L’Arabe du futur est une série de bandes dessinées autobiographiques en six tomes, écrite et dessinée par Riad Sattouf, publiée chez Allary Éditions entre 2014 et 2022. Né en 1978 d’un père syrien et d’une mère française, l’auteur y retrace son enfance et son adolescence entre la Libye de Kadhafi, la Syrie d’Hafez Al-Assad et la Bretagne. Chaque pays a sa couleur dominante — jaune pour la Libye, rose ou rouge pour la Syrie, bleu pour la France — et l’ensemble parvient à faire rire sur des sujets qui n’ont rien de drôle. La série s’est vendue à plus de 3,5 millions d’exemplaires, a été traduite en 23 langues et a reçu le Fauve d’or au Festival d’Angoulême en 2015.
Si vous cherchez des lectures similaires, voici des bandes dessinées qui partagent un ou plusieurs de ses ingrédients : une enfance sous un régime autoritaire, la petite histoire prise dans les remous de la grande, la question de l’exil, ou tout simplement le regard d’un·e enfant sur un monde d’adultes qui ne tourne pas rond.
1. Moi, Fadi, le frère volé (Riad Sattouf, 2024)

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Le « trou noir » de L’Arabe du futur avait un prénom : Fadi. Dans le quatrième tome de la saga, les lecteur·ices assistaient, sidéré·es, à l’enlèvement du benjamin de la famille Sattouf par leur père, qui l’emmenait en Syrie. Avec Moi, Fadi, le frère volé, Riad Sattouf revient sur cet épisode — mais cette fois, le narrateur n’est plus Riad : c’est Fadi lui-même.
L’album repose sur de longs entretiens réalisés en 2011 et 2012, lors des retrouvailles entre les deux frères après presque vingt ans de séparation. Fadi, qui avait entre-temps oublié le français et ne parlait plus qu’arabe, a livré des souvenirs d’une précision remarquable. Le premier tome couvre la période 1986-1994 et raconte d’abord une enfance heureuse en Bretagne — les jeux dans le jardin de la grand-mère au cap Fréhel, la tendresse de la mère — avant de basculer dans le drame de l’arrachement.
Le résultat déstabilise : des scènes déjà lues dans L’Arabe du futur réapparaissent, mais vues par Fadi — un peu comme dans Rashômon d’Akira Kurosawa, où le même événement est raconté par plusieurs témoins et prend un sens différent à chaque version. Le Riad de ces pages n’a rien de l’enfant angélique qu’il dépeignait lui-même : Fadi se souvient d’un grand frère peu attentionné, voire dur avec lui. Le portrait du père, déjà sévère dans la saga d’origine, s’assombrit encore : l’homme apparaît plus cynique, plus calculateur. Comme dans L’Arabe du futur, les couleurs portent un sens : le jaune cède progressivement la place au rouge à mesure que la violence de l’enlèvement se rapproche. Deux tomes supplémentaires sont annoncés.
2. Les Cahiers d’Esther (Riad Sattouf, 2016-2024)

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Chaque semaine pendant neuf ans, une jeune fille parisienne dont le vrai prénom reste secret s’est confiée à Riad Sattouf. Il a tiré de ces conversations neuf tomes publiés chez Allary Éditions, d’Histoires de mes 10 ans à Histoires de mes 18 ans, d’abord prépubliés dans L’Obs sous forme de planches bichromiques.
L’idée de départ, de l’aveu même de Sattouf, était « un peu folle » : suivre une enfant ordinaire — ni pauvre ni riche, ni première de la classe ni cancre — de ses dix ans jusqu’à sa majorité, et voir comment le monde la façonne autant qu’elle le commente. On y croise Kendji Girac, les premiers comptes Instagram, Parcoursup, le Covid, et même Poutine. Les tics de langage évoluent d’un tome à l’autre, du « trop délire » de l’école primaire au « c’est chaud » de la terminale, et c’est cette fidélité au réel qui donne à la série tout son intérêt.
Sattouf ne corrige pas Esther, ne lui fait pas la leçon : quand elle est injuste ou cruelle — et elle l’est parfois —, il dessine sa cruauté telle quelle. Si L’Arabe du futur vous a séduit·e par son regard d’enfant sur un monde d’adultes incompréhensible, Les Cahiers d’Esther propose quelque chose de complémentaire : cette fois, c’est le monde de l’enfant lui-même qui défile devant nous — les cours de récré, les groupes WhatsApp, les premières fêtes. La série, adaptée en dessin animé sur Canal+, s’est vendue à plus de deux millions d’exemplaires.
3. Persepolis (Marjane Satrapi, 2000-2003)

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Si L’Arabe du futur raconte la Syrie des Assad vue par un enfant franco-syrien, Persepolis raconte l’Iran de la révolution islamique vu par une enfant iranienne. La parenté entre les deux séries saute aux yeux. Marjane Satrapi, née en 1969 à Téhéran dans une famille d’intellectuels de gauche, y retrace sa vie en quatre tomes — de ses dix ans jusqu’à son départ définitif pour la France en 1994. La série a été publiée chez L’Association, une maison d’édition indépendante spécialisée dans la bande dessinée d’auteur.
Le premier tome s’ouvre en 1979 : Marjane, dite Marji, rêve de devenir prophète, lit Le Matérialisme dialectique en BD et trouve que Marx ressemble à Dieu — « juste un peu plus frisé ». Puis le foulard devient obligatoire à l’école, les universités ferment pendant la « révolution culturelle » iranienne, la guerre Iran-Irak éclate (1980-1988), et l’oncle Anouche, communiste et héros de la petite Marji, est exécuté par le régime. Ses parents, qui ne peuvent plus prendre le risque de la laisser clamer sa révolte en public, décident de l’envoyer en Autriche. Les deux tomes suivants racontent cet exil à Vienne — la solitude, les amours ratées, une dépression sévère — puis le retour à Téhéran. Le dernier volume se clôt sur un mariage éphémère et un départ sans retour.
Le dessin est en noir et blanc, sans ombres ni dégradés : des zones de noir et de blanc franches, posées à plat. Satrapi a dit s’être inspirée de Maus d’Art Spiegelman — la BD où l’Holocauste est raconté avec des souris et des chats — pour sa façon de traiter un sujet terrible sans renoncer à l’humour. Persepolis s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde. En 2007, Satrapi et Vincent Paronnaud en ont tiré un film d’animation récompensé par le prix du jury au Festival de Cannes et nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation.
4. L’Odyssée d’Hakim (Fabien Toulmé, 2018-2020)

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En mars 2015, l’avion de la Germanwings s’écrase dans les Alpes : 150 morts, une couverture médiatique massive. Le même jour, des migrants périssent en Méditerranée — une phrase et quelques chiffres au journal télévisé. Ce décalage a été le déclic pour Fabien Toulmé, ancien ingénieur devenu auteur de BD. Il a voulu « mettre un visage sur le mot réfugié ».
Par l’intermédiaire d’une amie journaliste, Toulmé rencontre Hakim (un pseudonyme), Syrien qui avait 25 ans en 2011, propriétaire d’une pépinière à Damas, installé depuis 2015 à Aix-en-Provence. La trilogie publiée chez Delcourt retrace son parcours complet : de la Syrie à la Turquie (tome 1), de la Turquie à la Grèce avec une traversée de la Méditerranée aux côtés de son fils Hadi, âgé de moins de deux ans (tome 2), puis de la Macédoine à la France à travers les centres de rétention, la police des frontières et la xénophobie européenne (tome 3).
L’une des forces du récit est de ne pas commencer par la fuite. Le premier tome prend le temps de raconter la vie d’avant : le quotidien d’Hakim à Damas, son travail, ses amis, sa famille — tout ce qu’il a dû abandonner et qui permet de comprendre que « réfugié » n’est pas une identité, mais une situation subie. Toulmé ne se cache pas non plus derrière son personnage : il intègre des séquences de leurs entretiens, où on le voit poser ses questions, parfois avec maladresse. Le troisième tome a reçu le prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage en 2021. Hakim, lui, vit désormais en France avec sa femme Najmeh et leurs deux fils.
5. Le Jeu des hirondelles : mourir, partir, revenir (Zeina Abirached, 2007)

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Le sous-titre — Mourir, partir, revenir — reprend les paroles d’un jeu d’enfants. Dans le contexte de cette BD, les trois verbes perdent toute innocence. Nous sommes à Beyrouth Est, en 1984, en pleine guerre civile libanaise (1975-1990). L’immeuble où se déroule l’histoire se trouve près de la ligne de démarcation — appelée aussi « ligne verte » — qui séparait la partie chrétienne (est) de la partie musulmane (ouest) de la capitale, avec des snipers postés de chaque côté.
Zeina Abirached, née en 1981 à Beyrouth, raconte une seule nuit : celle où, enfant, elle attend avec sa sœur le retour de leurs parents, partis rendre visite aux grands-parents et bloqués là-bas par les bombardements. Les voisins se sont rassemblés dans l’entrée de l’appartement du premier étage — la pièce la plus sûre car la moins exposée aux tirs. Il y a la vieille Anhala, Chucri le gardien, et surtout Ernest Challita, ancien professeur de français, qui récite des tirades entières de Cyrano de Bergerac pour distraire les enfants.
Tout tient dans ce dispositif : un seul lieu, une seule nuit. La guerre n’est jamais représentée directement. On l’entend — les détonations, les vrombissements — et on la devine dans l’angoisse sur les visages, mais elle reste hors cadre. Le dessin en noir et blanc joue sur les motifs décoratifs — arabesques, volutes, formes géométriques — qui envahissent progressivement les cases à mesure que la tension monte. Publié chez Cambourakis et sélectionné au Festival d’Angoulême 2008, l’album a été réédité en version augmentée en 2020.
6. Le Piano oriental (Zeina Abirached, 2015)

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Après la guerre dans Le Jeu des hirondelles, Zeina Abirached change de période et de tonalité. Dans ce roman graphique publié chez Casterman, elle remonte aux années 1960 pour raconter l’histoire de son arrière-grand-père, Abdallah Kamanja, pianiste à Beyrouth. Son rêve : inventer un piano capable de jouer les quarts de ton de la musique orientale. Pour donner une idée : la musique arabe utilise des intervalles plus fins que ceux d’un piano classique, qui ne connaît que les demi-tons (les touches blanches et noires). Un violoniste oriental peut jouer ces micro-intervalles : il lui suffit de déplacer légèrement ses doigts sur la corde. Un pianiste, lui, est prisonnier de ses touches fixes. Pour résoudre ce problème, Abdallah a conçu une pédale spéciale.
Le récit alterne entre deux époques. D’un côté, Abdallah dans le Beyrouth cosmopolite des années 1960, qui peaufine son invention et s’apprête à la présenter à un fabricant en Europe. De l’autre, Zeina elle-même en 2004, sur le point de quitter le Liban pour Paris, tiraillée entre le Liban et la France, entre l’arabe et le français. L’histoire du piano — un instrument conçu pour faire cohabiter deux traditions musicales incompatibles — fait écho à ce tiraillement. Un seul exemplaire a été construit, juste avant que la guerre civile (1975-1990) ne dévaste le pays.
Le dessin en noir et blanc est rempli d’arabesques, d’onomatopées et de motifs ornementaux qui donnent aux pages un caractère presque musical : on a le sentiment d’entendre les notes à la lecture. C’est un album plus léger que Le Jeu des hirondelles, tourné vers la mémoire familiale et un Beyrouth d’avant la catastrophe. Il a reçu le Prix Phénix de littérature en 2015 et a été finaliste du Grand prix de la critique ACBD 2016.
7. Une métamorphose iranienne (Mana Neyestani, 2012)

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Le titre renvoie directement à La Métamorphose de Kafka, le récit où Gregor Samsa se réveille un matin transformé en insecte. Ici, c’est un cafard qui va tout déclencher — sauf qu’il ne sort pas d’un roman : il apparaît dans une case de BD pour enfants. Nous sommes en 2006, à Téhéran. Mana Neyestani, dessinateur de presse iranien, a été poussé par le régime vers l’illustration jeunesse — moins risquée, en principe. Un jour, il dessine une historiette innocente : un garçon qui discute avec un cafard. Le problème ? Le cafard prononce un mot en azéri. Les Azéris sont un peuple d’origine turque, environ 15 à 20 millions de personnes, qui vivent dans le nord-ouest de l’Iran et subissent depuis longtemps une politique de marginalisation par le pouvoir central.
Des agitateurs s’emparent du dessin — certains soupçonnent le régime d’Ahmadinejad d’avoir lui-même orchestré la provocation — et des émeutes éclatent dans les villes de Tabriz et d’Ourmia. Le pouvoir a besoin d’un coupable : ce sera Neyestani. Lui et son éditeur, Mehrdad Qasemfar, sont emmenés dans la Prison 209, une section officieuse de la sinistre prison d’Evin à Téhéran, gérée par le ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale (VEVAK). S’ensuivent des semaines d’isolement et d’interrogatoires.
Publié aux éditions çà et là / Arte, ce roman graphique en noir et blanc retrace l’emprisonnement puis la fuite de l’auteur — par Dubaï, la Turquie, la Chine et la Malaisie — jusqu’à Paris, où il vit depuis 2011 en tant que réfugié politique. Si le clin d’œil à La Métamorphose est évident, c’est surtout à un autre roman de Kafka que le récit fait penser : Le Procès, avec sa logique implacable et absurde où un homme est condamné sans jamais savoir de quoi on l’accuse. Neyestani ne cherche ni à se plaindre ni à dramatiser : il raconte les faits avec un humour noir qui rend la lecture d’autant plus glaçante que le ton reste mesuré. Un simple dessin aura suffi à lui coûter sa liberté, son pays et sa langue.