Paru en octobre 2021 chez Dargaud, Le Monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique est une bande dessinée née de la rencontre entre Christophe Blain, deux fois lauréat du prix du meilleur album au festival d’Angoulême, et Jean-Marc Jancovici, ingénieur polytechnicien, cofondateur du cabinet Carbone 4 (conseil en stratégie carbone) et président du think tank The Shift Project, consacré à la transition bas carbone de l’économie.
Dans cet album de 196 pages, Blain endosse le rôle du candide — un registre qu’il maîtrise depuis En cuisine avec Alain Passard et Quai d’Orsay — tandis que Jancovici expose, sans ménagement ni raccourci, les mécanismes de notre dépendance aux énergies fossiles et leurs conséquences sur le climat. L’ouvrage s’est écoulé à plus de 800 000 exemplaires en France et a été le livre le plus vendu de l’année 2022, toutes catégories confondues — du jamais vu pour une BD documentaire.
Si vous avez refermé cet album avec l’envie d’en savoir plus — ou avec une légère boule au ventre, ce qui revient parfois au même — voici des bandes dessinées dans la même veine. Aucune ne prétend que tout ira bien si l’on se contente de trier ses déchets.
1. Saison brune (Philippe Squarzoni, 2012)

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Été 2006. Philippe Squarzoni travaille sur Dol, un album à teneur politique, et s’aperçoit que le chapitre consacré à l’écologie lui échappe. Le sujet est trop vaste, trop lourd, trop ramifié. Il décide alors de lui consacrer un livre entier. Six années de recherches, de lectures, d’entretiens avec des climatologues — dont Jean Jouzel et Hervé Le Treut, tous deux contributeurs aux rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, l’organisme de l’ONU chargé de synthétiser la recherche scientifique mondiale sur le sujet) — aboutiront à Saison brune, un pavé de 477 pages en noir et blanc publié chez Delcourt.
L’album tient à la fois de l’essai scientifique, du journal intime et du récit engagé. Squarzoni y décortique les mécanismes du réchauffement climatique — effet de serre, scénarios d’émission de CO₂ à l’horizon 2050 ou 2100, échecs répétés des sommets internationaux pour le climat — mais il entrelace ces analyses avec des fragments de sa vie quotidienne : ses doutes, ses contradictions de consommateur occidental, ses conversations avec sa compagne. Les références au cinéma — de Blade Runner au Guépard — ne sont pas décoratives : elles offrent des respirations entre deux séquences denses en données.
Le titre fait référence à une « cinquième saison » propre au Montana, cette période entre l’hiver et le printemps où la neige fond sans que rien ne pousse encore — ni hiver, ni printemps, juste de la boue et de l’incertitude. L’album a reçu le prix Léon de Rosen de l’Académie française pour sa contribution à la compréhension des enjeux environnementaux — une reconnaissance rare pour une bande dessinée. Dix ans plus tard, Squarzoni publiera Saison brune 2.0 (Nos empreintes digitales), consacré cette fois à l’impact environnemental du numérique. Parce que la dématérialisation n’a, hélas, rien d’immatériel.
2. Ressources : un défi pour l’humanité (Philippe Bihouix et Vincent Perriot, 2024)

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Là où Jancovici place l’énergie au centre de tout, Philippe Bihouix pose une question différente et trop souvent ignorée : que se passe-t-il quand les matières premières elles-mêmes viennent à manquer ? Métaux, minerais, terres rares : sans eux, pas de smartphones, pas d’éoliennes, pas de câbles électriques, pas de bâtiments — et pourtant, on n’y pense presque jamais. Ingénieur de formation, auteur du remarqué L’Âge des low tech (Seuil, 2014) — un essai qui défend une technologie sobre plutôt que toujours plus sophistiquée — Bihouix a fait équipe avec le dessinateur Vincent Perriot, connu pour sa saga de science-fiction Negalyod chez Casterman, pour un album de 176 pages sorti en octobre 2024.
Le point de départ ? Une vidéo de Jeff Bezos datée de 2019, dans laquelle le fondateur d’Amazon présente un avenir radieux fait de gigantesques stations orbitales et de ressources spatiales illimitées. Bihouix et Perriot confrontent ce rêve de milliardaire aux réalités physiques. À bord d’un vaisseau qui leur permet de voyager dans le temps, les deux auteurs deviennent eux-mêmes personnages de leur BD et revisitent l’histoire de l’humanité à travers sa consommation de ressources : le Moyen Âge, par exemple, loin d’être une parenthèse obscure, a vu l’essor du moulin à eau, de la métallurgie du fer et de l’assolement triennal (la rotation des cultures sur trois ans, qui permet de régénérer les sols) — autant d’innovations qui ont transformé les sociétés européennes. Puis le récit file jusqu’aux projections les plus délirantes de la Silicon Valley.
L’album déconstruit avec méthode le « cornucopianisme » — du latin cornucopia, la corne d’abondance : cette conviction que l’ingéniosité humaine trouvera toujours de quoi repousser les limites des ressources naturelles. Mais il ne s’arrête pas au constat. Les derniers chapitres ouvrent des pistes concrètes vers la sobriété, la réparation et le réemploi : faire durer les objets au lieu d’en produire de nouveaux, mutualiser les infrastructures au lieu de les multiplier. L’album se conclut par un hommage à Thomas More et à son Utopie (1516) : « Je le souhaite plus que je ne l’espère. » Lucide, mais pas résigné.
3. Horizons climatiques : rencontre avec neuf scientifiques du G.I.E.C. (Iris-Amata Dion et Xavier Henrion, 2024)

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Vous avez toujours eu l’intention de lire les rapports du GIEC, mais les quelques milliers de pages vous ont découragé·e ? Cet album de 300 pages paru chez Glénat en mars 2024 a été conçu pour vous. Iris-Amata Dion, docteure en sciences de l’atmosphère et du climat, chargée de recherches au CNRS, s’est alliée au dessinateur Xavier Henrion pour aller à la rencontre de neuf scientifiques français qui ont contribué à la rédaction de ces rapports.
Parmi eux : Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe de travail 1 du GIEC de 2015 à 2023, Jean Jouzel, glaciologue, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC, ou encore Christophe Cassou, climatologue et auteur principal du sixième rapport. Chaque chapitre porte le nom d’un·e scientifique et aborde un aspect précis : la physique du réchauffement, les risques pour les territoires insulaires, les inégalités sociales face au dérèglement, les pistes de solutions. Les deux auteurs sont aussi les personnages du récit : Iris guide Xavier, qui passe successivement par le choc, le déni, la colère et l’acceptation — jusqu’à calculer son bilan carbone personnel et en perdre le sommeil.
Ce qui fait la force de cet album, c’est qu’il ne simplifie pas les travaux du GIEC : il les rend lisibles. Schémas, graphiques et courbes sont intégrés au récit sans jamais prendre l’allure d’un cours magistral. Chaque chapitre est colorisé dans une teinte différente — du bleu tendre à l’orange vif — ce qui aide à se repérer dans les 300 pages sans perdre le fil. L’album ne se limite pas non plus au diagnostic : les chapitres consacrés à Céline Guivarch (économiste) et Henri Waisman (spécialiste des trajectoires de décarbonation, c’est-à-dire des scénarios concrets pour réduire nos émissions de CO₂) abordent les leviers économiques et politiques qui pourraient encore infléchir la courbe des émissions.
4. Urgence climatique : il est encore temps ! (Ivar Ekeland et Étienne Lécroart, 2021)

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Le duo formé par Ivar Ekeland et Étienne Lécroart est, sur le papier, improbable. D’un côté, un mathématicien de premier plan (son nom est attaché à un théorème, le principe variationnel d’Ekeland), également économiste, philosophe et professeur émérite à l’université Paris-Dauphine. De l’autre, un auteur de bande dessinée membre de l’Oulipo — l’Ouvroir de littérature potentielle, ce collectif fondé par Raymond Queneau où l’on écrit sous contraintes formelles (c’est là que Georges Perec a produit La Disparition, un roman entier sans la lettre « e ») — et de son équivalent en BD, l’OuBaPo. Les deux hommes se connaissent : ils ont déjà coécrit Le Hasard. Une approche mathématique (Le Lombard).
Publié chez Casterman en avril 2021, l’album part d’un cauchemar d’Étienne Lécroart sur l’avenir des générations futures. Ce cauchemar déclenche un dialogue avec Ekeland, et la discussion s’élargit vite. Les deux complices convoquent des spécialistes de terrain : Gaël Giraud, ancien chef économiste de l’Agence française de développement, Lucie Pinson, fondatrice de l’ONG Reclaim Finance (qui fait pression sur les banques pour qu’elles cessent de financer les énergies fossiles), ou encore Bruno Dorin, chercheur au CIRAD (l’organisme français de recherche agronomique sur les pays du Sud). Au programme : dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, érosion génétique des céréales — c’est-à-dire l’appauvrissement de la diversité des variétés cultivées, qui rend l’agriculture mondiale plus vulnérable aux maladies et aux aléas climatiques — et le rôle de la finance dans la perpétuation d’un système fondé sur le carbone.
L’originalité de l’album tient à son approche pluridisciplinaire : mathématiques, économie, biologie et politique cohabitent dans le même récit sans jargon superflu. Lécroart intègre tableaux, courbes et histogrammes directement dans ses planches, avec une inventivité graphique qui rend ces données non seulement compréhensibles, mais parfois amusantes. L’ensemble est solidement documenté — rapports du GIEC, données de l’IPBES (l’équivalent du GIEC pour la biodiversité), publications de la FAO — et chaque affirmation peut être vérifiée. L’album a reçu le prix lycéen Lire l’Économie 2021 dans la catégorie BD. Son sous-titre, « Il est encore temps ! », résume le parti pris des auteurs : sans illusion sur le diagnostic, combatif sur les réponses.
5. Vertige : dix ans d’enquêtes sur la crise écologique et climatique (Collectif La Revue Dessinée, 2023)

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Depuis sa création en 2013, La Revue Dessinée — un trimestriel d’information en bande dessinée — publie dans chacun de ses numéros des enquêtes fouillées sur les crises écologique et climatique. L’une d’entre elles est même devenue un best-seller en librairie — il s’agit d’Algues vertes, dont on reparlera plus bas. Pour les dix ans de la revue, les enquêtes les plus percutantes ont été réunies et actualisées dans un seul volume chez Casterman.
L’album rassemble dix reportages aux angles variés et complémentaires. On y trouve notamment « Et pourtant, Total savait », une enquête sur les données internes du géant pétrolier qui documentaient le réchauffement climatique dès les années 1970 — des décennies avant que l’entreprise ne reconnaisse publiquement le problème. « Un dégel glaçant » accompagne des guides de haute montagne face à la fonte du permafrost (ces sols gelés en permanence dont le dégel fragilise les parois rocheuses et libère du méthane, un gaz à effet de serre). « Le poison des Antilles » revient sur le scandale du chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993, bien après son interdiction aux États-Unis, et qui contamine durablement les sols et les eaux. « Le choix du koala » interroge le tri opéré entre les espèces que l’on juge dignes d’être sauvées et celles que l’on abandonne à leur sort. « Les crimes du mobile » décrypte le coût écologique de nos smartphones.
Chaque enquête est signée par un·e dessinateur·ice différent·e, ce qui donne au recueil une vraie variété graphique — du trait contemplatif de Cécile Guillard aux infographies presque architecturales de Benjamin Adam. Et puisque chaque reportage repose sur un travail journalistique rigoureux, les faits avancés sont sourcés et vérifiables. L’album couvre le climat, l’agriculture, la biodiversité, les ressources, la pollution numérique — bref, à peu près tous les fronts sur lesquels la situation se dégrade. La rédactrice en chef de La Revue Dessinée, Amélie Mougey, résume l’intention : « Le temps du déni doit se terminer. »
6. Extinctions : le crépuscule des espèces (Jean-Baptiste de Panafieu et Alexandre Franc, 2021)

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Si Le Monde sans fin se concentre sur l’énergie et le climat, cet album coédité par Dargaud et Delachaux et Niestlé (la maison d’édition naturaliste de référence) s’attaque à une autre face de la crise environnementale : l’effondrement de la biodiversité. Le biologiste Jean-Baptiste de Panafieu, professeur de sciences naturelles devenu auteur à temps plein (une centaine d’ouvrages à son actif, des expositions, des conférences), s’est associé à Alexandre Franc, dessinateur au trait clair et minimaliste, pour raconter les six grandes extinctions — les cinq passées et celle que nous provoquons aujourd’hui.
Le récit suit deux journalistes, Emma et Luis, qui rejoignent une expédition scientifique sur une île de l’océan Arctique. Pendant deux mois, ils accompagnent les chercheur·euses, les interviewent autour d’un feu de bois ou au bord de la banquise, et découvrent progressivement l’ampleur de la sixième extinction en cours. C’est dans ces échanges que les données scientifiques arrivent — sans forcer, sans lourdeur didactique. Certaines courbes sont même intégrées directement dans le paysage : une crête montagneuse qui se confond avec un graphique de température, par exemple.
Au fil des 128 pages, l’album aborde le rôle des coraux (véritables fondations des écosystèmes marins), les ravages de la pêche industrielle (120 millions de tonnes d’animaux marins capturés chaque année), la pollution plastique, les cycles de glaciation et les effets de la chasse sur les populations animales. Les mésaventures d’Emma sur le terrain — chutes, rencontres inopinées avec la faune locale — apportent une légèreté bienvenue dans un récit qui, sinon, pourrait virer au catalogue de catastrophes. Le chiffre qui résume le mieux l’enjeu : 99,9 % des espèces qui ont vécu sur Terre sont aujourd’hui éteintes. La plupart ont disparu lors de crises naturelles. La différence, cette fois, c’est la vitesse : ce que la géologie accomplissait en des centaines de milliers d’années, l’activité humaine le fait en quelques décennies.
7. Algues vertes, l’histoire interdite (Inès Léraud et Pierre Van Hove, 2019)

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Après les visions globales — climat, énergie, biodiversité —, cette BD se penche sur un scandale très localisé mais aux ramifications nationales : les algues vertes du littoral breton. Depuis la fin des années 1980, au moins trois hommes et une quarantaine d’animaux sont morts sur des plages de Bretagne, asphyxiés par l’hydrogène sulfuré (H₂S), un gaz toxique qui se dégage des algues vertes en décomposition. Les faits sont connus. Mais pendant des décennies, un verrouillage systématique — pressions politiques, intérêts économiques, complaisance administrative — a empêché toute reconnaissance officielle du lien entre ces décès et les algues.
La journaliste Inès Léraud, qui s’est installée dans les Côtes-d’Armor en 2015 pour mener ses investigations, et le dessinateur Pierre Van Hove retracent dans cet album édité par La Revue Dessinée et Delcourt un demi-siècle de déni organisé. Échantillons de laboratoire qui disparaissent, corps inhumés sans autopsie, jeux d’influence entre industriels et élus : la BD se lit comme un polar, à ceci près que tout est vrai et documenté. Trois ans d’enquête et un an de travail d’illustration ont été nécessaires pour boucler les 160 pages de l’album.
L’intérêt majeur de cette BD, c’est qu’elle ne se contente pas de dénoncer un scandale sanitaire : elle en démonte la mécanique institutionnelle. On comprend comment les lois d’orientation agricole des années 1960 — qui ont poussé la Bretagne à devenir la vitrine de l’agriculture industrielle française, avec concentration des exploitations, recours massif aux engrais azotés et développement de l’élevage hors-sol — ont créé les conditions de la catastrophe. L’excès de nitrates issus du lisier porcin et des engrais a nourri la prolifération des algues dans les baies bretonnes. Mais l’album montre aussi comment les liens entre l’industrie agroalimentaire et le pouvoir politique ont rendu le système intouchable : personne — ni les élus, ni les industriels, ni même certains scientifiques — n’avait intérêt à poser les bonnes questions. L’album a reçu, entre autres, le prix du Journalisme aux Assises internationales de Tours (2020) et le prix Éthique d’Anticor (2021), et a été adapté au cinéma par Pierre Jolivet en 2023.