Située à mi-chemin entre les côtes françaises, italiennes et sardes, la Corse contrôle depuis l’Antiquité les routes commerciales et militaires de la Méditerranée occidentale — ce qui explique pourquoi tant de puissances ont cherché à s’en emparer. Phéniciens, Étrusques, Grecs et Romains s’y installent tour à tour avant que l’île ne passe sous l’autorité de Pise, au XIe siècle, puis de Gênes, qui la gouverne pendant près de cinq siècles (1284-1768). Cette longue domination génoise façonne durablement les structures sociales insulaires : répartition de la terre, rivalités entre familles seigneuriales, fiscalité lourde et tensions récurrentes entre les communautés rurales et le pouvoir colonial. Au XVIIIe siècle, les révoltes corses contre Gênes débouchent sur une expérience politique sans précédent : en 1755, Pascal Paoli fonde un État indépendant doté d’une constitution — l’une des premières au monde à affirmer la souveraineté du peuple —, d’une université et d’une monnaie. Rousseau propose de rédiger un projet de constitution pour l’île ; Voltaire s’enthousiasme ; les cours de Prusse et de Russie suivent l’événement avec attention. Mais Gênes, incapable de mater seule l’insurrection, cède ses droits sur la Corse à la France par le traité de Versailles de 1768. L’armée française écrase les forces de Paoli à Ponte Novu en 1769, et le rattachement est scellé. La même année naît à Ajaccio un certain Napoléon Bonaparte.
La Corse entre alors dans l’orbite française, mais les premières décennies sont agitées : l’île connaît de nouvelles tensions pendant la Révolution, entre partisans de Paoli et jacobins, avant une éphémère mise sous protection britannique (1794-1796). Le XIXe siècle est celui de l’émigration massive — la pauvreté rurale et le manque de perspectives économiques poussent des milliers de Corses vers Marseille, les colonies et l’Amérique latine. Le XXe siècle voit l’île résister à l’occupation italienne et allemande : elle est le premier département français libéré, en septembre 1943, par la mobilisation conjointe des résistants insulaires et des forces venues d’Afrique du Nord. Depuis les années 1960-1970, la question de l’autonomie et du nationalisme corse est au centre du débat politique local, entre revendications identitaires, épisodes de violence et négociations institutionnelles.
Voici neuf ouvrages complémentaires pour saisir cette trajectoire.
1. Histoire de Corse. Le pays de la grandeur (Michel Vergé-Franceschi, 1996)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur d’histoire moderne à l’université de Tours, spécialiste de l’histoire de la marine française et lui-même d’origine corse, Michel Vergé-Franceschi signe avec cet ouvrage — paru en deux tomes aux Éditions du Félin et couronné par l’Académie des inscriptions et belles-lettres — la première grande synthèse contemporaine sur l’histoire de l’île. Contre l’image d’une Corse isolée et tournée vers l’intérieur, il montre que l’île, que les Grecs appelaient Kallístê (« la plus belle »), a fonctionné pendant des siècles comme une escale sur les routes maritimes méditerranéennes, et non comme un cul-de-sac géographique.
Le récit couvre l’ensemble de la chronologie, de la préhistoire au XXIe siècle, en accordant une place importante aux grandes figures — Sampiero Corso, le condottiere du XVIe siècle qui lutta contre Gênes ; Pascal Paoli, le fondateur de l’État corse ; Napoléon — mais aussi aux femmes trop souvent absentes de l’historiographie, comme Vannina d’Ornano, épouse de Sampiero, ou Danièle Casanova, résistante communiste morte en déportation à Auschwitz en 1943. On a reproché à l’auteur de consacrer une part disproportionnée au Cap Corse, sa microrégion d’origine, au détriment d’autres zones de l’île (la Balagne, le Sartenais, la Castagniccia). La critique est recevable, mais elle ne remet pas en cause la valeur d’ensemble d’un livre qui reste, trois décennies après sa parution, une référence constamment rééditée.
2. Histoire de la Corse et des Corses (Jean-Marie Arrighi et Olivier Jehasse, 2008)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Jean-Marie Arrighi, agrégé de lettres et inspecteur pédagogique chargé de la langue et de la culture corses, et Olivier Jehasse, professeur d’histoire ancienne et d’archéologie à l’université de Corse, livrent ici une synthèse publiée chez Perrin. L’originalité de leur démarche tient à une distinction fondatrice, annoncée dès le titre : il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui s’est passé en Corse, mais de suivre les Corses eux-mêmes, y compris quand ils quittent l’île. Or les Corses ont beaucoup émigré — vers Marseille, vers les colonies, vers l’Amérique latine — avant de revenir, souvent, sur leur terre d’origine. Ce va-et-vient permanent entre l’île et le monde structure l’ensemble du livre.
Ce choix d’angle permet aussi de relativiser le rôle des conquérants : les Carthaginois, les Romains, les Pisans ou les Génois traversent l’histoire insulaire, mais la société corse conserve ses structures propres — possession collective de la terre, solidarités de clan, transmission orale — bien après leur passage. L’ouvrage accorde une attention particulière aux mutations linguistiques : la coexistence du corse, de l’italien et du français, selon les époques et les contextes (administration, Église, vie quotidienne), éclaire les rapports de pouvoir entre l’île et ses tutelles. Si vous cherchez un premier bouquin pour entrer dans l’histoire de la Corse sans être submergé·e par l’érudition, c’est sans doute celui-ci qu’il faut ouvrir.
3. Histoire de la Corse. Des origines à nos jours (Robert Colonna d’Istria, 2004)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Historien et écrivain, Robert Colonna d’Istria est lui-même issu d’une ancienne famille corse. Son Histoire de la Corse, parue aux éditions France-Empire puis rééditée chez Tallandier, parcourt l’ensemble de la chronologie insulaire — des premiers peuplements à la période contemporaine — sous le signe de la résistance. La Corse, rappelle-t-il, a donné à la langue française le mot « maquis », passé du registre botanique (le couvert végétal dense de l’île) au vocabulaire politique (la lutte clandestine contre un occupant). Ce glissement de sens résume une constante de l’histoire insulaire : face aux puissances de passage, les Corses ont cherché à préserver leur mode de vie.
On y croise les figures attendues — Giudice de Cinarca, seigneur féodal du XIIIe siècle ; Vincentello d’Istria, vice-roi de Corse au XVe siècle pour le compte de l’Aragon ; Sampiero Corso ; Pascal Paoli ; Napoléon — mais aussi la foule des Corses anonymes, ceux qui furent successivement sujets de Rome, de Pise, de Gênes, de la France, et qui traversèrent ces changements de souveraineté sans renoncer à leur identité. Le bouquin convient particulièrement aux lecteur·ices qui cherchent un panorama clair et bien articulé, sans notes de bas de page ni appareil critique universitaire, et qui veulent comprendre la chronologie longue de l’île avant d’aborder des études plus spécialisées.
4. Histoire de la Corse, volume 1. Des origines à la veille des révolutions : occupations et adaptations (sous la direction d’Antoine-Marie Graziani, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Ce premier volume, publié aux éditions Alain Piazzola, inaugure un projet ambitieux : une histoire collective de la Corse, chaque période étant confiée à un·e spécialiste reconnu·e. Professeur à l’université de Corse et membre honoraire de l’Institut universitaire de France, Antoine-Marie Graziani assume la direction scientifique et revendique un parti pris : en finir avec ce qu’il appelle l’histoire « plutarquisante » de la Corse — c’est-à-dire une histoire calquée sur le modèle des Vies parallèles de Plutarque, où seuls comptent les héros et les grands hommes. Ici, la priorité va aux structures économiques, aux rapports sociaux et aux institutions.
L’ouvrage couvre la période qui va des origines préhistoriques — y compris le site de Filitosa, dans le sud de l’île, célèbre pour ses statues-menhirs sculptées de l’âge du bronze (vers 1500 av. J.-C.) — à la veille des insurrections du XVIIIe siècle. Surtout, l’ouvrage réinscrit systématiquement la Corse dans son environnement méditerranéen : l’île n’est jamais traitée comme un monde clos, mais toujours en relation avec Gênes, Pise, l’Aragon, l’Empire ottoman et les raids des Barbaresques (les pirates et corsaires nord-africains qui frappèrent les côtes corses pendant des siècles). Chaque chapitre intègre les hypothèses en débat et les réévaluations les plus récentes, ce qui en fait un instrument de travail exigeant — davantage destiné aux lecteur·ices averti·es qu’aux néophytes.
5. Histoire de la Corse, volume 2. Des révolutions à nos jours : permanences et évolutions (sous la direction d’Antoine-Marie Graziani, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le second volume poursuit l’entreprise avec la même méthode. Il prend le relais là où le premier s’arrêtait — les soulèvements du XVIIIe siècle — et conduit le récit jusqu’à la période contemporaine. Les contributeurs y abordent des sujets longtemps négligés par l’historiographie insulaire : le XIXe siècle corse, celui de l’exode rural et de l’émigration vers le continent et les colonies ; les deux guerres mondiales et le lourd tribut payé par les soldats corses (l’île, proportionnellement à sa population, est l’une des régions françaises les plus touchées par les pertes de 1914-1918) ; les transformations économiques de l’après-guerre, quand le tourisme et les plans de développement étatiques (comme le « plan d’action régionale » des années 1950-1960) transforment l’île en profondeur.
Ce second tome rééquilibre aussi les périodes : le XXe siècle corse, souvent réduit à la libération de 1943 et à l’occupation de la cave viticole d’Aléria en 1975 — un événement fondateur du nationalisme contemporain, au cours duquel des militants autonomistes occupèrent une propriété viticole pour dénoncer les scandales financiers liés aux rapatriés d’Algérie, ce qui déclencha un assaut des forces de l’ordre et causa la mort de deux gendarmes —, est ici abordé dans toutes ses dimensions : économique, sociale, culturelle, et pas seulement politique. L’ensemble des deux tomes constitue la somme universitaire la plus actuelle sur l’histoire de la Corse.
6. Pascal Paoli. Père de la patrie corse (Antoine-Marie Graziani, 2002)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Parue pour la première fois chez Tallandier en 2002, puis révisée et augmentée en 2004 et 2017, cette biographie retrace la vie de Pascal Paoli (1725-1807). Fils de Hyacinthe Paoli, l’un des meneurs de la révolte corse contre Gênes, le jeune Pascal grandit en exil à Naples après la défaite de son père. Il revient en Corse en 1755, est élu « général de la Nation » — c’est-à-dire chef de l’État corse insurgé — et fonde une république indépendante dotée d’institutions sans précédent : une constitution qui affirme la souveraineté populaire, une université à Corte, une imprimerie, un embryon de marine. De Catherine de Russie à Frédéric II de Prusse, cette expérience politique fascine les souverains européens ; Rousseau rédige un Projet de constitution pour la Corse.
Graziani ne se limite pas au portrait élogieux. Il s’interroge sur la nature réelle du pouvoir exercé par Paoli : celui-ci gouvernait-il en démocrate ou concentrait-il l’autorité entre ses mains, à la manière d’un despote éclairé ? L’auteur analyse aussi la rencontre de Paoli avec James Boswell, le mémorialiste écossais dont le récit de voyage (An Account of Corsica, 1768) fit connaître la cause corse dans toute l’Europe. Graziani retrace aussi les rapports difficiles de Paoli avec la Révolution française : accueilli en héros à Paris en 1790, il se heurte à partir de 1792 aux Jacobins, dont il refuse la politique centralisatrice et les méthodes autoritaires ; décrété hors-la-loi par la Convention en 1793, il tente alors de placer la Corse sous protection britannique. Certains historiens, notamment Jean Defranceschi, ont relevé des imprécisions chronologiques sur cette période. Cette biographie reste néanmoins la plus complète consacrée au « Père de la Patrie ».
7. Un siècle de révolutions corses. Naissance d’un sujet politique, 1729-1802 (Antoine Franzini, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Docteur en histoire et chercheur associé à l’université Gustave Eiffel, Antoine Franzini consacre cette somme de 600 pages, publiée chez Vendémiaire, au siècle qui sépare les premières insurrections contre Gênes (1729) des dernières résistances à la conquête française (1802). Pour Franzini, cette période ne se réduit pas à une série de soulèvements armés : elle voit la formation d’un peuple en acteur politique conscient de lui-même. Les Corses ne se contentent pas de prendre les armes — ils rédigent des constitutions (dont celle de 1755), élisent des représentants, fondent des institutions, débattent de la forme du gouvernement. En cela, ils devancent les révolutionnaires américains et français.
Franzini s’appuie sur des archives génoises, françaises et napolitaines jusqu’alors inexploitées pour documenter cette effervescence intellectuelle et institutionnelle. Il montre que la Corse attire alors l’attention de la presse et des diplomaties européennes, et rappelle le mot de Chateaubriand, qui qualifiait l’île d’« école primaire des révolutions ». Les spécialistes du XVIIIe siècle considèrent ce livre comme un apport décisif sur la question : il restitue à la Corse sa place dans l’histoire des idées politiques européennes, à une époque où l’on tend à n’évoquer que les révolutions américaine et française. Un livre exigeant par sa densité, mais indispensable pour qui veut comprendre pourquoi le XVIIIe siècle corse a eu un retentissement aussi large sur le continent.
8. La Corse et la République. La vie politique, de la fin du Second Empire au début du XXIe siècle (Jean-Paul Pellegrinetti et Ange Rovere, 2004)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publié au Seuil et préfacé par l’historien Maurice Agulhon, cet ouvrage de près de 700 pages entreprend de raconter l’histoire politique de la Corse depuis 1870 en la débarrassant des clichés — clientélisme, clanisme, violence endémique — qui la réduisent trop souvent à une caricature. Jean-Paul Pellegrinetti, historien à l’université de Nice, et Ange Rovere, agrégé d’histoire et spécialiste de la période paolienne, montrent que la Corse a bel et bien adhéré au modèle républicain, même si cette adhésion s’est faite selon des voies propres, souvent méconnues sur le continent.
Plusieurs moments clés structurent le récit. Les élections de 1898, d’abord : après des décennies de domination des notables bonapartistes et conservateurs, les candidats républicains l’emportent dans l’île et y installent durablement le régime. Le « serment de Bastia » de 1938, ensuite : face aux prétentions de l’Italie fasciste de Mussolini, qui revendiquait la Corse comme terre « irrédente » — c’est-à-dire un territoire de culture italienne devant, selon Rome, être rattaché à l’Italie —, des milliers de Corses se rassemblent pour réaffirmer solennellement leur attachement à la France. La libération de 1943, enfin, dont Pellegrinetti et Rovere montrent qu’elle a ancré durablement le sentiment patriotique français dans l’île.
Les auteurs abordent aussi l’essor du nationalisme corse à partir des années 1970, la montée de la violence armée et le référendum de 2003, dont le résultat (le « non » à un projet de collectivité unique) confirme la volonté majoritaire des insulaires de vivre leur singularité dans le cadre national. Un livre essentiel pour comprendre comment la Corse est devenue à la fois profondément républicaine et durablement singulière.
9. Une histoire de l’identité corse, des origines à nos jours (Michel Vergé-Franceschi, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avec cet essai paru chez Payot, Michel Vergé-Franceschi change de registre par rapport à son Histoire de Corse : il ne propose plus une chronologie événementielle, mais une réflexion sur ce qui constitue l’identité corse à travers les siècles. Sa thèse est nette : cette identité s’est construite non dans le repli et la xénophobie, mais dans l’ouverture. L’île a accueilli et absorbé des influences romaines, byzantines, lombardes, pisanes, génoises, puis françaises. Les Corses ont essaimé dans le monde entier — du Maghreb à l’Indochine, de la Russie aux Amériques —, et cette expérience de la mobilité fait partie intégrante de ce qu’ils sont.
L’auteur rappelle que c’est la Corse de Paoli qui, dès les années 1750, a porté avant la France les valeurs de liberté et de souveraineté populaire, et que Louis-Napoléon Bonaparte, premier président de la République française, est un Corse. Le livre se veut un plaidoyer pour la conciliation, à un moment où les débats sur l’autonomie tendent à opposer de manière frontale identité corse et appartenance française. La démonstration a suscité des critiques : certains reprochent à Vergé-Franceschi de minorer le rôle de la langue corse — menacée de disparition et pourtant centrale dans la construction identitaire — au profit d’une vision culturelle trop lisse. L’objection est sérieuse. L’ouvrage n’en reste pas moins utile pour replacer les tensions actuelles dans une perspective historique et dépasser les oppositions simplistes entre Corse et France.