Créée en 1946 par le dessinateur belge Morris (Maurice De Bevere) dans l’Almanach Spirou 1947, Lucky Luke est l’une des séries de bande dessinée les plus vendues au monde, avec plus de 300 millions d’albums écoulés. Elle met en scène un cow-boy solitaire du Far West, réputé pour être « l’homme qui tire plus vite que son ombre », accompagné de son fidèle cheval Jolly Jumper et sans cesse aux prises avec les quatre frères Dalton, bandits récidivistes qu’il ramène en prison avec une régularité de métronome. Scénarisée par René Goscinny de 1955 à 1977, la série a durablement marqué la bande dessinée franco-belge par son humour, ses références à l’histoire américaine et sa parodie affectueuse du western. Morris a poursuivi seul ou avec d’autres scénaristes jusqu’à sa mort en 2001.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions — du spin-off officiel au western d’auteur, sans oublier des classiques trop souvent restés dans l’ombre du « poor lonesome cow-boy ».
1. Rantanplan (Morris, Xavier Fauche, Jean Léturgie, Michel Janvier, 1987)

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Apparu pour la première fois en 1960 dans l’album Sur la piste des Dalton, Rantanplan — parodie de Rintintin — est le chien de garde du pénitencier des Dalton, d’une bêtise à faire pâlir Averell lui-même (et c’est un exploit). En 1987, Morris lui offre sa propre série, confiée au duo de scénaristes Xavier Fauche et Jean Léturgie, avec Michel Janvier au dessin. Le principe tient en une ligne : ce berger allemand, incapable de flairer un os à dix centimètres de sa truffe, est propulsé dans des situations où il ne peut que tout faire capoter — garde de moutons, escorte militaire, surveillance de détenus en cavale.
La série (20 albums, entre aventures longues et recueils de gags baptisés « Bêtisiers ») repose sur un ressort comique unique : la répétition des catastrophes. C’est du slapstick pur, assumé comme tel, sans la profondeur narrative des meilleurs Lucky Luke. Les amateurs d’humour absurde et de gags physiques y trouveront leur compte ; celles et ceux qui cherchent des scénarios à la Goscinny risquent de rester sur leur faim. Il faut prendre Rantanplan pour ce qu’il est : un divertissement calibré pour un public jeune, qui prolonge l’univers du cow-boy solitaire côté chenil.
2. Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris (Achdé, divers scénaristes, 2004)

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Avec un personnage aussi rentable, la reprise après la mort de Morris en 2001 n’a pas tardé. C’est Achdé (Hervé Darmenton), repéré grâce à une planche hommage, qui hérite du dessin. Son premier essai, Le Cuisinier français (2003), un album au format à l’italienne (format horizontal, plus petit que l’album classique), convainc l’éditeur de lui confier la série à part entière. Le premier album numéroté, La Belle Province, paraît en 2004 avec un scénario de Laurent Gerra, suivi plus tard par le tandem Daniel Pennac et Tonino Benacquista, puis par Jul à partir de 2016.
La grande force de cette reprise tient au travail graphique d’Achdé, qui reproduit le trait de Morris avec une fidélité telle qu’un œil non averti peut s’y tromper. Côté scénarios, la qualité varie selon les plumes. Les albums de Jul (La Terre promise, Un cow-boy à Paris, Un cow-boy dans le coton) se signalent par leur volonté d’ancrer Lucky Luke dans des sujets contemporains — ségrégation raciale, animalisme, immigration — sans abandonner l’humour et les codes de la série originale. Le niveau n’atteint pas toujours les sommets de l’ère Goscinny (ce serait beaucoup demander), mais la série continue de proposer des histoires solides, souvent drôles, et parfois plus audacieuses que ce qu’on aurait pu attendre d’une reprise.
3. Les Aventures de Kid Lucky d’après Morris (Achdé, 2011)

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L’idée de raconter l’enfance de Lucky Luke n’est pas neuve : dès 1995, Jean Léturgie et Pearce (pseudonyme commun de Yann et Didier Conrad) avaient lancé un premier Kid Lucky, jugé trop caustique par Morris, qui stoppa la série après deux albums. En 2011, Achdé reprend le concept sous un angle résolument tout public, avec des gags en une planche et de courtes histoires qui suivent un Lucky Luke en culottes courtes dans la petite ville de Nothing Gulch.
Chemise jaune, foulard rouge, mèche rebelle et brin d’herbe à la bouche : le Kid porte déjà la panoplie complète de Lucky Luke, en format réduit. Armé d’un lance-pierre et d’un lasso, il affronte des apprentis gangsters et fait tourner en bourrique ses camarades de classe — notamment Martha, Hurricane Lisette et Joanie Molson. La série (5 tomes publiés entre 2011 et 2019) est clairement destinée aux jeunes lecteur·ices et ne prétend pas rivaliser avec les albums classiques. Elle offre cependant un bon point de départ pour les plus petit·es qui voudraient découvrir l’univers du Far West avant de passer aux albums de la série principale.
4. L’Homme qui tua Lucky Luke (Matthieu Bonhomme, 2016)

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Dès la première page, Lucky Luke gît dans la boue, abattu. Le titre renvoie au film L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962), et le ton est donné : Matthieu Bonhomme ne fera pas un Lucky Luke ordinaire. L’album est un « one-shot » — une histoire complète en un seul volume. Par une nuit orageuse, le cow-boy arrive à Froggy Town, bourgade minière où un vol d’or et un meurtre réclament son intervention. Avec l’aide de Doc Wednesday (le nom est un clin d’œil à peine voilé à Doc Holliday, le célèbre joueur et tireur de l’Ouest américain), il se retrouve confronté à la famille Bone, fratrie brutale qui fait régner sa loi sur la ville.
Bonhomme voulait trois choses : rendre hommage à Morris, humaniser un personnage d’habitude invulnérable, et expliquer pourquoi Lucky Luke a un jour troqué sa cigarette pour un brin d’herbe (changement survenu en 1983 dans l’album Fingers, sous la pression des associations anti-tabac). Le résultat a remporté le prix du public au festival d’Angoulême 2017. Son dessin semi-réaliste, en rupture nette avec le style « gros nez » de la série classique, installe une atmosphère plus sombre et plus cinématographique, sans sacrifier l’humour. L’album regorge de clins d’œil aux personnages historiques de la série — le fils de Phil Defer, la bande de Joss Jamon, Pete l’Indécis — et s’adresse aux lecteur·ices qui souhaitent redécouvrir Lucky Luke sous un jour plus adulte. Un second album, Wanted Lucky Luke, a suivi en 2021.
5. Wanted, Lucky Luke (Matthieu Bonhomme, 2021)

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Cinq ans après son premier coup d’éclat, Matthieu Bonhomme renoue avec le cow-boy le plus célèbre de la BD franco-belge. Cette fois, la tête de Lucky Luke est mise à prix pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Le récit prend la forme d’un road-movie à travers le territoire apache, où Luke escorte trois sœurs — Angie, Bonnie et Cherry — et leur troupeau jusqu’à la ville fantôme de Liberty.
Là où L’Homme qui tua Lucky Luke s’articulait autour d’une enquête sombre, Wanted adopte un rythme de film d’action et convoque une galerie de méchants issus des premiers albums de Morris : Joss Jamon et sa bande, un fils de Phil Defer assoiffé de vengeance, un cousin méconnu des Dalton. Bonhomme y aborde la question sentimentale, jusque-là terrain interdit pour le « poor lonesome cowboy ». Le dessin conserve sa mise en scène cinématographique, entre cadres larges et gros plans expressifs. Un second volet plus lumineux, où l’humour reprend ses droits.
6. Les Tuniques Bleues (Raoul Cauvin, Willy Lambil, 1972)

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Née en 1968 dans les pages de Spirou sous le crayon de Louis Salvérius (remplacé par Willy Lambil après sa mort en 1972), Les Tuniques Bleues est l’autre grand western humoristique de la BD franco-belge — celui qui, précisément, a pris le relais de Lucky Luke lorsque ce dernier a quitté Spirou pour Pilote. La série suit le sergent Cornélius Chesterfield, militariste borné qui rêve de médailles, et le caporal Blutch, râleur désabusé qui ne rêve que de désertion. Tous deux servent dans l’armée de l’Union (le Nord) pendant la guerre de Sécession (1861-1865), le conflit qui a déchiré les États-Unis entre États abolitionnistes du Nord et États esclavagistes du Sud.
Avec plus de 65 albums au compteur, la série a eu le temps d’affiner son propos. Derrière les gags et les courses-poursuites, Cauvin livre une critique franche de la guerre et du militarisme aveugle. Les batailles historiques (Bull Run, la campagne de Grant) sont reconstituées avec un souci documentaire réel, et la mort — chose rare dans une BD humoristique destinée à la jeunesse — n’est jamais escamotée. C’est ce contraste entre le rire et l’horreur qui donne à la série sa force particulière. Lambil, dont le dessin a évolué vers un style semi-réaliste (les personnages secondaires et les décors sont traités de façon réaliste, mais Blutch et Chesterfield ont gardé leurs gros nez hérités de Salvérius), signe des planches de bataille d’une précision saisissante. Imaginez Laurel et Hardy sur les champs de bataille de Virginie : c’est l’idée, et ça fonctionne depuis plus de cinquante ans.
7. Chick Bill (Tibet, Greg, 1953)

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Avant Lucky Luke d’après Morris, avant Les Tuniques Bleues, il y avait Chick Bill — le western humoristique du Journal de Tintin, lancé en 1953 par Tibet (Gilbert Gascard). Le jeune cow-boy Chick Bill veille sur la ville fictive de Wood City en Arizona, accompagné de son ami Petit Caniche (un jeune Indien), du shérif Dog Bull, de Confetti, son cheval tacheté, et surtout de Kid Ordinn, shérif adjoint benêt dont les bévues sont le vrai moteur comique de la série. Le nom de ce dernier cache d’ailleurs un calembour — « Qui dort dîne » — que le rédacteur en chef du Journal de Tintin a mis dix ans à repérer.
Dans les deux premiers albums, Tibet avait donné à ses personnages des traits d’animaux anthropomorphes, à la façon Disney. Sous l’influence d’Hergé, alors directeur artistique du journal, il a « humanisé » ses héros à partir du quatrième album, Kid Ordinn le rebelle : les visages deviennent humains, mais les noms hérités de l’époque animalière restent. Greg (le futur créateur d’Achille Talon) a scénarisé une partie importante de la série et y a apporté un humour verbal plus affûté. Avec 70 albums publiés sur un demi-siècle, Chick Bill reste un classique trop souvent oublié du western franco-belge, qui mérite d’être remis entre toutes les mains — ne serait-ce que pour l’impayable Kid Ordinn, antihéros malgré lui dont les gaffes finissent toujours, par un miracle absurde, par faire avancer l’intrigue.
8. Cotton Kid (Jean Léturgie, Pearce, 1999)

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Née d’un conflit éditorial — l’arrêt de Kid Lucky imposé par Morris —, Cotton Kid est la série que ses auteurs n’ont pas eu le droit de faire sous l’étiquette Lucky Luke. Jean Léturgie (scénariste de longue date de Rantanplan et de plusieurs Lucky Luke) retrouve Pearce (pseudonyme commun de Yann au scénario et Didier Conrad au dessin) pour six albums publiés chez Vents d’Ouest entre 1999 et 2003. On y suit Trevor Beauregard, fils de riches planteurs de coton du Sud, employé de la célèbre agence Pinkerton — la première grande agence de détectives privés des États-Unis, fondée en 1850 et redoutée de tous les hors-la-loi. Trevor parade en costume blanc immaculé et abreuve son entourage de récits d’arrestations héroïques… entièrement inventés. Car c’est son petit frère Kid, gamin futé et idéaliste, qui résout les enquêtes à sa place sans qu’il s’en rende compte.
Le cadre est celui d’un western parodique proche de Lucky Luke, mais le ton se fait nettement plus mordant. Les personnages — « bons » comme « méchants » — font preuve de lâchetés ordinaires, de racisme banal et de petites mesquineries très humaines. Là où Lucky Luke joue dans le registre de la farce bon enfant, Cotton Kid verse dans la satire sociale : Kid croit dur comme fer à l’héroïsme de son grand frère, et c’est précisément ce regard naïf qui expose, par contraste, la couardise et la bassesse des adultes. Le dessin de Conrad, volontairement proche du style de Morris, renforce la parenté — et souligne d’autant plus l’écart de ton. Chaque tome fonctionne comme une histoire complète, et les six albums forment un ensemble cohérent qui ne souffre pas de sa brièveté.
9. Gus (Christophe Blain, 2007)

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Avec Gus, Christophe Blain (auteur d’Isaac le Pirate et du phénomène Le Monde sans fin) fait du western un terrain de comédie sentimentale. Pas de shérif intègre ni de justicier solitaire ici : Gus, Clem et Gratt sont trois hors-la-loi qui braquent des banques entre deux histoires de cœur — et les histoires de cœur prennent largement le dessus. Car le véritable sujet de la série, ce sont les rapports amoureux dans toute leur complexité : passion, maladresse, jalousie, rendez-vous ratés de façon spectaculaire.
Blain affuble ses personnages de physiques improbables (le nez de Gus, interminable, ferait passer Cyrano pour un homme discret) et les plonge dans un Ouest sauvage où les fusillades importent moins que les déclarations enflammées. Son dessin, nerveux et stylisé, fait le choix de quelques aplats de couleurs vives plutôt que du réalisme, et ses cadrages évoquent le cinéma autant que la BD. La série (4 tomes, de 2007 à 2015) oscille entre éclats de rire et moments de tendresse inattendue. Si vous avez toujours trouvé qu’il manquait des histoires d’amour foireuses dans le western, Gus comble cette lacune avec une générosité débordante.
10. Lincoln (Olivier Jouvray, Jérôme Jouvray, 2002)

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Lincoln est un sale type. Orphelin élevé par les prostituées d’un saloon, colérique, odieux et grande gueule, il se fait chasser de son village et erre sans but dans le Far West du début du XXe siècle. Jusqu’au jour où, lors d’une partie de pêche à la dynamite, Dieu en personne se présente à lui sous les traits d’un paysan quelconque et le rend immortel, dans l’espoir d’en faire une sorte de messie cow-boy. Sauf que Lincoln n’a aucune envie de coopérer — et que Satan rôde avec ses propres projets.
Publiée aux éditions Paquet depuis 2002, cette série des frères Jouvray (Olivier au scénario, Jérôme au dessin, Anne-Claire aux couleurs) a raflé une impressionnante collection de prix dès ses premiers tomes (prix Découverte à Sierre, prix du scénario à Saint-Malo). Le mélange est improbable : western, philosophie de comptoir et humour noir cohabitent d’un album à l’autre — et parfois d’une case à l’autre. Lincoln est un anti-héros au sens le plus radical du terme : cynique, manipulateur, capable de trahir Dieu lui-même si ça l’arrange, mais doté d’un charisme impossible à nier. En 9 tomes (disponibles en intégrales), la série ne faiblit jamais et offre un contrepoint radical à la bonhomie de Lucky Luke : même Amérique poussiéreuse (quelques décennies plus tard), mais ici, le shérif a pris sa retraite et c’est le Diable qui sert au saloon.