Publiée chez Glénat à partir de 2018, Il faut flinguer Ramirez est une série de bande dessinée écrite, dessinée et mise en couleurs par Nicolas Petrimaux, auteur issu du monde du jeu vidéo (il a notamment travaillé sur la direction artistique de la saga Dishonored). L’histoire se déroule à Falcon City, en Arizona, et suit Jacques Ramirez, employé modèle et muet de la Robotop, une entreprise d’électroménager. Sa vie déraille le jour où deux membres d’un cartel mexicain croient reconnaître en lui le pire tueur à gages que le Mexique ait jamais connu.
Le doute constitue le moteur du récit : cet employé taciturne est-il vraiment une légende du crime reconvertie en réparateur d’aspirateurs, ou est-ce un gigantesque malentendu ? La série rend un hommage assumé aux thrillers d’action des années 1980, à coups de fausses publicités insérées entre les chapitres, de dialogues à la Michel Audiard, de courses-poursuites et de doubles pages aux cadrages cinématographiques. Quelque part entre le Robocop de Paul Verhoeven et la narration éclatée de Quentin Tarantino.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre — polars nerveux, road trips déjantés, anti-héros aux méthodes peu orthodoxes —, voici quelques pistes.
1. Tyler Cross (Fabien Nury & Brüno, 2013)

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Tyler Cross est un braqueur professionnel. Le genre de type qui ne perd jamais son sang-froid. Rescapé d’un bain de sang à la frontière mexicaine, il débarque à Black Rock, un bled paumé du Texas sous la coupe de la famille Pragg, avec 17 kilos d’héroïne pure en sa possession, un fusil à pompe et vingt dollars en poche. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les habitants de Black Rock se souviendront longtemps de son passage.
Éditée chez Dargaud, la série de Fabien Nury (scénario) et Brüno (dessin) se situe dans l’Amérique des années 1950 et joue cartes sur table : c’est une lettre d’amour au film noir. Le premier tome a décroché le prix de la BD du Point en 2013, puis le prix de la BD Fnac en 2014. Chacun des trois albums — Black Rock, Angola et Miami — fonctionne comme un récit autonome, avec un nouveau décor et de nouveaux enjeux : une ville minière sous le joug d’un tyran local, un bagne en Louisiane, puis le Miami interlope des années 1960. Tyler traverse chaque album sans jamais lever le pied — ni faire de sentiments. Le dessin de Brüno, en aplats noirs tranchés et rehaussé par les couleurs de Laurence Croix, impose une ambiance de polar sec et teigneux.
2. Gun Crazy (Steve D & Jef, 2021)

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Dolly Sanchez et Lanoya O’Brien roulent à tombeau ouvert dans l’Amérique profonde, le Never Mind the Bollocks des Sex Pistols en boucle dans l’autoradio. Recherchées par les autorités fédérales, en couple, défoncées aux amphétamines et bardées de revolvers, elles ne reculent devant rien pour se frayer un chemin vers une vie meilleure — quitte à laisser un tas de cadavres derrière elles.
Publié chez Glénat en deux tomes, ce road trip signé Steve D (scénario) et Jef (dessin) ne se contente pas de suivre ces deux fugitives. Le récit entrecroise leur cavale avec celle de John Saint-Pierre, un justicier qui s’en prend aux prêtres pédophiles, et celle de Superwhiteman, un « super-héros » néonazi aussi abject que son nom le laisse supposer. Toutes ces trajectoires convergent vers Las Vegas pour un final sanglant.
Gun Crazy s’inscrit dans la lignée directe de Il faut flinguer Ramirez : même éditeur, même collection, même recette de série B sans œillères — couleurs flashy, humour corrosif, violence sans filtre. Les références au Nouvel Hollywood — ce courant du cinéma américain des années 1970 qui a dynamité les conventions du film de genre — ainsi qu’à Thelma et Louise et aux Tueurs nés d’Oliver Stone, sont affichées sans la moindre retenue. Le premier tome peut sembler un peu décousu dans sa construction à récits parallèles, mais le second verrouille l’ensemble et envoie tout le monde au tapis.
3. The Fable (Katsuhisa Minami, 2014)

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Akira Satō — pseudonyme — est un tueur professionnel capable d’abattre n’importe quelle cible en six secondes. La pègre japonaise le connaît sous le nom de « Fable », une légende de la rue à laquelle personne ne souhaite se frotter. Jusqu’au jour où son Boss lui ordonne de tout arrêter : pendant un an, il devra vivre comme un citoyen ordinaire à Osaka, sous la protection d’un clan de yakuzas local, le clan Maguro. Interdiction absolue de tuer qui que ce soit.
Le problème, c’est qu’Akira est à peu près aussi doué pour la vie normale qu’un requin blanc pour le tricot. Incapable de réprimer ses réflexes de tueur, socialement inadapté, il se retrouve embarqué dans des situations tantôt hilarantes, tantôt explosives — souvent les deux à la fois. À ses côtés, sa « sœur » et assistante Yōko Satō tente tant bien que mal de le canaliser.
Ce seinen manga — catégorie japonaise destinée à un lectorat adulte — est publié en 22 tomes chez Kōdansha (et édité en français par Pika Édition depuis 2021). Il a remporté le 41e prix du manga Kōdansha dans la catégorie « Général » et a été adapté en film live au Japon en 2019. Katsuhisa Minami y tient un équilibre précis entre tension, action et comédie. Comme Jacques Ramirez, Akira est un tueur légendaire contraint de jouer les types ordinaires — sauf que chez lui, c’est le quotidien lui-même qui devient le terrain miné. En somme, le même prétexte de départ que Ramirez, décliné à la japonaise sur 22 tomes, avec des rebondissements de plus en plus tordus au fil des volumes.
4. Habemus Bastard (Jacky Schwartzmann & Sylvain Vallée, 2024)

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Lucien est un homme de main efficace et méthodique. Enfin, il l’était — jusqu’à la fameuse chambre 311 de l’hôtel du Temple. Sa mission tourne mal, son patron veut sa peau, et il lui faut une planque. Prendre un avion, s’engager dans la Légion, changer de tête ? Trop banal. Lucien opte pour une solution plus… spirituelle : il enfile une soutane et se fait passer pour le nouveau curé de Saint-Claude, un village encaissé dans les massifs jurassiens. Sa première messe du dimanche dure dix minutes — hosties comprises — et se conclut par la sonnerie d’un téléphone dans une poche de sa soutane. Mais qu’importe : un paroissien en déduit que le père Philippe est « un curé moderne ».
Ce diptyque publié chez Dargaud réunit Sylvain Vallée (dessin, connu pour Il était une fois en France et Katanga) et Jacky Schwartzmann (scénario, romancier de polars reconnu, auteur de Demain c’est loin et Pension complète). L’humour noir est omniprésent, les dialogues claquent comme des répliques des Tontons flingueurs, et les personnages secondaires — du petit dealer paroissien à la call-girl lyonnaise — sont tous plus imprévisibles les uns que les autres. Le second tome, Un cœur sous une soutane, accélère sérieusement la cadence : le passé de Lucien lui revient en pleine figure et le paisible village jurassien se transforme en champ de bataille.
5. Valhalla Hotel (Pat Perna & Fabien Bedouel, 2021)

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Lemmy est un champion de tennis de table — muet, cheveux longs, regard impénétrable. Son coach, Malone — petit, gras, volubile et pas franchement diplomate — l’emmène à la finale régionale d’Albuquerque dans une Fiat 500 qui rend l’âme en plein Nouveau-Mexique. Les voilà coincés à Flatstone, un trou perdu peuplé de rednecks au schnaps, d’une mystérieuse communauté allemande et d’El Loco, un colosse mexicain fan de Motörhead. Leur refuge : le Valhalla Hotel, un motel tenu par l’inquiétante Frau Winkler. Au matin, Lemmy a disparu.
Cette trilogie publiée chez Comix Buro (Glénat) est née d’une idée de Fabien Bedouel (dessin et co-scénario), développée avec Pat Perna (scénario). Le duo, jusqu’alors spécialisé dans les récits historiques (Darnand, Kersten, Forçats), change radicalement de registre et se lâche avec une jubilation contagieuse. Ici, on est quelque part entre Fargo des frères Coen, Une nuit en enfer de Robert Rodriguez et un épisode de Banshee sous acide. Courses-poursuites en pick-up, fusillades à la roquette, hommes-cochons, nazis en culotte de peau et ping-pong : le cocktail est aussi absurde qu’efficace.
6. Tony Chu, détective cannibale (John Layman & Rob Guillory, 2009)

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L’inspecteur Tony Chu possède un don pour le moins encombrant : il est cibopathe. Chaque aliment qu’il ingère lui transmet des visions psychiques sur sa nature, son origine et son histoire. Fort utile quand il s’agit de résoudre un meurtre — nettement moins quand il faut goûter la victime pour identifier le coupable.
Créé par John Layman (scénario) et Rob Guillory (dessin), ce comics publié en 12 tomes chez Image Comics (et édité en français par Delcourt, collection Contrebande, à partir de 2010) installe son intrigue dans un univers d’anticipation où la vente de volaille est interdite suite à une épidémie de grippe aviaire. Tony, d’abord simple flic, se retrouve muté à la FDA — l’agence américaine de sécurité alimentaire, ici transformée en véritable force de police fédérale — où il côtoie des collègues aux pouvoirs tout aussi improbables. Parmi eux, Amelia Mintz, une journaliste « saboscrivneuse » : ses articles sont si évocateurs qu’ils font ressentir physiquement à ses lecteurs les saveurs (ou les horreurs) qu’elle décrit.
Le dessin cartoonesque et ultra-expressif de Rob Guillory, truffé de gags planqués dans chaque case, rend les scènes les plus répugnantes étrangement jubilatoires. Plus délirant que Ramirez, plus gore, plus inventif dans son univers, Tony Chu partage avec lui l’essentiel : l’art de faire rire avec des situations qui, sur le papier, n’ont rien de drôle. Et si vous trouvez que « c’est un régal » est un peu facile comme formule pour un comics sur un flic qui mange des cadavres — c’est pourtant la vérité.
7. Parker (Richard Stark & Darwyn Cooke, 2009)

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Parker n’a pas de prénom. C’est un braqueur professionnel, froid, méthodique, brutal. Trahi par la femme qu’il aimait et doublé par son associé, il traverse les États-Unis avec une seule idée en tête : récupérer son argent. La violence, chez lui, n’est pas une affaire de colère — c’est de la logistique.
Le personnage a été créé en 1962 par Donald Westlake sous le pseudonyme de Richard Stark, et ses romans sont considérés comme des piliers du polar américain. Entre 2009 et 2013, le Canadien Darwyn Cooke en a tiré quatre adaptations en bande dessinée — Le Chasseur, L’Organisation, Le Casse et Fun Island — publiées en français chez Dargaud et traduites par des pointures du genre (Tonino Benacquista, Matz, Doug Headline, Nicolas Richard). Fait notable : Westlake, qui avait toujours refusé à Hollywood le droit d’utiliser le nom « Parker » dans ses adaptations au cinéma, l’a accordé à Cooke après avoir constaté la fidélité de son approche. Westlake est décédé en 2008, avant la parution du premier album ; Cooke est mort en 2016.
Le dessin de Cooke, en bichromie bleutée, rappelle les illustrations de presse des années 1960 et donne au récit une élégance sèche, débarrassée de tout effet superflu. Chaque case va à l’essentiel. Si Tyler Cross figure déjà dans cette liste, Parker en est la source d’inspiration directe — et l’une des meilleures bandes dessinées de genre noir jamais publiées.
8. Lorna (Brüno, 2012)

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Henri Luxe-Butol, héritier d’un empire pharmaceutique, invente le Priaps, un « développeur pénien » qui va bouleverser la virilité mondiale. Son ex-assistant, Machin (c’est son nom), furieux de s’être fait voler la gloire, lui injecte un virus à base d’ADN de tarentule qui le métamorphose périodiquement en monstre arachnéen. Pendant ce temps, une extraterrestre sous la forme d’une femme nue de quarante mètres se crashe sur Terre et avale les hommes sur son passage. Et on n’a même pas encore parlé des surfeurs illuminés, du pingouin alien, du général paranoïaque et des actrices porno.
Publié chez Glénat dans la collection Treize Étrange, Lorna est un récit complet écrit et dessiné par Brüno — le même Brüno que celui de Tyler Cross. Ici, l’auteur travaille seul et se fait plaisir sans retenue. Le résultat est un road-movie halluciné en bichromie noir et orange, hommage sans complexe au cinéma bis — ces films à petit budget, souvent fantastiques ou érotiques, produits en marge des grands studios — et à la blaxploitation, le courant de films américains des années 1970 destinés au public afro-américain. On pense aussi aux productions fauchées de Roger Corman, roi de la série Z. Nicolas Petrimaux lui-même y a probablement puisé quelques idées pour Ramirez, tant les parentés sont visibles : l’Arizona en toile de fond, les fausses publicités, l’humour pulp, le goût du grand n’importe quoi savamment orchestré.
Attention toutefois : Lorna est réservé à un public averti. Les scènes explicites sont fréquentes, et la frontière entre la série Z et le contenu pour adultes est ici allègrement franchie.
9. Mutafukaz (Run, 2006)

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Angelino, dit Lino, est un loser comme il en existe des milliers à Dark Meat City, mégapole fictive de la côte Ouest californienne. Il squatte un hôtel miteux dans le quartier de Rios Rosas avec son pote Vinz — un type dont la tête est littéralement une boule noire enflammée (fils de Ghost Rider, peut-être, personne ne sait trop). Leur quotidien se résume à du zapping, du catch mexicain et de la débrouille. Jusqu’à un banal accident de scooter qui déclenche chez Angelino de violentes migraines, des hallucinations, et l’attention soudaine de mystérieux hommes en noir. Le banal vire très vite au cosmique.
Créée par Run (Guillaume Renard), scénariste, dessinateur et fondateur du Label 619 chez Ankama Éditions, Mutafukaz est une série en cinq tomes (plus une intégrale et plusieurs spin-offs). À sa sortie en 2006, le mélange — science-fiction des années 1950, hip-hop, catch, culture latino et séries Z — n’avait aucun équivalent dans la BD francophone. La série a depuis fédéré un public fidèle et donné naissance à un long-métrage d’animation coréalisé par Run et le Studio 4°C japonais en 2018.
Graphiquement, Mutafukaz ne ressemble à rien d’autre : les pages oscillent entre couleur et noir et blanc, le sens de lecture bascule parfois, les vues aériennes plongent dans le chaos urbain. C’est nerveux, inventif et bourré de clins d’œil à la pop culture. Là où Il faut flinguer Ramirez emprunte au film d’action des années 1980, Mutafukaz pioche dans les mêmes rayonnages du vidéoclub mais en ressort avec les cassettes du fond — celles que personne n’osait louer. En plus sombre, en plus punk, en plus barré.