Blake et Mortimer est une série de bande dessinée créée par le dessinateur et scénariste belge Edgar P. Jacobs en 1946, prépubliée dans le tout premier numéro du Journal de Tintin. Elle met en scène le capitaine Francis Blake, directeur du MI5 (le contre-espionnage britannique), et son ami le professeur Philip Mortimer, physicien nucléaire, aux prises avec des complots géopolitiques, des inventions redoutables et autres mystères archéologiques — le tout sous la menace quasi permanente de leur ennemi juré, le colonel Olrik.
La série se situe à la croisée de la science-fiction, de l’espionnage et du fantastique, avec un souci de documentation poussé et un dessin inscrit dans la tradition de la ligne claire — ce style graphique né en Belgique, aux contours nets et aux couleurs aplaties, dont Hergé est le représentant le plus connu. Depuis la mort de Jacobs en 1987, de nombreux auteurs ont poursuivi la série, qui compte aujourd’hui plus de trente albums.
Si vous venez de refermer La Marque jaune ou Le Piège diabolique et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici d’autres séries dans la même veine qui devraient vous occuper un moment.
1. Lefranc (Jacques Martin, 1952)

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Trois ans après avoir créé le jeune esclave gaulois Alix, Jacques Martin donne naissance à un héros résolument contemporain : Guy Lefranc, journaliste-reporter au quotidien Le Globe. Tout commence lors d’une visite dans les Vosges, où Martin découvre un tunnel ferroviaire inachevé rempli d’armes allemandes abandonnées — dont un missile V1 préparé pour frapper Paris. De cette trouvaille naît La Grande Menace, premier album de la série, publié dans Tintin en 1952 : une organisation clandestine occupe une base souterraine dans les vestiges de la ligne Maginot et menace de détruire Paris si une colossale rançon n’est pas versée.
Guy Lefranc est blond, solitaire, pilote d’avion et amateur de belles automobiles — sa Simca, puis son Alfa Romeo Giulietta Sprint Veloce rouge, font partie du décor au même titre que les intrigues. Ses enquêtes le confrontent à des périls nucléaires, des guerres du pétrole, des actes terroristes et des complots technologiques, souvent orchestrés par son adversaire récurrent, le redoutable Axel Borg. À ses côtés, on croise le jeune Jeanjean, un scout intrépide rencontré dès le premier album, et le commissaire Renard, allié moustachu à la pipe désuète.
Ce qui rapproche Lefranc de Blake et Mortimer, c’est d’abord une filiation directe : Martin a longtemps travaillé au Studio Hergé, et l’influence de Jacobs est très nette dans La Grande Menace. Les scénarios collent à l’actualité de leur époque — menace atomique dans les années 1950, terrorisme et clonage dans les décennies suivantes — avec un sérieux inhabituel pour une BD publiée dans un hebdomadaire jeunesse. D’abord assuré par Martin seul, le dessin passe ensuite aux mains de Bob de Moor puis de Gilles Chaillet, sans perdre son ancrage dans la ligne claire. Les amateur·ice·s de courses-poursuites en voitures de collection et de bases secrètes trouveront ici de quoi faire.
2. Yoko Tsuno (Roger Leloup, 1970)

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Avant de créer sa propre série, Roger Leloup a passé quinze ans comme assistant aux Studios Hergé, où il a notamment dessiné le jet du milliardaire Carreidas dans Vol 714 pour Sydney. Quand Jacques Martin lui propose de reprendre Lefranc, Leloup décline — il préfère inventer ses propres personnages. C’est ainsi que voit le jour, en septembre 1970 dans les pages du Journal de Spirou, Yoko Tsuno, ingénieure japonaise en électronique.
Yoko est l’une des premières héroïnes de la BD franco-belge à occuper un rôle jusqu’alors réservé aux hommes. Scientifique, femme d’action, loyale et autonome, elle parcourt le monde (et l’espace) en compagnie de ses deux acolytes, Vic Vidéo et Pol Pitron. Ses aventures oscillent entre fantastique et science-fiction : elle voyage dans le temps jusqu’à la Bruges du XVe siècle, découvre les Vinéens — un peuple extraterrestre réfugié dans les profondeurs de la Terre après la destruction de sa planète d’origine — et adopte une fillette, Rosée du matin, née de ce peuple. Autrement dit, le spectre est large : on passe d’une enquête technologique en Allemagne à une épopée interplanétaire sans que la série perde sa cohérence.
Yoko Tsuno a des points communs évidents avec Blake et Mortimer, sans en être un décalque. Leloup partage avec Jacobs le goût de la documentation, le format classique de 48 planches et l’héritage de la ligne claire. Mais là où Jacobs jouait sur le mystère et la grandiloquence, Leloup privilégie une tonalité humaniste : Yoko préfère la diplomatie à l’affrontement, et la série accorde une place inhabituelle aux liens affectifs entre les personnages. Les engins, les tenues, les décors : tout est reproduit avec un soin qui reflète les passions de l’auteur pour le modélisme et l’aéronautique. La série compte 31 albums, tous écrits et dessinés par Leloup seul — en plus de cinquante ans de carrière.
3. Victor Sackville (François Rivière, Gabrielle Borile et Francis Carin, 1986)

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L’Angleterre n’a pas attendu James Bond pour envoyer des espions sur le terrain. Bien avant le célèbre agent de Ian Fleming, Sa Majesté — George V, en l’occurrence — pouvait compter sur Victor Sackville, agent de l’Intelligence Service sous le nom de code X67. Ce dandy au service de la Couronne se voit confier des missions à travers l’Europe, alors que gronde la Première Guerre mondiale.
La série naît au début des années 1980 de la rencontre entre le dessinateur liégeois Francis Carin, la critique de BD Gabrielle Borile et le scénariste François Rivière. Borile, qui élabore des récits autour de la Grande Guerre, fait appel à Rivière pour co-écrire les scénarios. Les premiers épisodes, comme Le Code Zimmermann — du nom du fameux télégramme par lequel l’Allemagne proposait en 1917 une alliance secrète au Mexique contre les États-Unis —, plongent le lecteur·ice dans un univers de cryptographie, de réseaux clandestins et de diplomatie secrète.
Francis Carin, dont le trait s’inscrit dans la droite ligne de Jacobs et de la tradition réaliste du Journal de Tintin, reconstitue avec rigueur les décors de l’époque : gares, tranchées, palaces, ports de pêche hollandais. De l’Égypte au Mexique, de Bruxelles à Québec, les intrigues s’appuient sur des événements et des figures réels de la Première Guerre mondiale, mais les scénaristes savent ménager le suspense et les coups de théâtre. Les personnages féminins, selon qu’ils sont écrits par Rivière ou par Borile, vont de la femme éprise d’un homme inaccessible à la femme fatale qui n’hésite pas à tirer et dont l’objectif est de piéger Sackville. La série s’achève en 2010 après 23 albums.
4. Ric Hochet (Tibet et André-Paul Duchâteau, 1963)

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Tout commence en 1955 : le dessinateur Tibet, alors jeune créateur du cow-boy humoristique Chick Bill, convainc son ami André-Paul Duchâteau — journaliste et auteur de polars dès l’adolescence — de lui écrire des énigmes policières pour le Journal de Tintin. Apparaît alors un petit vendeur de journaux futé nommé Ric Hochet qui, en quatre planches, démasque des espions. Le personnage plaît. En 1961, il devient le héros d’une série à part entière.
Ric Hochet est un journaliste au quotidien La Rafale, mais c’est surtout un détective obstiné : sportif, joueur d’échecs redoutable, il repère ce que la police ne voit pas. Il résout ses affaires avec l’aide du commissaire Bourdon — dont le physique est un clin d’œil au Commissaire Bourrel, personnage de la célèbre série policière télévisée française Les Cinq dernières minutes (1958–1996). Face à lui revient régulièrement le Caméléon, criminel insaisissable et maître du déguisement. Les enquêtes flirtent parfois avec le fantastique — vampires, fantômes, maisons hantées — mais le dénouement reste toujours rationnel : le surnaturel n’est jamais que le masque d’une machination bien humaine.
La série totalise 78 albums — environ un album tous les neuf mois pendant plus de quarante ans, un rythme de métronome. Les premiers tomes trahissent quelques maladresses de jeunesse, mais la mécanique se rode vite : dès Les Spectres de la nuit, Enquête dans le passé ou Les Signes de la peur, les intrigues sont solidement charpentées. Les amateur·ice·s de Blake et Mortimer retrouveront ici l’esprit du Journal de Tintin, le goût des fausses pistes bien construites et le plaisir d’une intrigue qui se dénoue dans les dernières pages.
5. Harry Dickson (Christian Vanderhaeghe et Pascal J. Zanon, 1986)

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Harry Dickson est un personnage né dans les années 1930 sous la plume de l’écrivain belge Jean Ray, qui avait transformé une banale série de fascicules policiers néerlandais en récits bien plus ambitieux, à mi-chemin entre le roman policier et le fantastique. Surnommé le « Sherlock Holmes américain », Dickson s’attaque à des affaires où l’enquête côtoie l’étrange. L’adaptation en BD, confiée au scénariste Christian Vanderhaeghe et au dessinateur Pascal J. Zanon, transpose ces récits dans les années 1930, à la veille du second conflit mondial.
Dessinateur minutieux, Zanon livre un travail graphique qui évoque d’emblée Blake et Mortimer — et pour cause : Vanderhaeghe est cofondateur des Éditions Blake et Mortimer, et la filiation est pleinement revendiquée. Harry Dickson, accompagné de son inséparable Tom Wills, affronte des organisations criminelles, voyage à travers l’Europe (France, Allemagne, URSS, Écosse) et entretient avec la belle et dangereuse Georgette Cuvelier, cheffe de la Bande de l’Araignée, une relation d’adversaires teintée d’attirance réciproque — on ne sait jamais tout à fait de quel côté Georgette va pencher.
Publiée chez Art & B.D. avec une diffusion Dargaud, la série avance à un rythme posé — environ un album tous les trois ans — qui s’explique par le travail de documentation de Zanon, soucieux de coller à la réalité des lieux et des époques. Les intrigues, librement adaptées de Jean Ray, privilégient le suspense policier et les jeux d’espionnage par rapport au surnaturel des romans d’origine. Neuf albums sont signés par le duo fondateur avant que Zanon, touché par la maladie, ne passe la main au dessinateur Philippe Chapelle.
6. Max Fridman (Vittorio Giardino, 1982)

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Ancien ingénieur en électronique reconverti dans la bande dessinée en 1978, l’Italien Vittorio Giardino crée avec Max Fridman une série d’espionnage qui se déroule dans l’Europe des années 1930, entre montée du nazisme, stalinisme et guerre d’Espagne. Fridman est un ex-agent du 2e bureau — le service de renseignement militaire français de l’époque —, retiré à Genève avec son ex-femme Ada et sa fille Esther. Juif, barbu, fumeur de pipe, toujours tiré à quatre épingles sous son feutre, il mène officiellement une carrière de négociant en tabacs — jusqu’à ce qu’on le contraigne à reprendre du service.
Le premier album, Rhapsodie hongroise, l’envoie à Budapest pour enquêter sur l’élimination des agents du réseau français « Rhapsodie ». Qui les a liquidés ? Le NKVD (la police secrète soviétique) ? L’Abwehr (le renseignement militaire allemand) ? Le deuxième, La Porte d’Orient, le projette à Istanbul, au milieu d’une fourmilière de Russes blancs exilés, d’agents secrets soviétiques, de diplomates anglais et de trafiquants d’opium. Les tomes suivants le plongent dans la guerre d’Espagne (1936–1939), où le siège de Madrid et les luttes fratricides entre factions républicaines servent d’arrière-plan à des récits où chaque décision peut coûter la vie.
Les critiques ont souvent rapproché Max Fridman des romans d’espionnage de Graham Greene et des films d’Alfred Hitchcock (période anglaise, avant son départ pour Hollywood). C’est mérité : les scénarios de Giardino reposent sur le double jeu, la trahison et l’isolement des agents de terrain, loin de l’héroïsme flamboyant. Son dessin, d’une netteté et d’une élégance qui doivent autant à Hergé qu’à la tradition graphique italienne, accorde un soin particulier à l’architecture, aux costumes et aux véhicules de l’entre-deux-guerres — on sent l’ancien ingénieur derrière chaque perspective. La série a été rééditée en 2025 chez Glénat dans un nouveau format, intégralement retraduit et relettré.
7. Bob Morane (Henri Vernes et Gérald Forton, 1962)

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Bob Morane est d’abord un personnage de roman, créé en décembre 1953 par le Belge Henri Vernes pour la collection « Marabout Junior ». Français au visage osseux, aux cheveux en brosse et aux yeux gris, éternellement âgé de 33 ans, Morane est un aventurier-justicier : un album l’envoie dans la jungle birmane traquer des trafiquants d’ivoire, le suivant l’expédie dans un laboratoire souterrain face à une arme bactériologique, un troisième le projette dans un futur parallèle. Espionnage, science-fiction, aventure exotique : aucun genre ne lui fait peur. Son compagnon de toujours, l’Écossais Bill Ballantine — colosse roux de deux mètres, descendant du clan McGuiliguidy, dont les poings ont « la taille d’une tête d’enfant » — assure la partie musclée des opérations.
L’adaptation en BD débute en 1960, d’abord sous le crayon de Dino Attanasio, puis de Gérald Forton à partir de 1962. C’est Forton qui installe visuellement la série : son trait réaliste et nerveux donne corps aux voyages exotiques, aux créatures improbables et aux affrontements récurrents avec l’Ombre Jaune, antagoniste d’origine mongole, génie du mal et savant fou dont l’ambition de domination mondiale ferait passer le colonel Olrik pour un petit joueur.
Bob Morane séduira les lecteur·ice·s de Blake et Mortimer par son mélange d’aventure, de science-fiction et d’espionnage, mené à un rythme effréné et dans des décors qui changent à chaque album. Plus de 200 romans et une soixantaine d’adaptations en BD (par Forton, puis William Vance et Coria) ont ancré le personnage dans la culture populaire belge, puis francophone. Le groupe Indochine lui a même consacré une chanson en 1982 — L’Aventurier —, preuve que le personnage a largement débordé le cadre de la BD.
8. Dan Cooper (Albert Weinberg, 1954)

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Créée en novembre 1954 pour le Journal de Tintin, la série Dan Cooper est la réponse directe du Lombard au Buck Danny de l’hebdomadaire concurrent Spirou. Son auteur, Albert Weinberg, a fait ses classes comme assistant de Victor Hubinon sur Buck Danny lui-même : il connaît donc le genre sur le bout des ailes.
Le major Dan Cooper est un pilote d’essai canadien-français de la Royal Canadian Air Force (RCAF), ingénieur en aéronautique comme son père. Ses aventures le placent aux commandes des appareils les plus divers : Lockheed F-104 Starfighter, prototypes futuristes, capsules spatiales Mercury, Gemini ou Apollo. Les premiers albums lorgnent franchement vers la science-fiction : dans Cap sur Mars, Cooper atteint carrément Déimos, l’un des satellites de Mars, à bord d’une fusée interplanétaire. Puis la série se recentre sur une veine purement aéronautique — essais en vol, sabotages sur les bases militaires, courses contre la montre pour récupérer un appareil volé ou sauver un pilote abattu derrière le rideau de fer —, avec la guerre froide en toile de fond. Weinberg, qui est à la fois scénariste et dessinateur, aime aussi décrire la vie quotidienne des pilotes : les amitiés, les rivalités, les tensions entre équipiers lors de démonstrations acrobatiques.
Et puis il y a l’anecdote : c’est cette BD qui a donné — involontairement — son pseudonyme au plus célèbre pirate de l’air de l’histoire américaine. En 1971, un homme embarque sous le nom de « Dan Cooper » sur un vol Northwest Orient Airlines, exige une rançon de 200 000 dollars, puis saute en parachute depuis le Boeing 727 en plein vol. Il n’a jamais été retrouvé. Les enquêteurs du FBI pensent que le pirate connaissait la BD — dont certains épisodes comportent précisément des scènes de saut en parachute. L’affaire reste non élucidée à ce jour. La série, elle, compte 41 albums publiés entre 1957 et 1992.
9. Les Trois Fantômes de Tesla (Richard Marazano et Guilhem, 2016)

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En 1942, à New York, le reporter du Daily Worker — le quotidien du Parti communiste américain — T.S. Billing enquête sur la disparition mystérieuse du scientifique Nikola Tesla, inventeur serbo-américain de génie, pionnier du courant alternatif et rival malheureux de Thomas Edison. Au même moment, l’adolescent Travis emménage dans un appartement de l’East Side de Manhattan et découvre que son étrange voisin de palier, un certain Kaolin Slate, n’est peut-être pas celui qu’il prétend être. Rumeurs de débarquement de sous-marins allemands sur la côte est, apparitions inexpliquées sur les bords de l’East River, mise sous tutelle des laboratoires d’Edison par le FBI : en quelques pages, le piège se referme.
Cette trilogie signée Richard Marazano (scénario et couleurs) et Guilhem (dessin), publiée au Lombard, est sans doute la série récente la plus proche de l’esprit des premiers Blake et Mortimer. L’esthétique est dite « dieselpunk » — un cousin du steampunk, qui situe ses récits d’histoire alternative non pas à l’ère de la vapeur victorienne, mais dans l’entre-deux-guerres, avec des moteurs à combustion, de l’acier et de l’électricité. Ici, la technologie de Tesla — rayon de la mort, téléportation, armes secrètes — pourrait changer le cours du conflit mondial, et les grandes puissances se disputent cet héritage.
Le dessin de Guilhem rend palpable le New York des années 1940 : immeubles de brique noircis par la suie, rues désertes après le couvre-feu, affiches de propagande sur les murs, silhouettes en imperméable qui vous surveillent depuis le trottoir d’en face. Construites en contre-plongée avec des éclairs dorés en relief, les couvertures rappellent les compositions théâtrales des albums de Jacobs. La série a été sélectionnée au festival d’Angoulême 2017 et nommée pour le prix du public.