Trouvez facilement votre prochaine lecture
Que lire après « Rahan » de Roger Lécureux et André Chéret ?

Que lire après « Rahan » de Roger Lécureux et André Chéret ?

Cette page contient des liens affiliés vers Amazon et la Fnac. Si vous achetez un livre en passant par l’un de ces liens, nous touchons une petite commission — sans aucun surcoût pour vous. Une façon simple de nous soutenir. En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Créé par le scénariste Roger Lécureux et le dessinateur André Chéret, Rahan, fils des âges farouches fait son apparition le 24 février 1969 dans le premier numéro de Pif Gadget. La série met en scène un héros blond et athlétique — fils adoptif de Craô — qui parcourt une Préhistoire fictive de clan en clan, armé de son coutelas d’ivoire et d’une curiosité sans fond. Invention du radeau, apprivoisement du feu, lutte contre l’obscurantisme : Rahan incarne un idéal de progrès, de tolérance et d’ingéniosité. À la mort de Roger Lécureux en 1999, son fils Jean-François reprend le scénario jusqu’en 2010. Lue par des millions de lectrices et lecteurs passé·es par Pif Gadget, la série a été rééditée en intégrale par les éditions Soleil à l’occasion de son cinquantième anniversaire, en 2019.

Si vous avez dévoré les aventures de Rahan et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques pistes.


1. Vo’hounâ (Emmanuel Roudier, 2002)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Il y a 35 000 ans, en pleine glaciation de Würm — la dernière grande période glaciaire qu’a connue l’Europe —, le jeune chasseur Cheval-Cabré, du clan de Takhja, reçoit une vision des esprits : une femme aux yeux de miel liera son destin au sien. Cette femme, c’est Vo’hounâ, chamane néandertalienne de la tribu des Hommes-ours. Là où Rahan oppose volontiers son héros à des clans hostiles, Roudier fait le pari inverse : il imagine une alliance entre Homo sapiens et Néandertaliens — ici nommés Hommes-longs et Hommes-ours — fondée sur la confiance mutuelle, l’amour et le métissage. L’obstacle principal ne vient pas de l’incompréhension entre les deux peuples, mais de Thuriaq, un sorcier immortel et ancien époux de Vo’hounâ, qui convoite les pouvoirs de la jeune femme pour faire renaître sa propre lignée maudite.

Ce qui fait tenir cette saga, c’est l’équilibre entre documentation archéologique et merveilleux. Roudier est aussi illustrateur scientifique pour des musées (du Musée de l’Homme au Musée national de Préhistoire des Eyzies) : la faune, la flore, l’outillage et les rites funéraires s’appuient sur des données solides. Mais le récit adopte le ton du conte. Esprits animaux, prophéties, crâne de merle qui permet de parler toutes les langues : pour ces premiers humains, la frontière entre naturel et surnaturel n’existe pas, et Roudier prend cette vision du monde au sérieux plutôt que de la traiter comme une superstition pittoresque. L’intégrale, parue en 2013 aux éditions Errance (et rééditée en 2021 chez Fedora en grand format), reprend les trois tomes originaux et y ajoute un quatrième chapitre inédit qui clôt la saga. L’ensemble est présenté en noir et blanc rehaussé de touches d’ocre rouge — un choix graphique qui rappelle les pigments des peintures pariétales et ancre chaque page dans l’atmosphère des grottes ornées.


2. Néandertal (Emmanuel Roudier, 2007)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Après Vo’hounâ, Roudier change de registre. Fini les esprits animaux et la magie des chamanes : place à un récit ancré au plus près des connaissances scientifiques. Il y a 50 000 ans, au sein de la tribu des Torses rouges, vit Laghou, un tailleur de silex doué mais boiteux, tenu à l’écart des chasses par ses propres frères. Quand trois d’entre eux assassinent les deux autres pour s’arroger le pouvoir, Laghou se jure de les venger — et de tuer Longuebarbe, le bison géant qui a causé la mort de son père. Pour y parvenir, il part en quête du cristal de chasse, une arme redoutable détenue par un clan lointain. L’intrigue, répartie en trois tomes (Delcourt, 2007-2011), suit un parcours initiatique dont la trame est classique — la vengeance, le voyage, l’apprentissage — mais Roudier sait renouveler l’intérêt à chaque étape : ici une alliance inattendue avec un clan rival, là une technique de chasse que Laghou doit acquérir avant de pouvoir avancer.

Ce qui frappe dans Néandertal, c’est la décision de Roudier de donner à ses personnages un langage articulé et moderne, loin des grognements auxquels le genre nous a longtemps habitué·es. L’homme de Néandertal n’est pas une brute épaisse ici : il enterre ses morts selon des rites précis, fabrique des outils sophistiqués et entretient des rapports complexes avec les autres clans. La documentation est imposante — sépultures conformes aux découvertes archéologiques, faune de l’ère glaciaire fidèlement restituée (mammouths laineux, hyènes, aurochs), techniques de chasse plausibles — mais elle ne pèse jamais sur le récit. Roudier glisse ses connaissances dans l’action sans transformer ses planches en cours magistral. L’intégrale, parue fin 2022, rassemble les trois volumes et constitue un très bon point de départ pour qui en a assez des clichés sur l’homme des cavernes.


3. La Guerre du feu (Emmanuel Roudier, d’après J.-H. Rosny Aîné, 2012)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Le roman de J.-H. Rosny Aîné, publié en 1909, est le texte fondateur de la fiction préhistorique. Jean-Jacques Annaud en a tiré un film devenu culte en 1981. Avec cette adaptation en BD (trois tomes chez Delcourt, 2012-2014, couleurs de Simon Champelovier), Roudier ne s’inspire pas du film : il revient directement au texte original. Le point de départ est limpide — la tribu des Oulhamrs a perdu son feu, détruit par des ennemis. À cette époque, les humains ne savent pas encore en produire : perdre son feu, c’est perdre la chaleur, la cuisson des aliments et la protection contre les prédateurs. Naoh, le fils du Léopard, se lance dans une quête pour le reconquérir, accompagné de ses deux compagnons Nam et Gaw, avec pour enjeu la survie du clan et l’amour de la belle Gammla. Face à eux : les Kzamms (des dévoreurs d’hommes), les Nains rouges, un lion géant, un ours des cavernes et à peu près tout ce que la nature de l’époque comptait de colossal et de dangereux.

Contrairement à ses séries précédentes, Roudier fait ici le choix de la fidélité quasi littérale au roman. Il reprend notamment la décision de Rosny Aîné de faire parler ses personnages à la troisième personne (« Naoh sera plus fort que le feu »), ce qui donne aux dialogues une étrangeté poétique très éloignée du langage guttural du film d’Annaud. Le résultat ressemble davantage à une épopée de fantasy préhistorique qu’à une reconstitution scientifique : le roman date de 1909, et l’exactitude archéologique n’était pas la priorité de son auteur — on y croise des peuples aux physiques très différents (des géants velus, des nains rouges, des hommes à la peau bleue) dans un monde où lions, tigres et mammouths cohabitent joyeusement. Roudier l’assume et joue le jeu : ses planches regorgent de charges de mammouths, de corps-à-corps avec des fauves et de fuites en terrain hostile où chaque case semble pouvoir être la dernière. Si vous avez aimé Rahan pour ses dangers à chaque page et son héros indestructible, La Guerre du feu est la recommandation la plus évidente — en plus spectaculaire, et avec le plaisir supplémentaire de redécouvrir un roman de 1909 sous un angle neuf.


4. Mezolith (Ben Haggarty et Adam Brockbank, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

On change d’époque et de géographie. Il y a 10 000 ans, bien après la disparition des Néandertaliens et des mammouths, sur les rivages de la mer du Nord, la tribu Kansa survit au rythme des saisons dans ce qui deviendra le nord-est de l’Angleterre. Nous sommes au mésolithique — littéralement « l’âge moyen de la pierre » —, une époque où les humains ne sont plus tout à fait nomades mais n’ont pas encore inventé l’agriculture ni l’élevage. Poika, un garçon au seuil de l’âge adulte, cherche sa place au sein du clan. Chaque chasse comporte ses risques, chaque rencontre avec la tribu voisine peut tourner au bain de sang, et les aînés transmettent leur sagesse à travers des récits où les événements du quotidien glissent sans prévenir vers le surnaturel. Ici, un homme tombe amoureux d’une femme-cygne ; là, un bébé démoniaque dévore tout ce qui l’entoure ; ailleurs, une femme revenue de la mort voit à travers les yeux des corneilles. Le tout est structuré en sept chapitres semi-indépendants, à mi-chemin entre le récit initiatique et le recueil de contes.

L’originalité de Mezolith tient au profil atypique de ses deux auteurs. Ben Haggarty n’est pas un scénariste de BD : c’est l’un des conteurs oraux les plus réputés d’Europe, avec un répertoire de plus de 350 récits traditionnels — il a été nommé professeur honoraire de l’art du conte à l’Université des arts de Berlin. Adam Brockbank n’est pas non plus un dessinateur de comics au sens classique : c’est un artiste de concept art et de storyboard pour le cinéma, connu pour son travail sur les films Harry Potter, Captain America et Spider-Man. La rencontre de ces deux parcours donne un résultat qui ne ressemble à aucune autre BD préhistorique : les planches ont la densité et les couleurs sourdes d’une peinture à l’huile — des bruns, des ocres, des verts éteints —, tandis que les histoires sont construites comme des contes oraux, avec leur logique propre (pas toujours rationnelle, et c’est voulu). L’édition française, parue chez Soleil en 2010 dans la collection Soleil Celtic, ne compte malheureusement qu’un seul tome — le second volume, paru en anglais en 2016, n’a jamais été traduit. C’est regrettable, mais le premier tome se suffit à lui-même : un mésolithique sans coutelas d’ivoire, où la survie passe autant par la chasse que par les histoires qu’on se raconte au coin du feu.


5. Penss et les plis du monde (Jérémie Moreau, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Après La Saga de Grimr, récompensée par le Fauve d’Or au Festival d’Angoulême 2018 et située dans l’Islande du XVIIIe siècle, Jérémie Moreau remonte le temps de manière bien plus radicale. Nous voilà quelque part à la fin de la Préhistoire, à l’époque où l’humanité s’apprête — sans le savoir — à basculer du mode de vie des chasseurs-cueilleurs vers l’agriculture. Penss est un chasseur lamentable. Là où les membres de son clan traquent le bouquetin et rapportent de quoi nourrir la tribu, lui passe ses journées à contempler l’eau qui coule, les nuages, les courbures de la montagne. En somme, il pense — et son nom ne doit rien au hasard. Rejeté par les siens, Penss se retrouve seul avec sa mère pour affronter l’hiver. Sans provisions, sans savoir-faire de chasse, la vieille femme finit par mourir de faim — non sans avoir demandé à son fils de manger son corps pour survivre. Mais au retour du printemps, une observation le frappe : tout dans le monde se déplie. Les graines germent, les fleurs s’ouvrent, les rivières creusent la roche. Et si l’on pouvait reproduire ce phénomène ? Mettre une graine en terre et attendre qu’elle pousse, plutôt que de courir après le gibier ? Penss devient, sans le savoir, le premier agriculteur.

L’album (232 pages chez Delcourt, collection Mirages) ne prétend pas reconstituer la Préhistoire : c’est un conte philosophique. L’idée centrale — le « pli » comme principe fondamental du vivant — vient d’un cours du philosophe Gilles Deleuze consacré à Leibniz : plutôt que de voir la matière comme un assemblage d’atomes, Leibniz proposait de la concevoir comme un jeu infini de plis et de déplis. Moreau a transposé cette intuition abstraite en récit concret : Penss observe que le monde n’est pas figé, que tout bouge, germe et se transforme, et il en tire une conséquence pratique. Le ton est résolument contemporain — pas de troisième personne ni de borborygmes ici — et le dessin alterne entre des pleines pages contemplatives à l’aquarelle et des scènes d’action découpées en petites cases serrées. Là où Rahan inventait un outil par épisode avec un optimisme imperturbable, Penss pose une question plus inconfortable : l’agriculture est-elle une libération, ou le début d’une fuite en avant où l’humain cherche à plier la nature à sa volonté plutôt qu’à s’y inscrire ? Moreau ne tranche pas — mais la question, vue depuis notre époque, fait mouche.