Le manga historique — ou jidaimono pour les puristes — émerge dans le Japon des années 1950, quand Osamu Tezuka posait les fondations du genre avec des récits ancrés dans l’Histoire. Mais c’est en 1972 que deux publications ont véritablement changé la donne : La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda et La Vie de Bouddha de Tezuka lui-même, chacune démontrant que le manga pouvait rivaliser avec le roman historique en matière de rigueur. Depuis, le genre n’a cessé de s’étendre — du Japon féodal à l’Égypte des pharaons, de la Rome antique aux steppes d’Asie centrale — porté par des auteur·ice·s dont le travail de documentation confine parfois à la monomanie.
Voici quinze mangas parmi les plus aboutis du genre. Ils ont en commun de prendre l’Histoire au sérieux — sans renoncer à raconter de bonnes histoires.
1. La Rose de Versailles (Riyoko Ikeda, 1972) — France : fin de l’Ancien Régime et Révolution française, XVIIIe siècle

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La Rose de Versailles est le shōjo qui a fait découvrir la Révolution française à des millions de Japonais·es — et accessoirement poussé des cohortes de touristes nippons vers le château de Versailles. L’histoire suit deux femmes que tout oppose : Marie-Antoinette, dauphine d’Autriche devenue reine de France, et Oscar François de Jarjayes, un personnage fictif élevé comme un garçon par son père, général de la Garde royale. Autour d’elles gravitent Axel de Fersen, le gentilhomme suédois dont Marie-Antoinette s’éprend, et André Grandier, compagnon d’enfance d’Oscar, amoureux discret et fidèle. L’intrigue couvre la période allant du mariage de Marie-Antoinette avec le futur Louis XVI (1770) jusqu’à la chute de la monarchie.
Riyoko Ikeda s’est inspirée de la biographie Marie-Antoinette de Stefan Zweig, qu’elle a dévorée au point d’en oublier de manger, selon ses propres dires. Militante de gauche dans sa jeunesse, membre de la Ligue de la jeunesse démocratique (branche jeune du Parti communiste japonais), Ikeda a imprimé à son manga une lecture politique de la Révolution : la conscience de classe, l’injustice des privilèges et l’éveil du peuple sont au cœur du récit. Oscar, qui finit par se ranger du côté des insurgés lors de la prise de la Bastille, incarne cette tension entre loyauté et conviction politique.
Le succès du manga a été tel qu’il a donné naissance à ce que les Japonais appellent le « beru bara boom » — un engouement culturel massif pour la France qui a perduré des décennies. En 2009, le gouvernement français a fait Riyoko Ikeda chevalier de la Légion d’honneur. Un film d’animation produit par le studio MAPPA est sorti en salles au Japon en janvier 2025 — plus de cinquante ans après la première publication, le manga continue de faire des adeptes.
2. La Vie de Bouddha (Osamu Tezuka, 1972) — Inde du Nord et actuel Népal : VIe-Ve siècles av. J.-C.

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En près de 3 000 pages publiées entre 1972 et 1983, le « dieu du manga » retrace la vie de Siddharta Gautama, prince du clan Shakya destiné à devenir le Bouddha — l’Éveillé. Le récit débute bien avant la naissance de son héros, dans une Inde rongée par le système des castes, la famine et les guerres entre royaumes. Tezuka y déploie une foule de personnages secondaires — Tatta le paria, Chaprah l’esclave, Devadatta le rival — dont les destins croisent celui de Siddharta et illustrent, de fait, le concept bouddhiste d’interdépendance universelle.
Tezuka n’a jamais voulu livrer un catéchisme. Il s’est éloigné de l’hagiographie pour proposer un récit d’aventures humaniste, ponctué de touches d’humour et de petits anachronismes volontaires (on croise des personnages en costumes modernes au détour d’une case). Son Siddharta n’est pas un saint immaculé : c’est un homme qui doute, trébuche et se trompe avant de trouver sa voie. La force du manga tient là : rendre passionnantes des pages entières consacrées à la philosophie de la souffrance, grâce à un sens du rythme qui ne faiblit jamais sur 3 000 pages. La duḥkha (la souffrance au sens bouddhiste) n’a jamais été aussi plaisante à lire — ce que Bouddha lui-même aurait peut-être trouvé paradoxal.
3. Gen d’Hiroshima (Keiji Nakazawa, 1973) — Japon : Seconde Guerre mondiale

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Il existe peu de témoignages aussi bruts que celui de Keiji Nakazawa. Né à Hiroshima en 1939, il avait six ans le 6 août 1945. Ce matin-là, il a perdu son père, sa sœur et son frère cadet sous les décombres de leur maison, écrasée puis consumée par l’onde de choc de la bombe atomique. Sa mère, enceinte, a survécu mais est morte en 1966 des séquelles de l’irradiation — ses cendres, anormalement légères, ne contenaient presque plus de calcium. C’est ce choc, des années plus tard, qui a décidé Nakazawa à tout raconter.
Gen d’Hiroshima (Hadashi no Gen en japonais, littéralement « Gen aux pieds nus ») est une autobiographie à peine romancée. Le jeune Gen Nakaoka grandit dans un Japon en guerre, avec un père pacifiste que les voisins persécutent pour son refus de soutenir l’effort militaire. La bombe arrive au milieu du premier tome, et la suite — dix volumes couvrant 1945 à 1953 — ne ménage personne : les corps déformés par les brûlures, la famine, les discriminations contre les hibakusha (les survivants irradiés) et contre les Coréens résidant au Japon, la censure américaine pendant l’Occupation, l’essor de la pègre.
Le manga fut d’abord mal reçu au Japon — trop sombre, trop critique envers le système impérial. Il est depuis devenu un classique lu dans les écoles japonaises. Art Spiegelman, l’auteur de Maus, a préfacé l’édition française — rapprochement logique entre deux auteurs qui ont refusé de laisser l’indicible rester indicible.
4. L’Histoire des 3 Adolf (Osamu Tezuka, 1983) — Allemagne, Japon et Proche-Orient : de la montée du nazisme à l’après Seconde Guerre mondiale

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Tezuka revient sur cette liste avec un récit d’espionnage géopolitique construit autour d’un postulat singulier : et si des documents prouvaient qu’Adolf Hitler avait des origines juives ? Autour de ce « secret » gravite le destin de trois hommes prénommés Adolf. Le premier est Adolf Hitler lui-même. Le deuxième, Adolf Kaufmann, est le fils d’un diplomate allemand et d’une Japonaise, élevé à Kobe avant d’être endoctriné dans une Adolf Hitler Schule. Le troisième, Adolf Kamil, est un jeune Juif allemand lui aussi installé à Kobe — et le meilleur ami d’enfance de Kaufmann. Le fil rouge est assuré par Sōhei Tōge, un journaliste japonais envoyé couvrir les Jeux olympiques de Berlin en 1936, dont le frère est assassiné après avoir découvert les fameux documents.
L’intrigue s’étend sur près de cinquante ans, des J.O. de Berlin jusqu’au conflit israélo-palestinien. Les parcours de Kaufmann et Kamil sont particulièrement dévastateurs : l’amitié d’enfance se fracasse sur l’idéologie, la guerre et la radicalisation, sans qu’aucun retour en arrière ne soit possible. Tezuka, qui avait connu les bombardements étant enfant, ne se fait aucune illusion sur la capacité de l’être humain à reproduire les mêmes horreurs d’une génération à l’autre — et la conclusion du manga interdit toute lecture consolatrice. Le manga a été publié dans le Shūkan Bunshun, un magazine d’actualité généraliste — signe que l’auteur visait un public adulte, loin de ses créations pour la jeunesse. Précisons que la thèse des origines juives d’Hitler a été historiquement réfutée ; Tezuka l’a utilisée comme ressort dramatique, pas comme fait avéré.
5. Kenshin le Vagabond (Nobuhiro Watsuki, 1994) — Japon : début de l’ère Meiji dans les années 1870

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Kenshin Himura, ancien assassin au service des patriotes durant la guerre du Bakumatsu, parcourt les routes du Japon de l’ère Meiji avec un sabre à lame inversée — un sakabatō — et le serment de ne plus jamais tuer. Ce rōnin à la cicatrice en croix sur la joue, à l’allure frêle et aux manières polies (il ponctue ses phrases d’un « de gozaru » archaïque qui fait sourire), dissimule sous sa douceur l’un des combattants les plus redoutables de son époque.
L’ère Meiji (1868-1912) n’est pas qu’un décor : elle structure tout le récit. Abolition du système féodal, ouverture forcée à l’Occident, disparition progressive de la classe des samouraïs — Watsuki ancre son histoire dans ces fractures en peuplant ses pages de personnages inspirés de figures réelles, comme le Shinsengumi ou les hitokiri (assassins) du Bakumatsu. Le personnage de Kenshin s’inspire en partie de Kawakami Gensai, l’un des quatre hitokiri les plus célèbres. L’arc de Kyōto, sommet reconnu de la série, oppose Kenshin à Shishio Makoto, un ancien assassin laissé pour mort et brûlé vif, devenu un nihiliste qui veut renverser le gouvernement Meiji. L’idée centrale — qu’un tueur puisse se racheter sans pour autant échapper au poids de ses actes — donne au manga une profondeur qui dépasse le simple shōnen d’action.
6. Vagabond (Takehiko Inoue, 1998) — Japon : fin de l’époque Sengoku, début de l’époque Edo

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Adaptation du roman La Pierre et le Sabre d’Eiji Yoshikawa (publié en deux parties en français : La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière), Vagabond retrace la vie de Miyamoto Musashi, le bretteur le plus célèbre de l’histoire japonaise. Tout commence en 1600, sur le champ de bataille de Sekigahara — l’affrontement décisif qui a scellé la suprématie du shōgun Tokugawa. Le jeune Shinmen Takezō, à peine sorti vivant du carnage, revient dans son village natal où il est rejeté et traqué. Rebaptisé Miyamoto Musashi par le moine Takuan, il entreprend un long périple à travers le Japon, sabre au poing, avec une obsession : devenir le plus grand bretteur de l’archipel.
Le dessin de Takehiko Inoue — à qui l’on doit aussi Slam Dunk — est probablement ce qui frappe le plus. Réalisées à l’encre et au pinceau, les planches atteignent un niveau de maîtrise technique stupéfiant — certaines doubles pages méritent d’être regardées comme des estampes. Mais Vagabond n’est pas qu’une galerie d’art : c’est un récit initiatique où la violence des duels cède progressivement la place à une quête intérieure. Le passage le plus mémorable du manga ne concerne d’ailleurs pas un combat, mais Musashi qui tente de cultiver un champ de riz, seul face à un sol récalcitrant.
Le manga est en pause depuis 2015, Inoue ayant déclaré vouloir retrouver le plaisir de dessiner sans pression extérieure. Plus de trente-sept volumes sont parus, et les lecteur·ice·s attendent la suite avec un mélange de patience et de résignation.
7. Le Pavillon des hommes (Fumi Yoshinaga, 2004) — Japon : époque d’Edo

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Et si le shōgun était une femme ? C’est le point de départ de cette uchronie : au début de l’époque d’Edo, une mystérieuse épidémie baptisée « variole du tengu » décime la population masculine japonaise, réduisant le nombre d’hommes au quart de celui des femmes. Les rôles sociaux s’inversent : les femmes héritent des charges politiques et militaires, et le shōgunat passe entre des mains féminines. Les hommes, devenus une denrée rare, sont surprotégés — et les plus beaux d’entre eux sont regroupés dans le Ōoku, le pavillon des hommes du shōgun, sorte de harem inversé.
Le concept aurait pu rester anecdotique. Sous la plume de Fumi Yoshinaga, il devient une relecture de toute l’histoire d’Edo sur plus de deux cents ans. L’autrice réinterprète les grands événements historiques (l’expulsion des chrétiens, les querelles de succession, l’ouverture du Japon) en gardant les mêmes dates et les mêmes enjeux, mais en changeant le genre des protagonistes. Le tour de force est de rendre cette réécriture parfaitement cohérente avec les faits réels. Le manga est aussi un récit d’intrigues de cour où chaque génération de shōgun apporte son lot de dilemmes politiques et sentimentaux. Ses dix-neuf volumes, publiés entre 2004 et 2020, ont été adaptés en série animée par Netflix et en plusieurs films live au Japon — une ampleur rare pour un josei.
8. Vinland Saga (Makoto Yukimura, 2005) — Europe du Nord : époque viking au début du XIe siècle

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Thorfinn est un gamin islandais dont le père, Thors, ancien guerrier légendaire reconverti en fermier pacifiste, est assassiné par le mercenaire Askeladd. L’enfant s’embarque alors dans la bande de l’assassin, avec un seul objectif : le tuer en duel. Pendant des années, il se bat, pille et survit aux côtés des Vikings, habité par une rage qui ne laisse place à rien d’autre. Quand la vengeance lui est arrachée par un coup du sort, Thorfinn, réduit en esclavage, doit reconstruire sa vie et ses convictions depuis le néant.
Makoto Yukimura, auteur du manga de science-fiction Planètes, a consacré une année entière à se documenter sur les Vikings en se rendant notamment en Islande en 2003. Le héros est inspiré de Thorfinn Karlsefni, personnage réel mentionné dans la Saga d’Erik le Rouge, qui aurait tenté de coloniser le Vinland — le nom donné par les Vikings à l’Amérique du Nord, cinq siècles avant Christophe Colomb. L’authenticité du cadre (raids le long des côtes franques, conquête de l’Angleterre par le roi danois Sven Ier, batailles dynastiques entre factions scandinaves) n’empêche pas Yukimura de servir un propos qui lui est cher : son manga est avant tout un plaidoyer pour la non-violence, paradoxalement incarné par l’un des peuples les plus guerriers de l’Histoire. L’auteur a lui-même déclaré qu’il voulait « entourer la blancheur de suie pour la faire paraître encore plus blanche ». Achevée en 2024 après vingt-neuf volumes, la série a été saluée au Festival d’Angoulême 2025 par une exposition consacrée à l’auteur.
9. Cesare (Fuyumi Soryo, 2005) — Italie : Renaissance, fin du XVe siècle

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Les Borgia ont mauvaise réputation — inceste, empoisonnements, débauche pontificale, le tout servi avec un accent espagnol dans une Italie qui n’avait rien demandé. Fuyumi Soryo a voulu rétablir un portrait plus nuancé de Cesare Borgia (1475-1507), fils naturel du cardinal Rodrigo Borgia (futur pape Alexandre VI), en s’appuyant sur un conseiller de poids : Motoaki Hara, universitaire spécialiste de la littérature et de l’histoire italiennes, par ailleurs traducteur de La Divine Comédie de Dante en japonais. Ils ont ainsi conçu un manga dont chaque tome se termine par une bibliographie, un lexique et des notes historiques — un degré de rigueur rare dans le domaine.
L’histoire est vue à travers les yeux d’Angelo da Canossa, un jeune Florentin d’origine modeste qui intègre l’université de Pise en 1491, sous le patronage de Laurent de Médicis. L’université fonctionne comme une maquette de la géopolitique européenne : les étudiants se regroupent par « nations » (espagnole, française, florentine…), et les rivalités entre factions préfigurent les guerres qui déchireront bientôt la péninsule. Angelo y croise Cesare, Jean de Médicis (futur pape Léon X), Léonard de Vinci, Machiavel et même Christophe Colomb.
L’ambition du manga est de montrer que la famille Borgia, trop souvent réduite à ses scandales, a été un acteur politique de premier plan dans l’Europe de la fin du XVe siècle. Soryo a visité de nombreux sites italiens pour documenter son dessin, et le résultat se lit autant qu’il se contemple : chaque double page a la composition d’un tableau de la Renaissance, sans que cette exigence graphique ne ralentisse jamais le récit.
10. Kingdom (Yasuhisa Hara, 2006) — Chine : période des Royaumes combattants, IIIe siècle av. J.-C.

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La Chine du IIIe siècle avant notre ère est divisée entre sept royaumes qui se livrent des guerres sans fin : Qin, Zhao, Han, Wei, Chu, Yan et Qi. C’est la période dite des Royaumes combattants, l’une des plus sanglantes de l’histoire chinoise. Shin et Hyō sont deux orphelins de guerre réduits en esclavage dans le royaume de Qin. Ils s’entraînent chaque jour au sabre avec un rêve commun : devenir de grands généraux. Quand Hyō est enlevé au palais royal pour servir de doublure au jeune roi Ei Sei — sosie troublant de l’esclave —, le destin de Shin bascule : il se retrouve propulsé au cœur des intrigues de la cour de Qin, aux côtés de l’homme qui deviendra l’empereur Qin Shi Huang, unificateur de la Chine.
Kingdom est le premier manga de Yasuhisa Hara — qui fut, fait notable, assistant de Takehiko Inoue (Vagabond). Il y déploie des batailles d’une ampleur visuelle rare, avec des armées de dizaines de milliers de soldats et des stratégies militaires présentées de manière aussi précise que lisible (flèches, schémas de positions, mouvements d’unités). Les personnages principaux, pour certains inspirés de figures historiques réelles, sont désignés par les mêmes idéogrammes que leur modèle chinois mais lus en prononciation japonaise (Ei Sei pour Ying Zheng, par exemple).
Publié en France par les éditions Meian — qui ont eu le courage de se lancer dans l’aventure alors qu’aucun autre éditeur n’osait prendre le risque —, Kingdom dépasse les soixante-quinze tomes sans que la tension retombe. La fresque historique se double d’un récit d’ascension sociale : celui d’un esclave qui veut prouver que la naissance ne détermine pas la valeur d’un être humain.
11. Bride Stories (Kaoru Mori, 2008) — Asie centrale : fin du XIXe siècle

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Kaoru Mori, à qui l’on doit aussi Emma (un manga sur une servante dans l’Angleterre victorienne), a choisi un cadre que personne n’attendait : l’Asie centrale du XIXe siècle, quelque part entre le Kirghizistan et l’Ouzbékistan actuels, sur la route de la Soie. Amir Hargal, jeune femme de vingt ans issue d’un clan nomade, est envoyée dans un village voisin pour épouser Karluk Eihon — un garçon de douze ans. Le décalage d’âge, parfaitement normal dans ce contexte culturel, donne le ton d’un manga qui ne fera rien comme on l’attend.
Le dessin saute aux yeux avant tout le reste. Chaque planche est d’une précision quasi obsessionnelle : les motifs des tapis, les sculptures sur bois des portes, les broderies des vêtements traditionnels, les selles des chevaux — tout est rendu avec un souci du détail qui relève autant de l’art que de l’ethnographie. Mais Bride Stories est aussi un récit choral : au fil des tomes, le récit se déplace de couple en couple, de village en village, au gré des pérégrinations d’Henry Smith, un ethnologue britannique (et espion discret de la Couronne) qui traverse la région. Le Grand Jeu — la rivalité coloniale entre l’Empire britannique et la Russie — sert de toile de fond politique, et les avancées russes inquiètent les clans locaux.
Le manga a remporté le Prix Intergénérations au Festival d’Angoulême en 2012 et le Manga Taishō en 2014 — des récompenses qui en disent long sur sa capacité à toucher des publics très différents.
12. Ad Astra (Mihachi Kagano, 2011) — Rome et Carthage : deuxième guerre punique au IIIe siècle av. J.-C.

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Per aspera, ad astra — par les épreuves, jusqu’aux étoiles. C’est le titre choisi par Mihachi Kagano pour sa première série, consacrée à l’un des duels stratégiques les plus célèbres de l’Antiquité : celui qui opposa Hannibal Barca, le général carthaginois, à Scipion l’Africain, le prodige militaire romain, lors de la deuxième guerre punique (218-202 av. J.-C.). L’histoire débute en 241 av. J.-C., en Sicile, lorsque le petit Hannibal, âgé de six ans, assiste à l’humiliation de son père Hamilcar après la défaite de Carthage face à Rome. De cette humiliation naît un serment : détruire Rome.
Kagano suit les deux camps en parallèle. Côté carthaginois, on assiste à la traversée des Alpes avec les fameux éléphants de guerre — un épisode qui a réellement eu lieu et qui reste l’une des plus grandes prouesses logistiques de l’histoire militaire. Côté romain, on suit l’ascension du jeune Scipion, brillant tacticien qui sauvera Rome du bord de l’abîme. Le manga excelle dans l’exposition des stratégies militaires : les batailles de la Trébie, du lac Trasimène et surtout de Cannes — où Hannibal a anéanti une armée romaine par un double encerclement devenu un cas d’école — sont reconstituées avec une précision impressionnante.
L’auteur s’excuse en postface d’avoir commis « un agrégat d’erreurs et d’approximations », mais le sérieux de la reconstitution est indéniable. Treize volumes, publiés en France chez Ki-oon : c’est suffisamment ramassé pour ne jamais diluer la tension du duel, et suffisamment ample pour rendre justice à un conflit qui a failli effacer Rome de la carte.
13. Innocent (Shin’ichi Sakamoto, 2013) — France : XVIIIe siècle et Révolution française

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Charles-Henri Sanson occupe une place à part dans l’histoire de France. Quatrième d’une lignée de bourreaux parisiens, il a exercé la charge d’exécuteur des hautes œuvres pendant plus de quarante ans, envoyant quelque 3 000 personnes à la mort — dont Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Desmoulins et, ironie du sort, Robespierre. C’est sa vie, très librement romancée, que Shin’ichi Sakamoto — également connu pour Ascension — a choisi de raconter.
Le manga démarre alors que Charles-Henri, adolescent sensible et délicat, doit apprendre le métier auprès de son père — qui n’hésite pas à recourir à des méthodes expéditives pour briser ses résistances. Sakamoto a représenté son héros sous les traits d’un éphèbe androgyne au teint blafard — à des lieues de l’image rustre qu’on pourrait se faire d’un bourreau. Le parti pris n’est pas gratuit : tout le drame repose sur l’incompatibilité entre la sensibilité de Sanson et la brutalité de sa fonction héréditaire.
Pour préparer son manga, Sakamoto s’est rendu à Paris, au château de Versailles et au Louvre, et s’est entouré d’une équipe d’historiens japonais spécialistes de la France. Le titre est tiré du roman Sanson, le bourreau du chercheur Masakatsu Adachi, qui rapporte que Sanson aurait lancé « Je suis innocent » à ses détracteurs. La suite, Innocent Rouge, se concentre sur la période révolutionnaire et donne un rôle central à Marie-Josèphe, la sœur de Charles-Henri. Il faut rappeler que le Japon pratique encore la peine de mort : un manga centré sur un bourreau n’y est pas un sujet anodin.
14. Golden Kamui (Satoru Noda, 2014) — Japon : après la guerre russo-japonaise au début du XXe siècle

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Saichi Sugimoto, surnommé « l’Immortel » pour sa capacité à survivre aux pires combats de la guerre russo-japonaise (1904-1905), se retrouve sans le sou à la fin du conflit. Il apprend alors l’existence d’un trésor de 75 kg d’or, dérobé aux Aïnous — le peuple autochtone de Hokkaido — et caché par un prisonnier qui a tatoué des cartes au trésor sur la peau de criminels évadés. Pour Sugimoto, la chasse est lancée. Mais il n’est pas le seul sur le coup : le lieutenant Tsurumi, de la 7e division de l’armée impériale (un personnage magnifiquement dérangé), et Hijikata Toshizō, ancien samouraï du Shinsengumi, convoitent eux aussi le magot. Heureusement, Sugimoto peut compter sur Asirpa, une jeune Aïnoue dont le père a été tué à cause de cet or.
Ce qui singularise Golden Kamui, c’est sa capacité à être simultanément un thriller, un survival, une comédie (parfois franchement absurde) et un documentaire ethnographique. Satoru Noda, originaire de Hokkaido, a découvert en fouillant son histoire familiale que son arrière-grand-père avait combattu lors de la guerre russo-japonaise — le personnage de Sugimoto porte d’ailleurs son nom. L’auteur a consulté des anthropologues et des membres de la communauté aïnoue, et les Aïnous eux-mêmes lui ont demandé de les montrer « forts et positifs ». Le résultat est un portrait rare d’une culture autochtone dans un manga — respectueux sans condescendance, précis sans didactisme : recettes de cuisine traditionnelle, techniques de chasse, croyances, rapport à la nature.
Le manga a remporté le Grand Prix du 22e Prix culturel Osamu Tezuka en 2018. Ses trente et un volumes, publiés en France par Ki-oon, se dévorent avec une gourmandise que les séquences culinaires d’Asirpa ne font qu’amplifier.
15. Reine d’Égypte (Chie Inudoh, 2014) — Égypte ancienne : XVe siècle av. J.-C.

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Il y a 3 500 ans, dans la Thèbes de la XVIIIe dynastie, la jeune Hatchepsout épouse son demi-frère Séthi, qui monte sur le trône sous le nom de Thoutmosis II. Sous ses parures de reine, Hatchepsout bouillonne : elle ne veut pas être une simple épouse royale. Elle veut être pharaon — comme son père, le guerrier Thoutmosis Ier. Elle le bat à l’épée, le surpasse au tir à l’arc, et ne lui cache pas son mépris. Le problème, c’est qu’elle est née femme, dans une civilisation où le trône est réservé aux hommes.
Chie Inudoh, dont c’est la première série ambitieuse, a compilé une documentation considérable sur l’Égypte antique pour reconstituer costumes, architectures et rituels. Hatchepsout est connue des égyptologues pour être, selon la formule de l’archéologue James Henry Breasted, « la première grande femme dont l’histoire ait gardé le nom » — elle a effectivement régné en tant que pharaon pendant une vingtaine d’années, fait construire le temple de Deir el-Bahari et lancé des expéditions commerciales vers le pays de Pount. Le manga suit son ascension avec une attention particulière à la condition féminine dans l’Égypte ancienne : si la société égyptienne était plus paritaire que beaucoup de civilisations de l’époque, un plafond de verre existait bel et bien.
Publié chez Ki-oon en France (collection Kizuna), Reine d’Égypte parvient à rendre une civilisation vieille de trente-cinq siècles étonnamment proche — et à rappeler que les luttes pour l’égalité ont des racines bien plus anciennes qu’on ne le croit.