Publiée sous forme de feuilleton dans la revue RAW entre 1980 et 1991, puis rassemblée en deux volumes chez Pantheon Books (1986 et 1991), Maus est une bande dessinée autobiographique dans laquelle Art Spiegelman recueille les souvenirs de son père Vladek, juif polonais rescapé d’Auschwitz. Son parti pris graphique est resté célèbre : les Juifs y sont représentés en souris, les nazis en chats, les Polonais en cochons. Spiegelman entrelace le récit de la Shoah et celui de ses rapports difficiles avec un père rongé par le traumatisme — un homme qui compte ses pilules, recycle le moindre fil de fer et ne supporte pas qu’on gaspille de la nourriture. Publiée chez Flammarion avec une préface de Marek Halter, l’édition française a reçu l’Alph-Art du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême en 1993, un an après le prix Pulitzer spécial décerné à l’édition originale — une première absolue pour une bande dessinée.
Si vous venez de refermer Maus et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations.
1. Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père (Michel Kichka, 2012)

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Né en Belgique en 1954, Michel Kichka est le fils d’Henri Kichka, unique survivant de sa famille après trois années de camps de concentration et les marches de la mort (ces longues colonnes de déportés que les nazis ont forcés à marcher dans le froid lors de l’évacuation des camps en 1945). Caricaturiste politique reconnu en Israël, cofondateur du réseau international Cartooning for Peace aux côtés de Plantu, il publie à cinquante-huit ans sa première bande dessinée chez Dargaud.
Là où Maus donne la parole au père rescapé, Deuxième génération renverse la perspective : c’est le fils qui parle, et ce qu’il raconte n’est pas l’enfer des camps, mais ce que ça fait de grandir avec un père qui en est revenu. Le petit « Mitchi » grandit en Belgique dans les années 1960, entre un père qui peut roter à table parce qu’« à Auschwitz, c’était bien pire » et des photos de famille contemplées en cachette, les larmes vite essuyées au bruit des pas paternels. Le sujet était tabou et omniprésent à la fois — une situation suffocante que connaissent bien les enfants de survivants.
L’album suit Kichka de Belgique en Israël, de l’adolescence à l’âge adulte, jusqu’au suicide de son frère — événement qui résonne douloureusement avec celui de la mère de Spiegelman dans Maus. Mais le ton n’est jamais plombé. Kichka, fidèle à son métier de caricaturiste, dessine avec un humour décalé qui rappelle Gotlib ou Carlos Giménez : grosses têtes expressives, clins d’œil au neuvième art, détails cocasses glissés dans les cases les plus sombres. On rit souvent — et c’est justement ce rire qui rend le reste plus difficile à encaisser. Selon les mots de l’auteur, le livre a été dessiné en une semaine, dans un état proche de la transe. Après des décennies de silence, il fallait que ça sorte.
2. Seules contre tous (Miriam Katin, 2006)

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En 1944, Miriam Katin a trois ans. L’Allemagne nazie a envahi la Hongrie, et comme partout en Europe, les Juifs sont traqués. Son père est enrôlé dans l’armée hongroise. Sa mère Esther, plutôt que de se laisser enfermer dans le ghetto de Budapest, choisit la fuite. Avec de faux papiers achetés au marché noir, elle se fait passer pour une domestique russe et sa fille illégitime. S’ensuit une année de clandestinité à travers la campagne hongroise : fermes inhospitalières, soldats en maraude, « libération » soviétique guère plus rassurante.
Pour reconstituer cette année de clandestinité, Miriam Katin — qui était trop jeune pour s’en souvenir — s’est entièrement appuyée sur les souvenirs de sa mère. Le résultat, publié à l’âge de soixante-trois ans comme premier roman graphique, a remporté le Grand prix de la critique ACBD en 2008. Le livre frappe d’abord par son parti pris graphique : les séquences du passé sont dessinées au crayon, dans des tons sépia bruts et un peu tremblés, comme des souvenirs à demi effacés, tandis que les scènes du présent — Miriam adulte à New York — sont rendues en couleurs vives. Ce va-et-vient entre deux époques rappelle la structure de Maus, mais le point de vue est radicalement différent : ici, tout est vu à hauteur d’enfant, à travers le regard d’une fillette qui ne comprend pas pourquoi son chien Rexy a disparu, pourquoi il faut fuir, pourquoi la neige est rouge.
C’est aussi l’une des rares BD sur la Shoah signée par une femme, et elle montre quelque chose que les récits masculins abordent peu : le quotidien concret d’une mère seule en fuite — comment trouver à manger, où dormir, à qui faire confiance, comment calmer une enfant de trois ans qui ne comprend pas ce qui se passe. L’album porte aussi la trace d’une perte de foi. Esther enseignait la Torah à sa fille avant la guerre (« Au commencement, Dieu créa les ténèbres, puis la lumière… »). Après ce qu’elle a vécu, elle n’y croit plus. La petite Miriam en tire sa propre leçon : les ténèbres n’ont pas aidé, et la lumière non plus. Dieu est absent des deux.
3. Nous n’irons pas voir Auschwitz (Jérémie Dres, 2011)

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Le titre a la franchise d’un manifeste. Après la mort de sa grand-mère, juive d’origine polonaise, Jérémie Dres embarque son frère pour un voyage en Pologne à la recherche de leurs racines. Mais pas question de se rendre à Auschwitz : « Cinq années d’anéantissement pour plus de mille ans d’histoire du peuple juif », résume-t-il. Ce sont ces mille ans qu’il veut retrouver.
De Varsovie à Cracovie, avec un détour par Żelechów — le village de leur grand-père —, les deux frères partent à la rencontre de la communauté juive polonaise contemporaine. Ils croisent de jeunes artistes varsoviens, un rabbin progressiste américain, l’historien Jean-Yves Potel, et découvrent une réalité bien plus contrastée que les préjugés familiaux ne le laissaient présager. Car si l’antisémitisme polonais est un sujet brûlant — « Surtout fais attention aux Polacks », prévient le père avant le départ —, la culture yiddish connaît aussi un renouveau inattendu.
Dans Maus, un fils interroge son père sur le passé. Ici, c’est un petit-fils qui interroge le présent. Le dessin est minimaliste, volontairement dépouillé, les dialogues sont fidèlement retranscrits (Dres a enregistré ses conversations), et l’ensemble garde un ton léger malgré la gravité du sujet — on sourit souvent, parfois aux dépens de l’auteur lui-même. Cette BD-reportage, première de son auteur, diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg, a été sélectionnée pour le prix France Info de la BD d’actualité et de reportage. Elle renverse la logique habituelle du devoir de mémoire : non pas un pèlerinage vers les lieux de mort, mais un reportage sur les vivants — ceux qui, en Pologne, font revivre aujourd’hui la culture yiddish, organisent des festivals et reconstruisent des synagogues.
4. Gen aux pieds nus (Keiji Nakazawa, 1973-1985)

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Le 6 août 1945, Keiji Nakazawa a six ans. Il se trouve devant son école, à Hiroshima, quand la bombe explose. Un mur en béton lui sauve la vie. Son père, sa grande sœur et son petit frère meurent, écrasés sous les décombres de la maison familiale pendant que l’incendie les rattrape. Sa mère, enceinte, accouche dans les ruines. Cette histoire, Nakazawa l’a transposée dans Gen aux pieds nus (Hadashi no Gen), un manga en dix volumes publié au Japon entre 1973 et 1985 — d’abord dans le Weekly Shōnen Jump, puis dans des revues plus militantes après l’arrêt de la prépublication — le manga avait été jugé trop sombre pour un magazine jeunesse.
Gen Nakaoka, alter ego de l’auteur, est un gamin débrouillard et têtu qui vit à Hiroshima avec sa famille. Son père, pacifiste convaincu, refuse de soutenir l’effort de guerre — ce qui vaut à la famille le mépris des voisins, la faim et les brimades. Puis vient le 6 août, et tout bascule. Les tomes suivants racontent la vie après la bombe : l’occupation américaine, la censure, les effets à long terme des radiations, et surtout l’ostracisation des hibakusha — le mot japonais qui désigne les survivants irradiés des bombardements atomiques, longtemps traités en parias par la société japonaise, comme si leur malheur était contagieux.
La force de Gen aux pieds nus tient à son refus de tout manichéisme. Nakazawa montre la violence japonaise autant que l’horreur américaine, la lâcheté des voisins autant que la solidarité des inconnus. Son trait, simple et nerveux, n’édulcore rien : les scènes qui suivent l’explosion sont d’une brutalité graphique sidérante. Mais Gen, comme son créateur, oppose à l’enfer une vitalité inextinguible — celle d’un gamin des rues, un « Gavroche nippon » selon la formule de la presse française (en référence au gamin des Misérables de Victor Hugo), qui vole, arnaque, se bat et refuse de baisser les bras. Longtemps indisponible en français après des éditions chez Les Humanoïdes Associés (1983) puis Vertige Graphic (2003-2011), le manga fait l’objet d’une nouvelle traduction révisée aux éditions du Tripode depuis 2025.
5. Le Journal d’Anne Frank — Roman graphique (Anne Frank, Ari Folman et David Polonsky, 2017)

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Adapter en bande dessinée l’un des textes les plus lus au monde est un exercice périlleux — surtout quand c’est le Fonds Anne Frank lui-même qui passe commande. Ari Folman (scénariste) et David Polonsky (dessinateur), le duo israélien derrière le film d’animation Valse avec Bachir (César du meilleur film étranger, Golden Globe), ont d’abord hésité avant d’accepter. Quatre à six ans de travail plus tard, le résultat a été publié simultanément dans cinquante pays — chez Calmann-Lévy pour l’édition française. L’album condense les 360 pages du journal original en 160 pages illustrées.
L’adaptation ne se contente pas d’une transposition plan par plan. Folman et Polonsky ont fait le choix de restituer la personnalité d’Anne dans toute sa vivacité : sa langue bien pendue, son goût pour la provocation, ses portraits au vitriol des huit habitants de l’Annexe — ce petit appartement secret situé au-dessus des bureaux du père d’Anne, au 263 Prinsengracht à Amsterdam, où deux familles juives et un dentiste ont vécu cachés pendant deux ans. Les planches jouent sur le registre du burlesque quand Anne décrit les querelles du quotidien confiné, puis basculent sans prévenir dans l’angoisse quand les bombardements se rapprochent ou quand le silence devient suspect. Folman et Polonsky ajoutent aussi des séquences oniriques absentes du texte original — les rêves et les cauchemars d’Anne prennent forme en pleine page, dans un registre visuel qui rappelle leur travail sur Valse avec Bachir.
On connaît la fin. Le 4 août 1944, la famille est arrêtée, probablement sur dénonciation. Anne meurt du typhus à Bergen-Belsen en février ou mars 1945, à quinze ans — quelques semaines avant la libération du camp. L’album ne cherche pas à atténuer le choc de cette issue. Pour celles et ceux qui connaissent le journal par cœur, c’est une relecture qui éclaire le texte autrement ; pour les autres, et notamment les plus jeunes lecteur·ices, c’est probablement la meilleure façon de découvrir Anne Frank aujourd’hui.
6. L’Enfant cachée (Loïc Dauvillier, Marc Lizano et Greg Salsedo, 2012)

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Comment raconter la Shoah à un enfant de huit ans ? C’est la question à laquelle s’est attelé le trio Loïc Dauvillier (scénario), Marc Lizano (dessin) et Greg Salsedo (couleurs), et la réponse tient en 76 pages publiées aux éditions Le Lombard — 76 pages qui ont depuis été traduites en six langues et récompensées par une vingtaine de prix à travers le monde, dont un prix décerné par Yad Vashem, le mémorial de la Shoah en Israël.
La construction du récit est simple et efficace. La petite Elsa se réveille en pleine nuit et trouve sa grand-mère Dounia en larmes devant de vieilles photos. Elle insiste pour connaître la raison de ce chagrin. Dounia finit par raconter : l’étoile jaune que son père lui avait présentée comme une « étoile de shérif » (un petit mensonge pour la protéger), la maîtresse qui l’envoie au fond de la classe, les copains qui ne veulent plus jouer avec elle, Isaac qui ne revient plus à l’école. Puis la rafle, les parents qui cachent leur fille dans le double fond d’une armoire, la fuite vers le sud, l’accueil chez Germaine, une paysanne qui accepte de la cacher au péril de sa propre sécurité — et l’attente.
Le dessin de Marc Lizano, avec ses grosses têtes rondes sur des petits corps, maintient une forme de douceur visuelle qui évite de confronter le jeune lecteur à des images insoutenables. Les camps ne sont pas montrés ; l’horreur est suggérée par des détails concrets — un personnage qui revient de déportation « très fatigué », un silence gêné des adultes, des places vides à table. C’est aussi un livre sur la transmission : Dounia raconte à sa petite-fille ce qu’elle n’avait jamais confié à son propre fils. Ce silence qui saute une génération avant de se briser rappellera quelque chose aux lecteur·ices de Maus.
7. Auschwitz (Pascal Croci, 2000)

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Quelque part dans l’ex-Yougoslavie des années 1990. Le vieux Kazik et sa femme, pris dans les guerres qui déchirent la région après l’éclatement de la Yougoslavie — des conflits où l’on a de nouveau parqué, déporté et massacré des civils sur des bases ethniques —, se souviennent. Mars 1944, la Hongrie, la déportation, Auschwitz-Birkenau. Pascal Croci a construit ce parallèle à dessein : les images du nettoyage ethnique en Bosnie, en 1993, lui ont rappelé que les camps n’appartenaient pas au passé.
L’auteur a consacré cinq années de travail à cet album, nourri par les témoignages de survivants — notamment celui de Kazimierz Kac, membre de l’Amicale d’Auschwitz, dont le personnage de Kazik porte le prénom en hommage. Le résultat, publié en 2000 aux Éditions du Masque et récompensé par le prix jeunesse de l’Assemblée nationale en 2001, est un récit frontal du quotidien dans le camp d’extermination : la sélection à l’arrivée (les SS décidaient en quelques secondes qui allait travailler et qui allait mourir), l’appel interminable, le travail forcé, la faim, les sévices, les chambres à gaz.
Le dessin, entièrement en nuances de gris, frappe par ses visages émaciés aux yeux immenses — des visages qui se ressemblent presque tous, comme si le camp avait déjà commencé à effacer les individualités. Contrairement à Maus, il n’y a ici aucune métaphore animale, aucune distance symbolique : Croci a fait le pari du réalisme cru. Ce choix a suscité des critiques, y compris de la part de certains témoins qu’il avait interrogés, qui contestaient des détails ou la restitution de leurs propos. L’album se clôt par un entretien avec l’auteur et des témoignages qui permettent de démêler ce qui relève de la fiction et ce qui vient directement des récits recueillis — des pages complémentaires aussi nécessaires que le récit lui-même.
8. Irena (Jean-David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard, 2017-2020)

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Irena Sendlerowa. Si ce nom ne vous dit rien, c’est précisément la raison d’être de cette série en cinq tomes publiée chez Glénat. Travailleuse sociale polonaise, résistante, déclarée Juste parmi les nations en 1965 — un titre décerné par l’État d’Israël aux non-Juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs pendant la Shoah — et décédée en 2008, Sendlerowa a sauvé près de 2 500 enfants juifs du ghetto de Varsovie. Le ghetto, c’est le quartier de la ville où les nazis avaient enfermé la population juive derrière des murs : surpeuplé, affamé, ravagé par les épidémies.
Sendlerowa, qui avait le droit d’y entrer grâce à son poste au département d’aide sociale, a fait sortir clandestinement ces enfants par tous les moyens imaginables : dans des sacs, des caisses à outils, des cercueils, des ambulances, ou tout simplement endormis à la vodka. Elle a consigné chaque nom sur des bouts de papier enterrés dans des bocaux, avec l’espoir de pouvoir un jour réunir ces enfants avec leurs familles.
Jean-David Morvan a découvert cette histoire par hasard, à la lecture d’un article partagé sur les réseaux sociaux. Avec Séverine Tréfouël au scénario et David Evrard au dessin, il retrace le parcours de Sendlerowa du ghetto de Varsovie jusqu’à l’après-guerre, sans omettre son arrestation ni les tortures infligées par la Gestapo. La série fait aussi la part belle à Janusz Korczak, pédagogue polonais qui dirigeait un orphelinat dans le ghetto de Varsovie. En août 1942, quand les nazis ont ordonné la déportation des enfants vers Treblinka, Korczak a refusé de les abandonner : il les a accompagnés jusqu’aux chambres à gaz, bien qu’il ait eu la possibilité de se sauver seul. Son histoire est l’un des épisodes les plus connus — et les plus difficiles à lire — de la Shoah.
Le choix graphique d’Evrard, avec ses personnages aux traits ronds et enfantins, crée un décalage volontaire avec la violence du propos — ce qui permet à la série d’être lue dès l’adolescence sans rien édulcorer du fond. Les cinq tomes (Le Ghetto, Les Justes, Varso-vie, Je suis fier de toi, La Vie, après) ont été salués par la critique et sélectionnés au Festival d’Angoulême. Après la lecture de Maus, où la résistance est surtout une affaire de survie individuelle, Irena montre l’autre versant : ce que peut accomplir une personne qui décide, froidement et méthodiquement, de sauver le plus d’enfants possible — quitte à y laisser sa peau.
9. Mauvaises Herbes (Keum Suk Gendry-Kim, 2018)

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Dernière recommandation, et l’on quitte l’Europe pour l’Asie. En 1943, la Corée est sous occupation japonaise (le Japon a annexé la péninsule en 1910 et ne la lâchera qu’en 1945). Lee Oksun, seize ans, est vendue par ses parents adoptifs et finit dans une « maison de réconfort » de l’armée impériale japonaise, en Chine. L’expression « femmes de réconfort » est un euphémisme : il s’agit d’un système d’esclavage sexuel organisé à l’échelle industrielle par l’armée japonaise, qui a concerné environ 200 000 femmes — coréennes pour la plupart, mais aussi chinoises, philippines et indonésiennes. Ces femmes, souvent enlevées ou vendues par leur famille, étaient violées quotidiennement par les soldats, privées de soins, de nourriture, de liberté. Le Japon n’a officiellement reconnu ces faits qu’en 1993, et les excuses restent un sujet de friction diplomatique entre Tokyo et Séoul.
L’autrice coréenne Keum Suk Gendry-Kim a rencontré Lee Oksun dans une maison de retraite réservée aux anciennes « femmes de réconfort ». À partir de leurs entretiens, elle a reconstruit le fil d’une vie entière : l’enfance misérable, la vente, les viols, l’exil en Chine pendant soixante ans, deux mariages dont l’un avec un alcoolique violent, et le retour tardif en Corée en 1996 grâce à une émission de télévision. Le tout en près de 480 pages en noir et blanc, dessinées à l’encre de Chine — un trait dépouillé, sans effets, qui laisse toute la place au témoignage.
Ce qui frappe le plus dans cet album, c’est qu’il refuse de réduire Oksun à son statut de victime. La vieille dame rit, plaisante, applique le conseil que son père lui avait donné enfant : « Garde toujours un espoir au fond de ton cœur. » Les scènes d’agression sexuelle ne sont pas montrées frontalement — la première est rendue par quatre pages de cases entièrement noires, puis une double page à l’encre sur un paysage bucolique. Le lecteur comprend ; pas besoin de lui dessiner l’évidence. Paru en 2018 chez Delcourt (puis réédité chez Futuropolis en 2024 après épuisement du premier tirage), Mauvaises Herbes a été salué par le New York Times comme l’un des meilleurs romans graphiques de l’année. Comme Maus, c’est un livre qui ne lâche pas — et dont le titre dit tout : les mauvaises herbes plient, mais ne meurent pas.