De cape et de crocs est une série de bande dessinée en douze tomes, parue entre 1995 et 2016 aux éditions Delcourt, dans la collection Terres de Légendes. Scénarisée par Alain Ayroles et dessinée par Jean-Luc Masbou, elle narre les aventures de deux gentilshommes inséparables — Don Lope de Villalobos y Sangrin, loup espagnol, et Armand Raynal de Maupertuis, renard gascon — lancés à la poursuite du fabuleux trésor des îles Tangerines dans l’Europe du XVIIe siècle. De geôles en galères, de la Méditerranée à la Lune, leur périple les entraîne dans une épopée où se croisent duels au fleuret, tirades en alexandrins, commedia dell’arte et clins d’œil à Molière, Dumas, Jules Verne ou Cyrano de Bergerac. La série a fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales et radiophoniques, et s’est imposée comme un classique de la bande dessinée francophone.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques pistes.
1. Garulfo (Alain Ayroles et Bruno Maïorana, 1995)

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On reste en famille. Avant même De cape et de crocs, Alain Ayroles avait déjà donné libre cours à son goût pour les récits à tiroirs et les références littéraires avec Garulfo, sa première série, coécrite aux Beaux-Arts d’Angoulême avec son complice Bruno Maïorana au dessin et Thierry Leprévost aux couleurs. Six tomes, publiés chez Delcourt entre 1995 et 2002, composent cette relecture malicieuse des contes de fées.
Garulfo est une grenouille. Une grenouille qui en a assez de sa condition de batracien et qui rêve de devenir un homme, fascinée qu’elle est par l’ingéniosité et la puissance de ces bipèdes. Grâce au sortilège d’une sorcière et au baiser — non pas d’une princesse, mais de Pipa, une simple servante — Garulfo obtient forme humaine et se retrouve propulsé à la cour du royaume de Brandelune. La désillusion est rapide : jalousie, cruauté, fourberie… les humains se révèlent bien moins admirables vus de l’intérieur.
Le premier cycle (tomes 1 et 2) pose les bases d’un conte philosophique au regard acide sur l’espèce humaine. Le second cycle (tomes 3 à 6) change de braquet : Garulfo et le prince Romuald, odieux héritier du trône transformé en grenouille par la même sorcière, échangent involontairement leurs apparences. Pour retrouver chacun son corps, les voilà condamnés à faire équipe — ce qui, vu le caractère de Romuald, n’a rien d’une partie de plaisir. Les références aux contes de Perrault et des frères Grimm abondent : on croise le Petit Poucet, le Chat botté, un dragon, une Belle au bois dormant un peu défraîchie.
Si vous avez aimé l’humour d’Ayroles et sa façon de dynamiter les codes du récit d’aventures, Garulfo constitue le prolongement le plus naturel de De cape et de crocs — avec un message écologiste et humaniste en prime, porté par une grenouille idéaliste dont l’optimisme résiste à tout.
2. Les Indes fourbes (Alain Ayroles et Juanjo Guarnido, 2019)

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La rencontre entre le scénariste de De cape et de crocs et le dessinateur de Blacksad avait de quoi susciter des attentes colossales. Les Indes fourbes les a non seulement satisfaites, mais largement dépassées — en témoignent le Prix Landerneau 2019, le Grand prix de la critique 2020 et le Prix des libraires de bande dessinée 2020, entre autres.
L’album (un récit complet de 160 pages au grand format, publié chez Delcourt) s’inscrit dans la lignée d’un classique de la littérature espagnole : Le Buscón, roman picaresque de Francisco de Quevedo publié en 1626, qui relate les infortunes d’un truculent vaurien nommé don Pablos de Ségovie. À la fin de ce roman, don Pablos embarque pour les « Indes » — et Quevedo annonce une suite qu’il n’écrira jamais. Ayroles s’empare de ce fil laissé en suspens pour inventer la suite des tribulations de cette fripouille sur le continent américain, au cœur du Siècle d’or espagnol.
Tour à tour misérable et richissime, adoré et conspué, don Pablos traverse le Nouveau Monde des pics de la Cordillère des Andes aux méandres de l’Amazone, toujours à la recherche du mythique Eldorado. Le récit fonctionne comme un puzzle : un prologue mystérieux, trois chapitres et un épilogue qui éclairent rétrospectivement l’ensemble. On a souvent comparé la structure narrative à celle d’Usual Suspects — et la comparaison n’est pas usurpée.
Les aquarelles de Guarnido sont somptueuses : jungles moites, salons cossus, batailles sous le soleil. Quant aux dialogues d’Ayroles, ils conservent cette verve et cette truculence que l’on connaît, appliquées cette fois à un registre plus réaliste. Un album qui se relit avec un plaisir intact, tant chaque lecture révèle de nouveaux détails — jusqu’à un certain clin d’œil à Tintin pour les plus attentif·es.
3. Le Baron (Jean-Luc Masbou, 2020)

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Si Ayroles s’est tourné vers le pícaro espagnol après De cape et de crocs, Masbou, lui, a rendu visite à un autre grand affabulateur de la littérature européenne : Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen, personnage historique allemand du XVIIIe siècle dont les récits extravagants ont été compilés et publiés par Rudolf Erich Raspe, puis popularisés au cinéma par Terry Gilliam en 1988.
Cet album — le premier de Masbou en tant qu’auteur complet (scénario, dessin et couleurs) — ne se contente pas d’adapter les aventures du baron. Il les met en perspective. Le point de départ : à l’automne de sa vie, le baron de Münchhausen, retiré dans son château du Weserbergland, découvre qu’un colporteur vend au village un livre consacré à ses exploits. Ce livre, c’est celui de Raspe. Et le baron n’est pas du tout d’accord avec la version imprimée de ses histoires. Il décide de rétablir la vérité — sa vérité — et de raconter lui-même ses aventures à un public de villageois médusés.
Le dispositif narratif permet à Masbou de jouer sur les mises en abyme : le baron réagit au livre, corrige, complète, embellit (ou non ?), et chaque nouveau récit est l’occasion d’un changement de registre graphique. Gravures russes, spectacle de marionnettes, toile de Jouy pour les scènes de chasse, motifs orientaux pour les campagnes contre les Turcs… La variété est réjouissante. Mais par-dessus tout, l’album pose une question qui résonne avec De cape et de crocs : que vaut une histoire si elle n’est plus incarnée par la voix de celui qui la raconte ? Le livre tue-t-il le conteur, ou lui offre-t-il l’immortalité ? Les habitué·es du verbe haut et des bretteurs gascons de Masbou retrouveront ici cette même jubilation du récit, doublée d’une mélancolie douce.
4. Le Scorpion (Stephen Desberg et Enrico Marini, 2000)

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Changement de registre : on quitte l’humour et les conteurs pour un roman de cape et d’épée pur jus, version sombre et flamboyante. Le Scorpion, publié chez Dargaud depuis 2000, est scénarisé par Stephen Desberg et dessiné (pour les douze premiers tomes) par Enrico Marini.
Nous sommes dans la Rome du XVIIIe siècle. Pour les habitants des bas quartiers, il est le Scorpion : un bretteur redoutable que les hommes évitent et que les femmes recherchent. Pour ceux de la haute ville, il est Armando Catalano, trafiquant de reliques sacrées qui sait dénicher dans les catacombes les ossements de saints que prélats et princes s’arrachent à prix d’or. Pour le cardinal Trebaldi, maître implacable d’une milice de moines-guerriers, il est surtout un témoin gênant qu’il faut éliminer. Car le Scorpion porte sur l’épaule un tatouage infamant — celui-là même qui a conduit sa mère au bûcher.
La série se déploie sur quatre cycles : les intrigues autour du pape et de son assassinat, la quête en Terre sainte, la révélation des origines du Scorpion et ses liens avec la famille Trebaldi, et enfin le secret étrusque de cette puissante lignée. Chaque tome apporte son lot de duels, de trahisons et de retournements. On pense à Fanfan la Tulipe, à Cartouche, au Bossu — Desberg ne cache d’ailleurs pas ses influences. Le dessin de Marini, avec ses couleurs chaudes et ses compositions cinématographiques, fait le reste.
Les deux premiers cycles (tomes 1 à 6) constituent un point d’entrée idéal. Depuis le tome 13, Luigi Critone a repris le dessin — choisi par Marini lui-même — et la série poursuit son cours avec de nouvelles intrigues.
5. Donjon Zénith (Joann Sfar et Lewis Trondheim, 1998)

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Si De cape et de crocs revisitait le roman de cape et d’épée avec des animaux anthropomorphes, Donjon fait subir le même traitement à l’heroic fantasy — et aux jeux de rôle par la même occasion. Créée en 1998 par Joann Sfar et Lewis Trondheim, publiée chez Delcourt, la série Donjon est un projet pharaonique : plus de soixante-six albums répartis en huit sous-séries, avec l’ambition (probablement facétieuse) d’atteindre les 300 tomes.
Donjon Zénith est le cœur de cet édifice. C’est l’âge d’or du Donjon, une forteresse truffée de pièges, de monstres et d’objets magiques, gérée comme une entreprise par le Gardien. Le personnage principal, Herbert de Vaucanson — un canard pas franchement taillé pour l’héroïsme — se retrouve par erreur embringué dans des missions qui le dépassent, accompagné de Marvin le dragon, guerrier colérique et loyal. Les premiers tomes sont dessinés par Trondheim dans un style volontairement dépouillé ; Boulet a pris la relève à partir du tome 7 (2019), avec un souffle graphique renouvelé.
L’univers de Terra Amata se déploie sur trois époques principales : Donjon Potron-Minet (les origines, dessinées par Christophe Blain), Donjon Zénith (l’apogée) et Donjon Crépuscule (la fin, dessinée par Sfar), auxquelles s’ajoutent les Monsters, les Parade et les Antipodes. On peut lire Zénith de façon autonome, mais le plaisir se décuple quand on repère les liens entre les époques. Sous la parodie et l’humour absurde, la série construit un univers d’une cohérence surprenante, où les gags des premiers tomes prennent un sens nouveau à la lumière des révélations ultérieures.
6. Le Château des étoiles (Alex Alice, 2014)

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Et si la conquête de l’espace avait eu lieu en 1869 ? C’est la prémisse de cette série publiée par les éditions Rue de Sèvres, imaginée et entièrement réalisée en aquarelle par Alex Alice. Le Château des étoiles se déroule dans un XIXe siècle uchronique, nourri de références à Jules Verne et au romantisme européen : un monde où l’éther — cette substance dont la communauté scientifique du XIXe siècle pensait qu’elle remplissait l’espace — existe bel et bien et peut servir de source d’énergie.
En 1868, Marie Dulac, scientifique, disparaît lors d’un vol en ballon à la frontière de l’atmosphère. Un an plus tard, son fils Séraphin et son père reçoivent une lettre anonyme : son carnet de bord a été retrouvé. La piste les conduit dans les contreforts des Alpes, au château de Neuschwanstein — ou plutôt au Château des étoiles, où le roi Ludwig II de Bavière a entrepris en secret la construction d’un éthernef, un vaisseau spatial de cuivre et de bois. S’ensuit une odyssée interplanétaire qui mène nos héros sur la Lune, sur Mars et même sur Vénus, sur fond de rivalités géopolitiques entre les grandes puissances européennes.
Alain Ayroles a d’ailleurs collaboré à l’écriture des deux premiers volumes et a scénarisé la série dérivée Les Chimères de Vénus. Ce n’est pas un hasard : on retrouve dans Le Château des étoiles ce même goût pour l’aventure feuilletonesque, les personnages attachants et le sens de l’émerveillement. L’aquarelle d’Alex Alice, lumineuse et d’une précision éblouissante, confère à chaque planche une qualité picturale rare. La série s’adresse aussi bien aux jeunes lecteur·ices qu’aux adultes nostalgiques de De la Terre à la Lune.
7. Bone (Jeff Smith, 1991)

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Que se passerait-il si l’on projetait Picsou, Mickey et Dingo au beau milieu du Seigneur des anneaux ? C’est, en substance, le pari de Bone, série américaine créée, écrite et dessinée par Jeff Smith en autoproduction à partir de 1991, puis traduite en français chez Delcourt — avec, détail savoureux, cinq tomes traduits par un certain Alain Ayroles.
Trois cousins Bone — Fone Bone, le courageux et rêveur lecteur de Moby Dick ; Phoney Bone, escroc cupide et incorrigible ; Smiley Bone, éternel optimiste au cigare vissé aux lèvres — sont chassés de leur ville de Boneville et atterrissent dans une vallée mystérieuse. Ils y rencontrent Thorn, une jeune fille au passé obscur, et sa grand-mère, Mamie Ben, vieille dame capable de battre un troupeau de vaches à la course et de tenir tête à une armée de rats-garous. Un dragon fumeur de cigarettes rôde dans les parages. Et une guerre ancestrale menace de reprendre.
Le génie de Smith tient à un contraste visuel saisissant : les Bones, rondouillards et cartoonesques, évoluent au milieu de personnages humains au trait réaliste et de paysages d’une grande finesse. Ce choc graphique reflète celui du récit : Bone commence comme une comédie burlesque avant de basculer, progressivement et avec une maîtrise admirable, vers l’épopée sombre et l’émotion pure. Le tout en plus de 1 300 pages, récompensées par de multiples Prix Eisner et le Prix du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême en 1996.
Comme De cape et de crocs, Bone démontre qu’on peut être à la fois très drôle et profondément émouvant, croiser les références (Tolkien, Pogo, les classiques Disney) avec une vision d’auteur singulière, et parler à tous les âges.
8. Grandville (Bryan Talbot, 2009)

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Dernier arrêt, et non des moindres : Grandville, série en cinq tomes créée par le Britannique Bryan Talbot, publiée en France par les éditions Delirium (après un premier passage chez Milady). On quitte ici les galères méditerranéennes et les châteaux de contes pour un polar steampunk peuplé d’animaux anthropomorphes — dans un Paris de la Belle Époque qui n’a jamais existé.
Le postulat : Napoléon a gagné. L’Angleterre a été envahie, la famille royale guillotinée, et l’Europe entière est passée sous domination française pendant près de deux siècles. Quelque vingt-trois ans après l’indépendance de la Grande-Bretagne (devenue une République socialiste), l’inspecteur Archibald LeBrock de Scotland Yard — un blaireau massif au tempérament fougueux — est dépêché à Paris (rebaptisée Grandville) pour enquêter sur une série de crimes liés à des complots politiques. Son associé, Roderick Ratzi, un rat au flegme imperturbable, l’accompagne dans cette capitale opulente où les tensions sociales grondent sous les dorures.
L’univers de Talbot est un vertige de références. Le pseudonyme de la série est celui de Jean-Jacques Grandville (Jean Ignace Isidore Gérard), caricaturiste français du XIXe siècle célèbre pour ses animaux anthropomorphes ; les décors s’inspirent des visions futuristes d’Albert Robida ; et chaque case regorge de clins d’œil : on croise Bécassine en femme de chambre, Spirou en garçon d’étage, des humains (appelés « pâtes à pain ») relégués au rang de curiosités. Talbot truffe ses planches de pastiches d’affiches Art nouveau, de tableaux de maîtres et de caméos de personnages de BD.
Sous le vernis du divertissement, la série aborde avec un mordant certain les questions de domination coloniale, de manipulation politique et de lutte des classes. Le tout porté par des intrigues solides, des scènes d’action cinématographiques et un sens du détail récompensé en 2024 par l’intronisation de Bryan Talbot au Will Eisner Comic Awards Hall of Fame. Un régal pour quiconque a aimé l’alliage d’aventure, d’érudition et de panache de De cape et de crocs — transposé dans un registre plus sombre, mais tout aussi jubilatoire.