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Dans une petite station balnéaire, des prostituées sont retrouvées atrocement mutilées. L’inspecteur Assane Ndiaye, surnommé Nutella, et son collègue Light héritent de l’enquête. Mais Zidrou ne livre pas un polar conventionnel : le récit alterne entre la progression de l’investigation et la relation trouble qui se tisse entre le flic désabusé et une mystérieuse nageuse. La chronologie, volontairement éclatée, impose un rythme lent et contemplatif.
Laurent Bonneau signe des planches audacieuses à la frontière de l’abstraction, mélange de lavis, de couleurs saturées et de silhouettes évanescentes. Cette atmosphère singulière, à la fois brûlante et profondément opaque, rappelle la pesanteur visuelle des pages de Julien Monier. Comme RIP, Les Brûlures fait primer l’ambiance et la psychologie tourmentée de ses protagonistes sur la mécanique de l’enquête, et réserve à ses lecteurs et lectrices un dénouement abrupt qui redéfinit tout ce qui précède.
8. Dans mon village, on mangeait des chats (Philippe Pelaez & Francis Porcel, 2020)

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Jacques Pujol grandit dans un village du Sud-Ouest, fils d’un père violent et d’une mère absente. Le jour où il découvre que le boucher local, Charon, glisse de la viande de chat dans ses fameux pâtés, sa vie bascule. De ce chantage d’enfant naîtra un parcours criminel raconté à la première personne, de la maison de correction jusqu’à la tête d’un empire crapuleux. Philippe Pelaez déroule cette ascension et cette chute à la manière d’un film de Scorsese transposé dans la France rurale des années 1970.
Francis Porcel accompagne le récit d’un dessin aux couleurs terreuses qui ancre solidement l’action dans son époque. L’écho avec RIP résonne dans cette même peinture sans fard de la France des marges, peuplée de losers charismatiques et de violence ordinaire. La voix off omniprésente, cynique et lucide, évoque directement la narration intérieure qui structure chaque tome de la série de Gaet’s.
9. Le Village (Niko Tackian & Franck Thilliez & Kamil Kochanski, 2025)

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Trente corps sont repêchés dans une rivière près de Grenoble, tous vêtus de blouses d’un hôpital psychiatrique fermé depuis des décennies. Leurs cerveaux ont fondu de l’intérieur. L’enquête menée par Sarah, inspectrice tenace, la conduit sur la piste d’un village spectral, capable de surgir à travers les âges et de faire disparaître des populations entières. Franck Thilliez et Niko Tackian, deux poids lourds du thriller français, font ici basculer le polar vers l’horreur et la science-fiction.
Kamil Kochanski impose un style graphique sombre, réaliste et inspiré du comics américain, qui donne aux 160 pages de ce roman graphique une dimension viscérale. Si RIP reste fermement ancré dans le réel, Le Village partage avec lui le goût des scènes d’ouverture sidérantes, des personnages confrontés à des forces qui les dépassent et d’une noirceur assumée. Pour qui a aimé le malaise diffus de la série de Gaet’s et Monier, cette lecture prolonge le frisson sous un angle radicalement différent.